MADAME DE POMPADOUR ET LE DUC DE NMVERNOIS
Dans l'Oracle.
1^'après la scùne dessinée et gravée par Cochin.
Le Pkdant Le marquis de Courtenvaux.
Pierrot, son valet . . Le sieur Dupré.
Une Nourrice ... La demoiselle Durand.
EcoLiÈREs Les d"" Chevrieu, AstraudIj Dorfeuil, Puvigné, Camille.
Ecoliers et Paysans. Les sieurs Baletti, Piffet, Barois, Béat et La Rivière.
Pour que la demoiselle Durand tînt son rôle de nourrice avec tous les avantages extérieurs qu'il comportait, on avait eu recours à l'art, afin de remédier à la nature. Aussi trouve-t-on, au chapitre de sa garde-robe, a. 7cn corset gariiy d'une fausse gorge, ledit corset couvert d'une étoffe de laine brune et g(irny de canetille de soie blanche. » On aurait pu lui appliquer — à rebours — le célèbre quatrain adressé à M""" Favart sur /'Art et /a Nature.
Deux reprises seulement le jeudi 15 février : le Mariage fait et rompu, et la pastorale âî Églé ; mais, — là était l'attrait de la soirée, — M""" de Pompadour, qui n'avait pas joué à l'origine dans la comédie de Dufresny, prit cette fois le rôle de l'hôtesse.
M"° de Pompadour, — dit le duc de Luynes^ — est la seule femme qui joue fort
bien. M. de Maillebois joua très bien hier; M. de Nivernois et M. de Duras sont toujours supérieurs dans ce genre. La comédie avoit commencé à six heures, et dura un peu moins d'une heure et demie. 11 y eut un intervalle assez long entre cette pièce et le petit acte d'opéra; ce temps fut rempli par la musique. On commença à huit heures l'acte d'opéra, il s'appelle Églé. M. d'Ayen ne pouvant pas jouer le rôle de Misis, il cause de la mort de sa tante, M°"= la maréchale de Gramont, M. de la Salle le remplaça. Il a une assez belle basse-taille et est acteur. M°"= de Pompadour, qui fait Églé, chanta et joua supérieurement. M°"= de Brancas, douairière, jouait le rôle de la Fortune. M. de Courtenvaux ne put pas danser, aussi à cause de la mort de M""" la maréchale de Gramont, dont il avoit épousé la petite-rtlle. Ce fut une des filles du maître ù danser qui dansa à sa place. Les danses sont fort jolies. Tout fut fini avant huit heures trois quarts. M. d'Ayen n'étoit que spectateur. M. le président Hénault et M. le président Ogier ont perm ission d'assister à ces spectacles ; on leur a donné des places dans l'orchestre. L'usage est que l'espace pour l'orchestre, quoique assez grand, étant fort rempli de tabourets très bas, pour qu'ils n'empéciient point les spectateurs de voir, sur ciiaque
MADAME DE POMPADOUK.
tabouret est une carte avec le nom de celui qui doit s'y asseoir. On a mis le nom de M. le président Hénault sur son tabouret. Celui de M. le président Ogier n'a point de carte. On distribua hier avant l'opéra les exemplaires imprimés dudit opéra... Les spectateurs ordinaires sont : premièrement, les acteurs et actrices lorsqu'ils ne jouent point ; M. le duc de Chartres; M. le maréchal de Saxe; M. le maréchal de Duras; tous les secrétaires d'État; quelquefois l'abbé de Bernis, de l'Académie. J'y ai vu aussi M. le maréchal de Noailles, mais non pas cette année. M. le maréchal de Coigny y vient aussi; M. de Grimberghen y vient toujours lorsque sa santé lui permet. Le Roi n'y est pas dans un fauteuil, mais seulement sur une chaise à dos, et il paraît s'y amuser. Après le spectacle, il va donner l'ordre et tout de suite souper dans ses cabinets.
Le lundi gras, 26 février, nouvelle représentation des Dehors trompeurs, de Boissy, avec quelques changements d'acteurs. M"' de Marchais joua le rôle de Céliante, où M""" de Pons s'était montrée par trop faible, et le comte de Maillebois lut celui de Forlis à la place du duc de Chartres, empêché de jouer par une indisposition subite. Après la comédie vint la première représentation ô!Alinasis, divertissement en un acte, paroles de Moncrif et musique de Royer.
Almasis La marquise df. Pompadour.
L'Ordonnatrice des fêtes. . . M"" Trusson.
Zamnis Le duc d'Ayen.
Un Indien M. de la Salle.
Danse: M. de Langeron et les enfants du corps de ballet (Indiens et Indiennes).
Voici le très léger canevas sur lequel Moncrif avait brodé son opéraballet. Almasis, habitante des lies Fortunées, aime Zamnis ; mais l'usage du pays veut qu'elle épouse, sans le connaître, celui que choisira la prêtresse de l'Hymen. On la conduit en grande pompe à cet époux redouté, qui, par bonheur, se trouve être son cher Zamnis. Ce maigre ouvrage plut tant au roi, qu'il le fit jouer jusqu'à trois fois.
« Cet acte fait partie d'un opéra qui n'a pas été représenté, écrit le duc de Luynes. M. Moncrif dit qu'il ne le sera jamais. » Moncrif se trom-
DEUXIK.MH ANNEE, 1747-1748. 181
pait : son opéra fat joué deux ans plus tard, le 2S août 1750, ù l'Académie de musique, et n'eut aucun succès (i).
Le lendemain, mardi gras 27 février, la troupe donna A/iiiasis, puis un nouvel opéra-ballet, les Aiiioitrs t/c Rago)idc, paroles de Néricault- Destouches, musique de Mouret, qu'on avait appris, mis en scène et répété en quarante-huit heures. C'était un ouvrage en trois actes [la Soirée de village — les Liiti)is — la A^oce et le Charivari), qui avait été joué à l'Opéra le 30 janvier 1742. Le roi devait d'abord aller passer à la Muette la dernière journée du carnaval, mais il renonça à son projet pour assister à ce spectacle improvisé. Cela se comprend de reste : M"'' de Pompadour abordait dans cette pièce les rôles qu'on appelle au théâtre les travestis.
Ragonde, fermière très mûre, parvient, par les ruses les plus extravagantes, à épouser Colin, berger très vert, dont elle raffole. Telle est la donnée de cette pièce, vive d'allure, véritable farce de carnaval, soutenue par une musique pleine de gaîté et d'entrain, que termine un formidable charivari.
Le marquis de Sourches avait quitté sa viole à l'orchestre pour endosser le casaquin de la fermière. Voici la double distribution de l'ouvrage, à Paris et à la cour :
Ragonde, mèredeColette,
amantede Colin. . . . (Cuvili.if.r) M. de Sourches (dJbut).
Colette, fillede Ragonde,
amante de Lucas. . . . (M"" Coupé) M"" de Marchais.
Lucas, amant de Colette, (.\lbert) M. de la Sai.f.e.
Colin, aimé de Ragonde,
amant de Colette. . . . (Jélyotte) M"" de Pompadour.
Thibault, magister. . . (Bérard) Le vicomte de Rohan.
Mathurine (M"° Bourdonnois l'aînée) M"" Trusson.
(1) Distribution h l'Opéra : Almasis, M'" Chevalier; l'Ordonnatric des Fctes, M"° Le Mierre; Zamnis, Chassé; un Indien, Le Page.
A peine peut-on croire, après l'avoir vue, que cette pièce ait été aussi bien exécutée qu'elle le fut, écrit le duc de Luynes. Il n'en étoit pas question samedi. Ce fut ce jourlà, en soupant, que M°" de Pompadour imagina ce divertissement pour le mardi; elle écrivit sur-le-champ à M. de la Vallière : on lui envoya un courrier qui arriva à quatre heures du matin. II a fallu préparer les habillements, apprendre les rôles, tant pour les acteurs que pour les danseurs, faire trois ou quatre répétitions. Tout a été fait et a aussi bien réussi que si l'on avait eu huit jours pour s'y préparer. M. deSourches qui n'avoit jamais paru sur le théâtre, y joua à merveille; il a peu de voix, mais elle est juste et il est musicien. M""" de Pompadour étoit habillée en homme, mais comme les dames le sont quand elles montent à cheval; c' étoit un habillement très décent.
C'est à cette époque que parut le recueil des Comédies et ballets des petits appartements, qui devait arriver à former quatre volumes et qui nous sert de guide pour ce travail. Chaque pièce portait en tête cette mention : Imprimé par exprès commandement de Sa Majesté. Les ennemis de la marquise de s'indigner, surtout le marquis d'Argenson, qui écrit le i" mars 1748 : k On vient d'imprimer un recueil fort ridicule des divertissements du théâtre des cabinets, ou petits appartements de Sa Majesté, ouvrages lyriques misérables et flatteurs; on y lit les acteurs dansants et chantants, des officiers généraux et des baladins, de grandes dames de la cour et des filles de théâtre. En effet, le roi passe ses journées aujourd'hui à voir exercer la marquise et les autres personnages par tous ces histrions de profession qui se familiarisent avec le monarque d'une façon sacrilège et impie (i). »
Différentes causes jetèrent pendant quelque temps le désarroi dans la troupe et firent changer, souvent même contremander le spectacle. Ce fut d'abord une indisposition de M. de Meuse qui fit remettre la représentation de la Mère coquette, de Quinault. Puis la nouvelle de l'étrange mort de M. de Coigny, auquel le roi, accoutumé à le voir dès son enfance,
(1) M. Edmond de Concourt possède de ce recuuil un exemplaire exceptionnel, relié tout en maroquin rouge, avec des dorures du dessin le plus élégant, peut-être un des exemplaires que la marquise offrait gracieusement à ceux qui la secondaient dans ces divertissements.
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avait toujours marqué une amitié particulière, occasionna un relâche le jour même (lundi 4 mars) où l'on devait donner la reprise de l Enfant prodigue. Tout était prêt, on allait lever la toile, quand tout à coup ordre vint d'ajourner le spectacle. Le perruquier Notrelle s'exprime ainsi à ce propos dans son Mémoire : k Ce jour-là, dans le moment qu'on étoit prest à jouer et que les acteurs étoient coeftes et préparés, il y a eu contre-ordre. Mais comme l'ouvrage a été fait et que Notrelle a été pour cela deu.x jours à Versailles, il espère qu'on ne lui refusera pas de lui passer en compte ce qui suit. )>
Ce tragique événement demande à être élucidé. Voici ce qu'on lit dans le journal de Barbier :
11 est arrivé, la nuit du dimanche 3 au lundi 4, un malheur épouvantable sur le chemin de Versailles. 11 fait plus froid depuis quelques jours qu'il n'a fait de l'hiver; il neige depuis trois ou quatre jours, et la nuit de dimanche, la neige tombait par de gros flocons, de manière que la terre en était couverte. 11 est d'usage ici que les seigneurs vont plus de nuit que de jour; rien ne les arrête, et c'est le bon air. M. le comte de Coigny, lieutenant-général, colonel-général des dragons, cordon bleu, gouverneur du château de Choisy, favori du roi, fils du maréchal de Coigny vivant^ soupait chez Mademoiselle, princesse du sang, dont il a été toujours ami, cequi a beaucoup contribué à son avancement, où il fut d'une gaîté charmante.
Comme il était d'une partie de chasse avec le roi, le lundi matin, il monta dans sa chaise de poste, accompagné d'un coureur, entre une heure et deux heures après minuit pour aller coucher à Versailles. Mademoiselle lui représenta qu'il était fou de se mettre en chemin par le temps qu'il faisait, et qu'il ferait mieux de coucher à Paris et d'en partir à sept heures du matin. Son postillon lui dit, dans la cour de Mademoiselle, qu'il était geléet aveuglé par la neige, qu'il ne verrait pas son chemin. — Vous avez toujours peur, vous autres, dit-il, marchons.
Vis-à-vis du village d'Auteuil, il y a des fossés sur la droite du chemin; le postillon ne voyait ni ne sentait le pavé, la chaise a versé dans le fossé. On dit que M. de Coigny a cassé une glace avec sa tête, et qu'elle lui a coupé la gorge; d'autres, qu'il s'est donné un coup au derrière de la tête dans un endroit mortel; bref, il est mort sur-le-champ. Le courrier, quoique blessé, est venu à Paris porter cette belle nouvelle à l'hôtel pour le faire enlever. Pour la chaise, elle est restée dans le fossé, et a été vue le matin par tous les passants.
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Le roi a demandé lundi matin si Coigny était à Versailles. On lui a dit qu'il avait versé la nuit en venant. Il a demandé s'il était blessé, on lui a répondu tristement qu'il l'était très dangereusement. Le roi a entendu qu'il était mort, s'est retiré dans son cabinet et a contremandé la chasse et même la comédie qu'on devait jouer le soir à Versailles.
Mais le mardi la nouvelle change. On dit que c'est un duel et qu'on était convenu de renverser une chaise dans le fossé. On a nommé le prince de Dombes, le comte d'Eu, le duc de Luxembourg, et M. de Fitz-James.
C'était en effet le prince de Dombes, Louis-Auguste de Dombes, fils aîné du duc du Maine, colonel-général des Suisses et Grisons, prince du sang et, de plus, basson à l'orchestre des petits appartements, qui avait tué en duel le comte de Coignv.
A Versailles, au jeu du roi,]M. de Coignv, qui perdait contre le prince de Dombes des sommes considérables, s'oublia jusqu'à dire assez haut : '< Il faut être bâtard pour avoir tant de bonheur, )> Le mot était d'autant plus sanglant qu'il s'adressait au petit-fils de M"" de Montespan. Le prince, voulant avant tout éviter un éclat, se pencha sans affectation à l'oreille du comte et lui dit simplement : « Vous pensez bien, monsieur, que nous allons nous voir tout à l'heure. » Le jeu continua, et la nuit était fort avancée quand ils reprirent ensemble le chemin de Paris. Ils convinrent que la rencontre aurait lieu sur la route au point du jour. Mais les nuits sont longues dans cette saison, et le jour commençait à poindre quand ils mirent pied à terre au bord de la Seine, entre le village d'Auteuil et la ferme de Billancourt. Les laquais allumèrent des flambeaux, et c'est à la lueur douteuse des torches et de l'aube naissante, sur un épais tapis de neige, qu'ils croisèrent le fer : M. de Coigny eut la gorge traversée de part en part et mourut sur la place.
La chaise, renversée dans un fossé, fut abandonnée sur la route ; on espérait ainsi donner le change à la curiosité publique. Mais les détails du duel, bientôt divulgués, devinrent, à Paris et à Versailles, le sujet de toutes les conversations ; on allait en pèlerinage visiter le lieu du combat.
C'était encore en 174S un endroit désert, qui fut alors baptisé le Pointdu-your.
« Mademoiselle, — ajoute Barbier, — a été très chagrine de cette mort. Il n'en a plus été question un mois après. » Le deuil du roi et de la cour ne fut pas non plus de longue durée. Huit jours après, le 10 mars, M'°''de Pompadour reprenait, et cette fois sans encombre, le doliina7i de taffetas rose à'Alinasis, tandis que le prince de Bombes, le héros de cette tragédie, jouait tranquillement sa partie de basson à l'orchestre.
Le dimanche 10 mars, on devait donner le Méchant, mais M. de Nivernois s'étant trouvé incommodé, on représenta Abnasis et Ismene. M. de Courtenvaux dansa dans la première pièce, où M"" Trusson avait cédé une partie de son rôle à M"" de Marchais. Dans Isincnc, M. de la Salle chanta à la place du duc d'Aven ; ils étaient tous deux fort enrhumés, et l'on n'avait pas voulu que ce dernier jouât le principal rôle dans les deux pièces.
Le Méchant -àNdài été remis au samedi 16, et l'on devait donner, avec une comédie sans nom d'auteur, le Fat puni (de Pont de Veyle), mais la marquise eut la migraine dès le matin ; elle espérait pourtant jouer, mais la douleur a\-ant fort augmenté l'après-dînée, elle fut obligée de se mettre au lit et l'on dut décommander le spectacle.
Quoique l'état de souflrance de la marquise se fût prolongé, il put y avoir représentation le jeudi 21 mars; on joua Zénéide et l'opéra de La Bruère et Mondonville, Erigonc. Bien qu'étant toujours enrouée, la marquise put jouer dans la comédie en compagnie de M™° de Livry, qui conserva son rôle de Gnidie, de M°" de Marchais remplaçant M°"de Brancas dans le rôle de la Fée, et de M. de Duras qui joua Olinde à la place du duc de Nivernois. Mais quand elle voulut chanter Erigone, elle fut obligée d'y renoncer et de céder la place au jeune Lecamus, page de la musique du roi, qui, pris ainsi à l'improviste et forcé de lire le rôle, dut faire assez triste figure dans l'une des plus gracieuses créations de la marquise.
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Le mardi 26 mars, deuxième représentation du Pédant, et première représentation du prologue et de l'acte de Cléopâtre, des Fêtes grecques et romaines, de Fuzelier et Colin de Blamont, jouées à l'Opéra le 17 juillet 1723. La marquise n'étant pas complètement rétablie, la duchesse de Brancas fut chargée de remplir le rôle de Cléopâtre.
Acteurs dans le prologue :
Apollon. . . . (Thévenard) Le marquis de l.i Salle.
Clio (M"" Lemaure) .... Madame Trusson.
Érato (M"'=Antier) M"" DE Marchais.
Terpsichore. . (M"" Prévost) .... La demoiselle Puvigné.
Acteurs dans l'acte de Cléopâtre :
Antoine .... (Thévenard Le duc d'Ayen.
Éros (Grenet) Le vicomte de Rohan.
Cléopâtre . . . (M"° Antier) La duchesse de Brancas.
Une Égyptienne M"° Trusson.
M°° de Pompadour profita du malaise qui l'empêchait encore de jouer pour converser de loin avec sa chère comtesse de Lutzelbourg, la correspondante de Voltaire, qu'elle qualifiait familièrement de «; grand'ferame » dans ses lettres, de même que, causant ou écrivant, elle appelait le comte de Bernis son <i pigeon pattu )>, le duc de Chaulnes son « cochon )<, M""" d'Amblemont son « torchon ^> et le duc de Nivernois son (c petit époux. » M"" de Lutzelbourg, fille de 'M. de Borio, résidant du duc de Guastalla, avait épousé, en 1741, M. de Lutzelbourg, mestre de camp de cavalerie, et avait dû l'accompagner à Strasbourg.
Et voici ce que lui mandait la marquise en date du 26 mars 1748 : a: Il v a un siècle que je ne vous ai écrit, grand'femme. Les spectacles, mille choses différentes m'en ont empêchée. Le malheur du pauvre Coigny nous a mis au désespoir. Le roy en a été à me faire peur. Il a
donné des marques de son bon cœur dont j'ai craint les suites pour sa santé. Heureusement la raison a pris le dessus... (i) )>
Le jeudi 28 eut lieu la rentrée de M"" de Pompadour. On joua d'abord Erigonc, puis on répéta le prologue seul des Fêtes grecques et romaines. Après un entr'acte d'une petite demi-heure, pendant lequel le roi alla voir la Dauphine, on joua l'acte de la Vue, du Ballet (/es Se/is, paroles de Roy, musique de Mouret, donné à l'Opéra le 5 juin 1732.
L'Amour. . . . (M"" Lemaure). . . . M™° de Pompadour.
Zéphire .... (M"= Petitpas). . . . M™" de Marchais.
Iris (M"° Eremans) .... M"'° Trusson.
Aquilon. . . . Dun) M. de la Salle.
La marquise, qui brilla dans ce nouveau rôle, avait confirmé, par son choi.x, le jugement que le public avait porté naguère sur les quatre actes de cet ouvrage :
Comment donc, à ce que je vois,
Il est bien mal en son harnois.
II est sourd comme une statue;
Le goût, le toucher, l'odorat
Chez lui sont en mauvais état :
II n'a rien de bon que la rue.
La clôture de la saison théâtrale eut lieu le samedi 30 mars. Aussi dit-on en badinant que c'était pour la capitation, comme c'était l'usage à l'Opéra : on appelait ainsi la dernière représentation avant la Passion, qui était toujours donnée au profit des artistes. Il faut voir avec quel plaisant amour-propre Laujon raconte comment son ouvrage d'Eg/é eut l'honneur d'être désigné pour faire partie de ce spectacle.
La troupe avait décidé qu'elle choisirait, pour sa capitation, la comédie et l'acte d'opéra qui auraient réussi le plus complètement. Gresset réunit tous les suffrages en
(i) Correspondance de M'"'- de Pompadour, publiée par A.-P. Malassis ^in-i2; Baur,
i88 MADAME DE POMPADOUR.
taveur de la comédie; mais sur l'opéra? le choix fut longtemps indécis entre l'acte (Tlsmène et cslui d'Eglé. Nous avions, Lagarde et moi, des rivaux redoutables; on faisait valoir fortement pour nos anciens, nombre de succès antérieurs au dernier. Croirait-on que ce titre incontestable fut précisément celui qui fit pencher la balance de notre côté, et, contre toute apparence, leur enleva la palme ? « Un honneur de plus, dit-on alors, n'est pas nécessaire à leur gloire; il est peu pour eux, il est tout pour de jeunes auteurs à qui l'habitude des succès n'est pas aussi familière et que l'on doit encourager. » Ainsi donc, la cause de la jeunesse l'emporta sur celle de l'expérience. Il fut définitivement arrêté que la troupe donnerait pour sa capitation la comédie du Méchant et l'acte à'Églc [i).
Le programme se composa donc dîÉglé, des actes de îa Vue et de CUopâtrc, en place du Méchant. La veille, ces trois pièces avaient été répétées avec les machines et les habits, k Cette répétition fut une vraie représentation, écrit Luynes. M"" de Pompadour voulut donner cet amusement à quelques dames de ses amies de Paris et à quelques hoinmes de ce pays-ci, qui n'ont pas permission d'y entrer quand le roi y est. »
Cette représentation débuta par un compliment au roi, de Roy pour les paroles et de Colin de Blainont pour la musique; ce fut le marquis de la Salle qui le chanta, travesti en Apollon.
D'un peuple de Héros le maître et le modèle,
Toujours avide de travaux,
Entend Bellone qui l'appelle.
Il va partir; il voie à des succès nouveaux.
Doux plaisirs, de sa présence Osez encor profiter; Charmez son impatience, Sans espoir de l'arrêter.
Aimables filles de Mémoire, Chères délices de sa Cour,
(i) Laujon, Soie s-w la rep-éscnlat\on i'Eglé.
DEUKIK.ME ANNÉE, 1747-1748. 189
Vous qui partagiez tour à tour
Les moments qu'il rend à la Gloire, A peine vous aurez jusques à son retour Le temps de préparer tous vos chants de victoire.
Le dieu des oracles ne mentit pas cette fois aux promesses faites en son nom ; quelques jours plus tard, Louis XV partait pour suivre les opérations de la guerre qui se termina bientôt par la paix d'Aix-la- Chapelle.
Dans la fête de l'acte de la l^tic, un des suivants de Flore chanta la cantatille suivante, des mêmes auteurs, adressée à M"" de Pompadour qui représentait l'Amour.
O vous, qui d'une aile légère
Parcourez cent climats divers, Partez, Nymphe aux cent voix, volez, fendez les airs :
Que le dieu qui règne à Cythère
Soit chanté dans tout l'univers.
Quand Psyché lui rendit les armes.
Ce n'était qu'un essai du pouvoir de l'Amour : Avait-il rassemblé, comme dans ce beau jour.
Tant de talens et tant de charmes?
Les décors surtout paraissent avoir obtenu l'assentiment général. « On ne peut rien ajouter à la perfection du jeu, du goiit et de la voix de M"' de Pompadour, écrit Luvnes. M"" Marchais a une petite voix, mais jolie. M'"° Trusson en a une plus grande et plus agréable. Les décorations sont charmantes, le vaisseau de Cléopàtre est beaucoup mieux qu'à l'Opéra; et dans l'acte de la Vue, l'arc-en-ciel est parfaitement bien représenté (i). »
(1) Voici ce que Moufle d'Angcrville écrivit plus tard à propos de l'année 1748 : « Nous avons dit que M"" de Pompadour jouait très bien la comédie. Il y avait fréquemment des spectacles aux petits appartements, où les personnages les plus illustres et les plus graves de la cour se livrèrent h cet art pour amuser le Roi. C'est h elle qu'on doit ce
igo
Le lendemain de la fermeture du spectacle, M"" de Pompadour distribua, de la part du roi, des présents à quelques-uns de ceux qui avaient pris part aux divertissements. Moncrif, le sous-directeur du théâtre, — qui, bien que lecteur de la reine, se plaisait à écrire des pièces pour la marquise, et auquel Marie Leckzinska avait dit, un jour qu'il l'entretenait d'un de ses ouvrages récemment applaudi : « Voilà qui est bien, mais en voilà assez! » — Moncrif eut une belle montre à répétition; MM. de Dampierre, Ferrand et Duport, une tabatière avec le portrait du roi ; et les autres musiciens amateurs, soit une montre, soit une tabatière. Quant aux musiciens de profession, ils furent payés en argent et reçurent chacun 25 ou 30 louis. Mais les auteurs A'Eglc furent particuUèrent bien traités. On créa pour Lagarde la place de maître d'orchestre de l'Académie de musique, fonction qu'on détacha de celles des directeurs Rebel et Francœur; et Laujon raconte dans son livre que, le jour même où l'acte diÉglé lui valut des compliments de la bouche du roi, le comte de Clermont, dont il était premier secrétaire, le nomma secrétaire de ses commandements. Puis en 1750 son protecteur joignit à cette place celle de secrétaire du gouvernement de Champagne et de Brie, que le roi venait de lui accorder.
Le maître à chanter de la marquise, l'irrésistible Jélyotte, ne fut pas oublié dans ses largesses, et il reçut mieux que de l'argent : un cadeau royal. Lisez plutôt ce qu'écrivait à son protecteur, mylord Waldegrave, le littérateur genevois Pierre Clément, qui devait mourir fou, après être resté douze ans au lit sans maladie aucune : « La plus grande nouvelle de Paris, après celle de la guerre, est l'indisposition de votre ami Jéliot : son joH gosier -a crachoté du sang; l'alarme a été chaude;
goût scénique qui s'est emparé généralement de toute la P>ance, des princes, des grands, des bourgeois; qui a pénétré jusque dans les couvents, et qui, empoisonnant les mœurs dès l'enfance par cette foule d'élèves dont ont besoin tant de spectacles, a porté la corruption h son comble. » ( Fie privée de Louis XV, II, 3o6.)
rassurez-vous, il est mieux; les femmes commencent à le voir, il les reçoit dans sa robe de chambre, il leur donne à souper. Je connois une duchesse qui bout d'impatience de lui être présentée ; il est absolument du bon air d'avoir soupe chez lui. Le roi lui a fait présent d'une boîte d'or, dont la façon seule est pour le moins de quinze cens livres ; c'est qu'il avoit battu la mesure à l'orchestre des petits cabinets dans les divertissemens de ce carnaval (i). )>
Une boîte d'or de cette valeur pour avoir battu la mesure et appris le chant à une jolie femme : il fallait bien que le maître fût Jélyotte et l'élève M'" Poisson.
(i) Les cinq Années littéraires ou Lettres de M. Clément, etc.. La Haye, 1754. Lettre du i5 avril 1748.