‹ La comédie à la courChapitre 39 sur 84 · LE DUC DE NMVERNOIS · texte numérisé non relu

LE DUC DE NMVERNOIS

D'après le portrait Je Vigie, grave par Hubert.

pressa de l'annoncer à ^^oltaire, qui remercia la marquise de cette faveur en lui adressant de jolis vers, dans lesquels il la mettait sans façon sur le même rang que son auguste amant :

Ainsi donc vous réunissez

Tous les arts, tous les dons de plaire;

Pompadour! vous embellissez

La Cour, le Parnasse et Cvthère.

Charme de tous les yeux, trésor d'un seul mortel!

Que votre amour soit éternel!

Que tous vos jours soient marques par des fêtes! Que de nouveaux succès marquent ceux de Louis!

Vivez tous deux sans ennemis!

Et gardez tous deux vos conquêtes!

De là grand scandale dans les sociétés de la reine et de Mesdames de France, oîi l'on s'éleva contre l'impertinence du poète. Le roi ne dissimula pas son mécontentement, et la marquise fut assez prudente pour sacrifier ce dangereux panégyriste.

Il était trop tard. Cet échec avait déjà réveillé la verve mordante des ennemis de la marquise. Le malencontreux madrigal fit naître force épigrammes et d'innombrables chansons, où les invectives grossières remplacent trop souvent le sel et l'esprit. Voici deux couplets qui s'attaquent plus particulièrement à l'actrice et à la femme :

Elle veut qu'on prône

La folle indécence De son opéra, Cil, par bienséance, Tout ministre va.

prodigue. Il se trompe, car il résulte du répertoire même du théâtre de M°"^ de Pompadour que cette comédie n'y fut donnée qu'une fois. En revanche, Voltaire assista à la représentation d'^/ç-ir<?, qui y fut jouée le 28 février 1750.

Il faut qu'on y vante Son chant fredonné, Sa voix chevrotante, Son jeu forcené.

La contenance éventée, La peau jaune et traitée.

Et chaque dent tachetée, Les yeux fades, le col long; Sans esprit, sans caractère, L'âme vile et mercenaire, Le propos d'une commère.

Tout est bas chez la Poisson.

Voltaire non plus ne fut pas épargné, et l'on riposta vivement à ses

vers de courtisan :

Après l'éloge qu'a dicté

La folie ou la malice,

Quel sort faut-il qu'il subisse.

L'auteur tant de fois notté?

La Bastille par charité,

Et Charenton par justice (i).

De Voltaire on revint à Molière, et Tartufe fut rejoué le mercredi lo janvier 1748.

M""" Pernf.lle . . (Béjart) La marquise de Sassenage.

M. Orgon .... (Molière) Le marquis de Croissy.

Elmire (M"° Molière). . . La duchesse de Brancas,

Tartufe (Du Cro isy) .... Le duc de la 'Vallière.

Damis (Hubert) Le comte de Maillebois.

Marianne (M"° de Brie) ... La comtesse de Pons.

Cléante (La Thorillière) . Le marquis de Gontaut.

'Valère (La Grange). ... Le duc de Duras.

DoRiNE (Madeleine Béjart) La marquise de Pompadour.

M. Loyal (De Brie) Le marquis de Meuse.

L'Exempt Le marquis de Voyer.

(i) Bibliothèque nationale; Manuscrit Clairambaiill, 1748.

La comédie avait commencé à cinq heures trois quarts ; on exécuta ensuite l'opéra d'/s/ninc, où M'"" Trusson, qui avait une assez jolie voix, se montra plus à son avantage que la première fois.

Le samedi 13, la troupe royale représenta /es Dehors trompeurs on l Homme du jour, comédie de Boissy, jouée à la Comédie-Française le iS fé^Tier 1740, et un divertissement pastoral en un acte, Ef^Ié. <( L'auteur des paroles se nomme Laujon, écrit Luvnes, et celui qui a fait la musique est un petit Lagarde, qui a tout au plus vingt ans. »

Acteurs dans la comédie :

La Comtesse. ^M"'-' Qlinault cadette). La duchesse de Brancas.

LuciLE La marquise de Pompadolk.

Céliante. . . (M"" Grandval'I .... La comtesse de Pons.

Le Marquis . (Grakdval) Le duc de Nivernois.

Le Baron. . . (Quinault-Dlfresne) . Le duc de Duras.

M. de Forlis. (Duchemin) Le duc de Chartres.

Lisette. . . . (.VI'"^ Dangevillei ... La comtesse de Livry.

Champagne Le marquis de Gontaut.

Un Laquais Le marquis de Clermont-d'Amboise.

Acteurs dans la pastorale :

Eglé La marquise de Po.mpadour.

La Fortune La duchesse de Brancas.

Apollon, sous la figure de Mysis . Le duc d'Ayen.

Un suivant DE la Fortune. . . Le marquis de Courtenvaux.

Danse : MM. de Courtenvaux (un faune) et de Langeron (un berger) (i).

M. de Duras, M. de Nivernois et le duc de Chartres se firent remarquer dans la comédie ; la marquise fut naturellement la reine de la fête, charmante comédienne dans la pièce et chanteuse adorable dans la

(i) Églé fut représentée à l'Opéra le 18 février 175 1. avec Tilon cl l'Aurore. Chasse jouait Apollon; M"" Fel, Églé; et .M"» Jacquet, la Kortunc. Dupré représentait le suivant de la Fortune.

,74 MADAiME DE POMPADOUR.

pastorale. Elle déploya toute la naïveté dont elle était capable dans son joli rôle d'innocente déniaisée. Cependant, les auditeurs, le roi surtout, devaient avoir quelque peine à réprimer un sourire à certains passages, tels que celui-ci : « Vous êtes ingénue ? — Oh ! beaucoup, » répond en rougissant la naïve Lucile.

Le programme du lundi 5 février annonçait trois ouvrages : h Méchant, de Gresset, l'Oracle, petite comédie de Saint- Foix, et une pantomime, le Pédant, où l'on se distribuait force taloches et coups de pied.

Si la troupe ne craignait pas d'aborder la haute comédie, ce n'était qu'après de longs soins et de fréquentes répétitions : c'est ainsi que la comédie de Gresset exigea deux mois entiers d'étude, mais la marquise avait promis à l'auteur de jouer sa pièce sur le théâtre des petits cabinets, et elle voulait tenir parole. Gresset l'en remercia en ces termes :

On ne trace que sur le sable La parole vague et peu stable De tous les seigneurs de la cour; Mais sur le bronze inaltérable Les muses ont tracé le nom de Pompadour, Et sa parole invariable.

Cette comédie était, comme on sait, composée tout entière de caractères peints d'après nature. Voici ce qu'écrivait à ce propos le marquis d'Argenson en décembre 1747, au moment où l'on commença de répéter cet ouvrage à la corn- :

On apprend les rôles de la comédie du Méchant, par le sieur Gresset; plus je revois cette pièce à notre théâtre, plus j'y trouve des études faites d'après nature. Cléon ou le Méchant est composé du caractère de trois personnages que j'y ai bien reconnus : M. de Maurepas pour les tirades et les jugements précipités tant des hommes que des ouvrages d'esprit, le duc d'Aven pour la médisance et le dedans de tous, et mon frère pour le fond de l'âme, les plaisirs et les allures. Géronte et Valère couvrent des noms trop respectables pour les articuler ici; ce sont des âmes bonnes et simples que séduit la méchante compagnie qui les entoure. Ariste est partout, ou doit être dans les honnêtes gens qui

raisonnent bien; Florise, dans quantité de femmes trompées; Pasquin est le président Hénault, bonne caillette, quoique avec l'esprit des belles-lettres, etc. Ainsi l'on doit dire : Mittato iwmiiic de te fabula iiarraltir.

Indépendamment des allusions si faciles à saisir, c'était une entreprise un peu téméraire pour des amateurs que de s'essayer dans un ouvrage supérieurement interprété par les Comédiens français; et cependant, malgré le récent succès de cette pièce, jouée à la Comédie le 15 avril 1747, malgré des comparaisons si dangereuses, la troupe des petits cabinets remporta une belle victoire. «,( On a joué, dans les cabinets, la comédie du MécJiant avec grand applaudissement, mais, je crois, avec peu de fruit, écrit d'Argenson. Je crains que les peintures spirituelles des vices du temps n'aient plus réjoui que converti à la vertu. )>

Cléon (Grandval) Le duc de Duras.

Gkronte. . . . (La Thori^lliï-.rkj . . Le duc de Chartres.

Ariste (Lanoue) Le comle de Maillebois.

Valère .... (RosELi) Le duc de Nivernois.

Frontin. . . . (Armand) Le marquis de Gontaut.

Un Laquais Le marquis de Clermont-d'Am boise.

Florise. . . . (M"" Grandvai.j ... La duchesse de Brancas.

Chloé (M"" Mélanie). ... La comtesse de Pons.

Lisette .... (M"" Dangeville) . . La marquise de Pompadour.

« M. le duc de Nivernois excella dans le rôle de Valère, dit Laujon. Dans sa première scène (qui avait pour objet d'annoncer l'adresse habituelle du Méchant, toujours occupé de séduire), le ton ingénu que M. de Nivernois prêtait à Valère, sa promptitude à céder sans réflexion à l'homme dont l'esprit lui paraissait bien supérieur au sien, l'orgueil de se rapprocher de lui, présenté avec une franchise faite pour rendre Valère intéressant, en offrant en lui plus de faiblesse que de penchant pour le vice; voici qui avait échappé à l'acteur qui, le premier, jouait ce rôle sur le Théâtre-Français. ); Tel fut l'elTet de cette représentation, ajoute

xMADAME DE POMPADOUR.

Laujon, que M°" de Pompadour obtint du roi de faire venir à la seconde Roseli, qui fut surpris de voir le parti que tirait de ce rôle M. de Nivernois : il en profita et se modela si bien sur lui, qu'à Paris l'ouvrage dut à cet heureux changement une recrudescence de succès, k Je me trouvais à cette seconde représentation, et j'étais à côté de Roseli. Le monologue de Valère y fit verser des larmes, et je fus témoin et de la joie de Gresset de voir son idée si bien rendue, et de la surprise que causait à Roseli le caractère noble et attendrissant que M. de Nivernois donnait à ce rôle. » Il y a tout lieu de croire que Laujon s'abuse, car la seconde représentation du Méchant n'eut lieu que deux ans plus tard, en avril 1750, et M. de Monaco remplaçait >L de Nivernois dans Valère.

Après le Méchant, qui dura deux heures entières, on joua l'Oracle. représenté à la Comédie-Française le 22 mars 1740.

LuciNDE, jeune princesse. (M"° Gaussin). . La marquise de Pompadour.

La Fée souveraine . . (M'"^ Quinault). La duchesse dk Brancas. Alcindorou Charmant,

fils de la tee (Grandval). . . Le duc de Nivernois.

A l'une des répéti ions, l'actrice qui jouait la fée ayant pris un ton quelque peu trop commun, l'irascible auteur lui arracha sa baguette en disant : ■( J'ai besoin d'une fée et non d'une sorcière ! » La comédienne voulait réclamer, protester, crier; mais alors Saint-Foix, non moins violent : « Vous n'avez pas de voix ici ; nous sommes au théâtre et non pas au sabbat! » Est-il besoin d'ajouter que l'algarade avait lieu aux répétitions du Théâtre-Français, non pas à Versailles, et que l'actrice ainsi malmenée n'était pas la duchesse de Brancas?

La soirée se termina par une pantomime fort gaie, le Pédant, de Dehesse. C'était l'histoire d'un maître d'école livré aux plaisanteries de ses élèves, qui se vengent, en lui jouant les tours les plus pendables, de ses leçons et de ses coups de férule.

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