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Prologue, le Retour d'Astrcc

ASTRÉE M"° DE BrANCAS.

Un Plaisir M"" de Marchais.

VuLCAiN M. leducD'AvEN.

Le Temps M. de la Salle.

Premier ballet, /a Lyre encliantce :

Uranie M"" de Pompadouu.

L'Amour M"" de Marchais.

LiNus, fils d'Apollon M. de la Salle.

Second ballet, Adonis :

Vénus M"° de Pompadour.

L'Amour M""' de Marchais.

Diane M"" de Brancas.

Adonis M. le duc d'Ayen.

Unsuivantde Diane M. le vicomte de Rohan.

Mercredi dernier, — écrit Luynes^ — le Roi vit pour la première fois la nouvelle salle d'Opéra construite dans l'escalier des ambassadeurs. Il n'avoit point voulu y entrer jusqu'à la première représentation... M. de la Vallièrc a beaucoup d'honneur à l'arrangement du théâtre. Il est beaucoup plus grand que celui de la petite galerie; les décorations sont faites avec beaucoup de goût. La place où le Roi se mit avec M. le Dauphin, madame la Dauphine et Mesdames^ est assez grande pour contenir environ vingt-cinq personnes. Des deux côtés de la place du Roi, en allant au théàtrCj il y a deux balcons, dont chacun peut tenir douze à quinze personnes. Au-dessous du Roi, en face du théâtre, il y a des gradins où étoicnt M. le président Hénault, M. le président Ogier, en tout trente ou quarante personnes. Entre ces gradins et le tiiéàtre est l'orchestre, qui est plus grand que celui de la petite galerie, et contient environ qua-

11) Cet ouvrai;e fut représenté à l'Opéra le 3i mai 1757 avec Je i^rands clian^ciiients.

rante places. Les musiciens et les spectateurs sont fort à leur aise, et l'on entend^ de partout, facilement la voix des acteurs; le mouvement des décorations et des machines se fait avec beaucoup de facilité et de promptitude. Cet ouvrage n'est pas aussi cher qu'on se l'imagine dans le public; le Roi demanda avant-hier à M. le contrôleur général combien il avoit donné de fois i5,ooo livres. Le contrôleur-général croyoit que ce n'étoit que quatre fois ; mais le Roi le fit souvenir que c'étoit cinq.

La nouvelle salle fut admirée de tous ; décorations, costumes et machines plurent aux spectateurs, mais il n'en fut pas de même de l'opéra. Au beau milieu de la représentation, le roi se prit à bâiller, et on l'entendit dire à l'un de ses voisins : « J'aimerais mieux la comédie. »

Malgré cet insuccès, la troupe ne se tint pas pour battue, et, le mardi 3 décembre, elle donna une seconde représentation du même ouvrage, sans qu'il paraisse avoir été plus goûté : le seul point à noter, est que le duc d'Ayen céda son rôle du prologue à un nouvel arrivant, doué d'une belle voix, le chevalier de Clermont, fils de M. de Clermontd'Amboise.

Le mardi 10, on donna devant le roi, le Dauphin et là Dauphine, le grand opéra de Tancrcdc (sans le prologue), parole de Danchet, musique de Campra, représenté originairement à l'Opéra le 7 novembre 1702.

Herminie. . . . (M"" Desmatins) . M""^ de Pompadour. Clorixde. . . . (M"" Maupin). . . M""" de Brancas.

Une GUERRlicRE. ) ,,,, ^ , ,, .,

^M"° Dupeyre) . . M"" DE Marchais.

Une NYMPHE . .)

Tancrède . . . (Tuévenard). . . M. le duc d'Ayen.

Argan (Hardouin). ... M. le marquis de la Salle.

IsMÉNOR .... (Dun) M. le chevalier de Clermont.

Un guerrier . (Cochereau). . . \

Un SYLVAIN . . (Boutelou). . . . ' M. le vicomte de Roman.

\ La Vengeance . (Desvoyes). . . . '

Le spectacle parut fort beau ; M""" de Pompadour chanta avec une perfection qui ne laissait rien à désirer, MM. de la Salle et de Clermont

brillèrent dans leur duo , enlin, le duc d'Aven se fit aussi applaudir, bien qu'il eût une voix moins éclatante que le chevalier de Clerniont. Quant au vicomte de Rohan, il tenait bien trois rôles, mais dans les endroits où sa voix ne pouvait aller, il se faisait aider par Bazire, hautecontre de la musique. Cette soirée ne finit pas aussi bien qu'elle avait commencé. Au milieu de la représentation, M. de Maurepas remit au roi une lettre du lieutenant de police Berrier lui apprenant que le prince Edouard, réfugié en France, venait d'être arrêté sur son ordre au moment où il entrait à l'Opéra : cette nouvelle suffit pour attrister les esprits durant toute la fin de la soirée.

Les représentations se succédaient alors presque sans relâche : le jeudi 12, on donna la Mère coquette ou les Amants brouilles, comédie de Quinault, jouée à la Comédie-Française le 18 octobre 1665.

Is.MÈNi; M"" la marquise dk Livuv.

Isabelle, fille d'Isméne M'"" de Marchais.

LaurettEj suivante M"" la m'^'^ de Pompadouu.

Crémante M. le marquis de Meuse.

AcANTE, son fils M. le duc de Duras.

Le marquis (Raymond Poisson) M. le marquis de Croissy.

Champagne M. le marquis de Gontaut.

Le PAGE du M a RQuis M . le chevalier DK Clermont.

Cette comédie, fort bien rendue par toute la troupe, surtout par M'"- de Pompadour-Laurette et par le duc de Duras-Acante, fut suivie de la plus divertissante pantomime qui ait jamais paru sur le théâtre des petits cabinets. Elle avait été d'abord essayée chez M"" de Marck. L'Opérateur chinois (et non le Pire respecté) (i), tel était le titre de cette

(i) Ce second titre est erroné, ainsi que le couplet grossier cite par M. CamparJr>n : il n'y avait pas de parlé dans ce ballet. Nous donnons une copie à l'eau-forte d'un délicieux tableau de Boucher, qui sous le titre vague de : le Ballet, représente, à n'en pas douter, la scène de l'Opérateur chinois. Boucher aura reproduit en tableau, avec les personnages dansants, le décor qu'il avait peint pour le théâtre de M™" de Pompadour. Ce tableau, qui n'a fait que passer en vente à Paris il y a quelques années, est maintenant, sauf erreur, à Saint-Pétersbourg.

parade, dont les paroles étaient de Moncrif ; la musique, du marquis de Courtenvaux et de Guillemain, de la musique du roi ; et les danses, de Dehesse. La scène se passait en Chine, au milieu d'une foire de village garnie de boutiques de chansons, de fleurs, de mercerie, de ratafia, d'oubliés, de café, etc. M. de Courtenvaux, vêtu d'un magnifique costume d'opérateur chinois, vendait ses remèdes les plus merveilleux à la foule ébahie, et arrachait à un niais une dent phénoménale, tandis que M. de Langeron, costumé en philosophe (habit et toque feuille-morte), péchait au moyen d'une ligne, avec une dragée pour appât, des niaises et des innocentes. A la fin, un baron allemaiid, joué par Dehesse, sautait après la ligne, happait la dragée et la mangeait.

Le Dauphin, la Dauphine et Mesdames assistaient à cette représentation, ainsi qu'à la suivante qui eut lieu le mardi 17; la reine s'y rendit aussi. On donna une deuxième représentation de Tancrcde, qui fut assez froidement reçu. Le roi se plaignit qu'il y eût trop de monologues ; il en avait compté huit, et, de son côté, le duc de Luynes déclare cet opéra un peu triste, bien que la musique en soit fort belle.

Le lundi 23 décembre, premières représentations du prologue des Elétiioits et de deux actes [le Feu et l'Air) de cet opéra, de Roy et Destouches, représenté à l'Opéra le 29 mai 1725, — puis de l'acte de Philé- ■mon et Baiicis, tiré du Ballet de la Paix, paroles de Roy, musique de Rebel et Francœur, joué le 29 mai 1738.

Acteurs dans le prologue des Eléments :

Vénus (M""^ Lambert) . M"" de Marchais.

Le Destin .... (Thévenard) . . M. de la Salle.

Dans l'acte du Feu :

Emilie, vestale. . . (M"° Antieu) . . M"' de Pompadour.

Valère (Thévenard). . Leduc d'Ayen.

L'Amour {M"° DunV ... Le Camus, page de la musique.

Dans l'acte de l'Air :

JuNON (M"" Antieri. . M™° DE Brancas.

Une Heure M'"'' de Marchais.

IxiON (ThÉVENARd) . . M. DE LA SaLLE.

Mercure (Tribou). ... Le vicomte de Rohan.

Jupiter (Chassé) .... BENOÎT^de hi musique.

Dans Pliilcmon et Baucis :

Baucis (M"" PélissierI. M™" de Pompadour.

Jupiter (Chassé) .... Le duc d'Ayen.

Philé.mon (Jélyotte). . . Le vicomte de Rohan.

Mercure (Tribou) .... Le chevalier de Clermont.

Cette représentation ne fut pas honorée de la présence du Dauphin ni de Mesdames : ils étaient en retraite et avaient choisi ce jour pour faire leurs dévotions. La Dauphine gardait la chambre, on avait des espérances de grossesse qui commençaient à avoir quelque fondement ; enfin la reine était descendue chez la Dauphine, où elle avait joué au cavagnôle. Quoi qu'il en fût, ce spectacle parut beaucoup plus agréable que celui de Tancicdc. La raison en est simple : le sujet était moins triste et finissait par des danses (i).

Dès le lendemain de cette représentation, on se mit à défaire le théâtre, afin que le grand escalier fût entièrement libre pour les cérémonies du jour de l'an. Cet ouvrage se fit très vite; en moins de di.\-huit

1 1) Un instant nous avons cru que Cochin avait dessiné une scène des Klèmcnts jouée par M°" de Pompadour, la me-ntion de cette aquarelle appartenant à M. de Concourt, ayant figuré au cataligue de l'Exposition de dessins des maîtres anciens (1879) et ayant été reproduite par M. Dussieuxdans son histoire du Chheaii de Versailles. Vérification faite, il s'agit d'un autre théâtre et d'un autre ballet. D'abord le théâtre représenté par Cochin est quatre ou cinq fois trop grand pour être celui de la favorite; ensuite, il se trouve écrit de la main du peintre au dos du dessin : Les Amours de Tempe, ballet héroïque de quatre entrées, l'/S-j, à Versailles. En 1752, M"'" de Pompadour jouait la comédie non plus à Versailles, m.iis h Bellevuc, et d'ailleurs elle ne chanta jamais les Amours de Tempe.

,g8 MADAME DE POMPADOUR.

heures, tout avait disparu. Malheureusement cela n'avait pas marché sans accident : deux ouvriers furent blessés, et un autre malheureux qui, sans être employé, était monté en haut par curiosité, se tua raide en tombant dans l'escalier.

Peu importait d'ailleurs. La marquise avait pleinement reconquis la faveur royale, au grand déplaisir du marquis d'Argenson qui laisse percer sa mauvaise humeur dans la note suivante : « Le roi qu'on disait las de sa sultane favorite, la marquise de Pompadour, en est plus affolé que jamais. Elle a si bien chanté, si bien joué aux derniers ballets de Versailles, que Sa Majesté lui en a donné des louanges publiques, et, la caressant devant tout le monde, lui a dit qu'elle était la plus charmante femme qu'il y eût en France. )> Comme cette galante parole dut chatouiller agréablement l'orgueil de la favorite !

Au commencement de l'année 1749, une vive querelle éclata entre le duc de Richelieu et la marquise, à propos du théâtre des petits cabinets. Ce théâtre construit, comme on sait, sur l'escalier des Ambassadeurs, faisait partie des grands appartements; les premiers gentilshommes de la chambre prétendaient dès lors qu'il était soumis à leur juridiction et que le duc de la Vallière, directeur de ce petit théâtre, empiétait sur leurs droits. Le duc d'Aumont, étant de service en 1748, souleva, vers la fin de l'année, les premières difficultés. M'"° de Pompadour en parla au roi, mais celui-ci, ne voulant pas encore se prononcer, répondit simplement : <c Laissez venir Son Excellence (le roi appelait ainsi Richelieu depuis son ambassade à Vienne), vous verrez bien autre chose (i). »

En eifet, Richelieu, dont le mauvais vouloir pour la favorite était bien connu, était désigné pour être de service en l'année 1749, et tous les ennemis de la marquise l'attendaient avec impatience, comptant bien qu'il ne laisserait pas échapper cette occasion d'être désagréable à M"'° de

(i) Mémoires du duc de Luynes. 7 janvier 17411.

Poinpadour. Le bruit courait même que le duc, sur le point d'entrer en année, avait écrit au roi à ce sujet une lettre très respectueuse, mais très forte (i). Le marquis d'Argenson hâtait naturellement ce retour de tous ses vœux. <(. On attend, dit-il, le duc de Richelieu, comme le bretteur de la troupe; et l'on prétend d'ailleurs que, de toutes façons, il jouera un grand rôle. »

A la cour, plusieurs redoutaient l'arrivée de ce rude jouteur. Ceux-là conseillaient prudemment de prévenir les attaques du duc, et proposaient deux expédients pour mettre à couvert les droits des gentilshommes de la chambre. L'un était de donner à M. de la Vallière un brevet de cinquième premier gentilhomme de la chambre, l'autre de donner un brevet à M"" de Pompadour, pour que l'emplacement du grand escalier oi!i l'on avait construit le théâtre fût regardé comme une addition à son appartement (2). La marquise repoussa ces expédients, et, sûre de son pouvoir, préféra attendre de pied ferme son ennemi.

c( On n'a plus d'espérance aujourd'hui, — écrit d'Argenson le 17 décembre, — que dans l'arrivée de M. de Richelieu, qui arrive couvert de gloire, et surtout d'attribution depn/t/c/icc, qualité qu'on ne lui connaissait pas encore. On s'est pressé sans doute d'exécuter plusieurs choses avant son arrivée, et il aura bien à crier là contre, quand il y sera. »

Le duc arrive enfin. Le samedi 4 janvier, le concert de la reine eut lieu chez la Dauphine. Ce changement, bien simple en apparence, fut le signal de la lutte. La veille, Richelieu écrivit une lettre à Bury, surintendant de la musique en survivance de Blamont, pour l'avertir du changement de lieu du concert et lui recommander que les meilleurs musiciens de la chambre s'y trouvassent réunis. Puis il fit défense à tous musiciens de la chambre d'aller nulle part sans son ordre. Cette nouvelle se répandit bientôt à la cour, et les musiciens, inquiets de cet avis,

(i) Mémoires du duc de Luynes, 6 novembre 1748. (2) Mémoires du duc de Luynes, 7 janvier 1749.

vinrent en demander l'éclaircissement au duc en ce qui jconcernait les divertissements des cabinets.

Celui-ci maintint sa défense et en formula de nouvelles. Depuis qu'il y avait des divertissements à la cour, M. de la Vallière s'en était toujours mêlé et les gentilshommes de la chambre s'étaient prêtés à ses moindres désirs. Au commencement de chaque année, ils signaient un ordre général pour que les voitures de la cour pussent aller chercher et ramener à Paris les musiciens ou comédiens, ils en signaient un autre pour que le magasin des Menus fournît les habits ; le duc refusa de signer aucun de ces ordres. Mais en même temps il couvrait de dehors aimables son opposition sourde ; il continuait à aller chez M"" de Pompadour, et ne lui parlait qu'avec le ton et les manières d'une galanterie ironique, lui assurant qu'elle serait toujours la maîtresse, et qu'il n'avait d'autre désir que de lui plaire. Le roi de son côté le traitait aussi bien que par le passé (i).

Les adversaires de la marquise, à commencer par d'Argenson, célébraient les adroites manœuvres de leur champion.

Il a commencé par laver la tête au duc de la Vallière sur l'affiiire dont j'ai parlé, l'opéra du grand escalier, — écrit le marquis le 7 janvier ; — il a rendu une ordonnance portant défense à tous ouvriers, musiciens, danseurs, d'obéir à d'autres qu'à lui, pour le fait des menus plaisirs; il a demandé au duc, ordonnateur sans mission, s'il avait une charge de cinquième premier gentilhomme de la chambre, ce qu'il avait donné pour cela, etc. Il a dit que ceci était bon pour le duc de Gèvres, qui avait reçu 35,000 livres pour se départir des droits de sa charge, mais que pour lui, Richelieu, il n'en avait pas reçu un écu, et n'en recevrait pas un million pour en laisser aller un pouce de terrain. M. de la Vallière ne savait plus que dire, et soufflait ; M. de Richelieu lui a dit : « Vous êtes une bête, » et lui a fait les cornes, ce qui n'est pas trop honnête, et M. de Richelieu est avantageux sur cela, car il a cet avantage de n'avoir été c... d'aucune de ses deux femmes. Il ne fait donc point une affaire de crosser la petite Pompadour, et de la traiter comme une fille de l'Opéra, ayant grande expé-

(1) Mémoires du duc de Luynes, G janvier \-]^<)-

rience de cette sorte d'espèce de femme, et de toute femme. Toute maîtresse qu'elle est du Roi, toute dominante qu'elle est à la cour, il la tourmentera, il l'excédera, et voil;\ déjà un grand changement à la cour dans le mauvais traitement de son favori la Valliérc.

Cette sortie de Richelieu contre la Vallière amena la querelle à sa période aiguë. « Un courtisan qui arrive de la cour m'écrit que la brouillerie entre le duc de Richelieu et la marquise de Pompadour était montée à un point e.xtrême, et que cela ne pouvait durer absolument sans que l'un culbutât l'autre. Le maréchal de Richelieu, abordant cett<ï dame la dernière fois qu'il lui a parlé, lui a demandé : «: Croyez-vous, madame, que M. de la Vallière s'accommodât d'une charge de directeur général des Menus-Plaisirs? » Elle lui aurait répondu, sérieusement et froidement : " Cela ne conviendrait pas à un homme comme lui. » On attendait hier la grande nouvelle de. savoir si le maréchal de Richelieu assisterait à l'opéra de la marquise sur le grand escalier, n

D'Argenson écrivait cela le 1 1 janvier, que déjà la lutte avait pris fin. II n'avait fallu pour cela rien moins que l'intervention du Roi. Un jour, Louis XV dit à l'improviste au duc : a Monsieur de Richelieu, combien de fois avez-vous été à la Bastille ?» — k: Trois fois, » répondit le maréchal sans se troubler. Sur ce, le Roi se mit à en discuter les causes : le duc comprit et battit en retraite (i).

En cédant, Richelieu s'attira le blâme de tous les adversaires politiques de la favorite, qui avaient compté sur lui pour faire naître une crise de cette question de coulisses et pour hâter la disgrâce de M""' de Pompadour.

Le duc de Richelieu a perdu son procès à l'opéra des cabinets. Réglé qu'on s'adressera seulement à lui pour les artistes nécessaires à ce spectacle interne, mais quCj hors de cela, et quand on le représentera^ M. de la Vallière sera derrière le Roi pour prendre les ordres de Sa Majestéj et que le duc de Richelieu n'y assistera que parmi les courtisans ordinaires On prétend qu'il a suivi le règlement jeudi dernier, mais on dou-

fi) Mémoires du marquis d'Argcnsoii, vj janvier 174').

tait qu'il le suivît hier et qu'il assistât à cet opéra Les affaires du maréchal de

Richelieu semblent ne pas bien aller à la cour : les ballets s'exécutent toujours sous les ordres du duc de la Vallière. On se moque de lui en cette décision, mais peut-être le quart d'heure des vengeances arrivera-t-il et emportera-t-il la disgrâce de la marquise (iV

Le duc de Ltivnes avait su plus vite et mieux que d'Argenson la fin de la querelle. Son récit fait surtout bien ressortir l'habileté dont Richelieu fit preuve pour rentrer en grâce, une fois qu'il vit la partie perdue.

J'ai vu aujourd'hui M. de Richelieu, écrit-il le 8 janvier. 11 ne convient pas d'avoir écrit de Gènes au Roi sur cette affaire ; il dit qu'on lui en a beaucoup écrit, mais qu'il est arrivé ici sans être bien instruit de la forme que l'on avoit donnée à ces divertissements; qu'il les regarde comme des amusements personnels de M""" de Pompadour, et que, par cette raison, il ne seroit pas juste que les gentilshommes de la chambre se mêlassent de certains détails, que M™° de Pompadour n'avoit jamais eu l'intention de taire le moindre tort à ces charges; que personne ne l'avoit instruite des droits qui leur sont attachés. M. de Richelieu ajoute qu'il a cru devoir représenter que les charges à la cour ne perdoient de leurs fonctions que par des abus que l'on laissoit introduire insensiblement M. de Richelieu a donc jugé à propos de faire connoitre tout ce qui

appartenoit à sa charge, bien résolu cependant de ne faire aucun éclat ni rien qui put donner le moindre sujet de peine à M°" de Pompadour. Comme il l'a trouvée dans les mêmes dispositions, et que M. de la Vallière, de son côté, est entré dans les voies de conciliation avec la plus grande douceur et les plus grandes marques d'amitié pour M. de Richelieu, tout a été facile à. terminer. On est convenu, à l'égard du théâtre qui existe actuellement, qu'il ne seroit fait aucun changement, mais que dorénavant tout ce qui seroit nécessaire pour ces sortes d'amusements, en constructions, décorations, habillements, etc., seroit pris dans les magasins des Menus sur les ordres de M"' de Pompadour, qui prieroit le premier gentilhomme delà chambre de vouloir bien ordonner, et que l'intendant des Menus feroit exécuter ; que tout se passeroit de même par rapport au loyer des pierres fausses et aux musiciens de la chambre dont on auroit besoin, aux voitures dont on auroit besoin, et au payement par le trésorier des Menus ; tout cet arrangement n'empêchant point que M. de la 'Vallière continue à s'en mêler comme il a fait jusqu'à présent.

(i) Mémoires du marquis d'Argenson. 12 janvier 1749-

Ainsi se termina cette grande querelle entre la marquise et Richelieu. Le seul qui y gagna quelque chose fut le duc de la Vallière, qui reçut le cordon bleu, sans doute pour lui faire oublier les insolences qu'il avait reçues en pleine figure avec un rare sang-froid. Richelieu, au contraire, ne recueillit dans cette affaire que les amers reproches du iKuli qui avait attendu de son adresse un plus heureux résultat.

M. de Richelieu est trop attaché à la bagatelle du théâtre des ballets ; ses affaires commencent à mal aller. On dit qu'il s'est conduit comme un fol ; il est trop déclaré contre la maîtresse, et celle-ci reprend le dessus. On la regarde comme aussi forte et plus forte que le cardinal de Fleury dans le gouvernement. Malheur à qui ose se buter aujourd'hui contre elle! Elle joint le plaisir à la décision, et le suffrage des principaux ministres à l'habitude qui se forme de plus en plus chez un monarque dou.K et tendre. Mais malheur à l'État gouverné ainsi par une coquette ! On crie de tous côtés. Ainsi donc, c'est regimber contre l'éperon que de se révolter aucunement contre elle. M. de Richelieu l'éprouve : il devait abandonner cette bagatelle de la salle des ballets pour suivre de plus grandes choses, plus capitales, plus vertueuses. 11 lui eut suffi de ne point assister à ces opéras et de s'en abstenir par hauteur, dès que sa charge en était blessée. Les billets qu'il donne aux musiciens sont tournés ainsi : Un tel se rendra à telle heure pour jouer à l'Opéra de M"" de Pompadour. 11 a du dessous à chaque pas. Les bons amis de ceux qui prétendent à quelque chose leur conseillent hautement de cheminer par M"" la marquise ; il faut lui rendre hommage (i).

Pendant toute la durée de cette discussion. M""' de Pompadour, pour ridiculiser son ennemi, avait donné ordre au lieutenant de police Berrier de laisser vendre partout des bijoux nommés />/aç lies de clicmince, avec une chanson dans laquelle on persiflait l'heureux vainqueur de M"" de la Popelinière : bijoux et chanson, on criait le tout jusque dans les théâtres. Comment se vengea le duc ? Lors d'un vovage à la Muette, la marquise s'étant trouvée incommodée, le vindicatif gentilhomme trépigna et fit du vacarme toute la nuit au-dessus de sa tète (2).

[\ -2) Mémoires du marquis d'Argenson, 19 et 12 janvier 1749.

Au reste, les difficultés soulevées par le premier gentilhomme de la chambre n'avaient pas interrompu un seul instant le cours des représentations. Le jeudi 9 janvier 1749, on avait repris le prologue des Eléments^ les actes du Feu et de l'Aïi', et Philémon et Baiicis, avec les mêmes acteurs que le 23 décembre précédent, sauf M""" de Brancas qui avait cédé le rôle de Junon à M"" Trusson.

Le mercredi 15, encore même spectacle, excepté qu'à l'acte du Feu, des Elcincnts^ on substitua celui de la Terre, ainsi monté :

POMONE. . . . {M"° LeMAURe). . . M"° DE PoMPADOUR.

Une Bergère. (M"° Mignier). . . M"° de Marchais.

Pan (Chassé) Le chevalier de Clermont.

Vertumne . . (Murayre) Le vicomte de Rohan.

La Reine assistait à cette représentation ainsi qu'à celle du lendemain (jeudi 16), où l'on rejoua la Mère coquette, de Quinault, et la farce de l Opérateur clihiois. Le Dauphin et Mesdames s'y rendirent, mais non la Dauphine qui continuait à garder la chambre. Au spectacle de la veille, M. de Richelieu et M. de la Vallière, réconciliés, étaient tous les deux derrière le fauteuil du Roi, le premier à gauche. A la soirée du jeudi, M. de Richelieu se tenait à la porte, où il ne resta qu'un instant avant de partir pour Paris ; AL de la Vallière était à droite, derrière le fauteuil du Roi, et M. d'Ayen, qui ne jouait pas, à gauche.

Le jeudi 23 janvier^ on représenta deux nouveautés : le prologue de l'opéra de Phactoii, de Quinault et Lulli, et l'opéra un peu raccourci à! Agis et Galatée, de Campistron et Lulli (i).

Le prologue de Phaéton était interprété ainsi :

AsTRÉE M°"' de Brancas.

Saturne Le duc d'Ayen.

( I ) Le PAat'Vo» de Lulli avait été représenté à l'Opéra le 27 avril i683, et %o'Ci Ac'is et Galatée le 17 septembre 168G.

TROISIÈME ANNÉE, 1748-1749. 2o5

Et l'opéra d'Acis et Galatée :

Galatée (M"° Lk RocHois). M"" dk Pompadour.

Aminthe )

-- -, M"" DE MaUCHAIS.

Une Nayade )

Acis (DuMÉNii .... Le vicomte de Rohan.

POLYPHÉ.MK (Dun)] M. DE LA SaLLE.

-, Le chevalier de Clermont.

Neptune 1

Le grand-prêtre de J UNON BAZiRE,delamusiqueduRoi.

Danse : MM. de Courtenvaux et de Langeron.

De la famille royale, Mesdames assistaient seules i\ ce spectacle, mais il y avait deux nouveaux auditeurs privilégiés : M. de la Suze et M. de Turenne.

La seconde représentation d'^-^c^- et Galatcc eut lieu le lundi 10 février; mais on retrancha le prologue de Phaétoii, à cause des quatre vers suivants qui n'étaient pas de circonstance, la Dauphine venant de faire une fausse couche.

Il calme l'univers, le ciel la favorise,

Son auguste rang s'éternise.

Il voit combler ses vœux par un héros naissant. Tout doit être sensible au bonheur qu'il ressent.

Il reste un précieux souvenir de ces représentations à! Acis et Galatcc à Versailles. C'est une charmante gouache de Cochin, provenant de la collection du marquis de Ménars et appartenant aujourd'hui à M. le comte de la Béraudière, qui a bien voulu nous autoriser à la faire graver pour nos lecteurs. Ce délicieux petit tableau, daté effectivement de 1749, est assez ingénieusement combiné pour laisser voir à la fois une moitié de la scène et les deux tiers de l'assemblée. La salle était d'écorée de panneaux séparés par de doubles pilastres; ces panneaux étaient tendus de soie bleu turquoise à ramages ornés de broderies d'or représentant des

2o6 MADAME DE POMPADOUR.

jeux d'enfants ; les pilastres étaient peints en marbre blanc avec chapiteaux dorés. L'entre-deux des pilastres était aussi de soie bleue avec ornements d'or. Les balustres d'en haut étaient dorés. Au-dessous du balcon royal, la salle est peinte, blanc et rouge, en marbre du Languedoc.

Après la salle, examinons les personnages qui regardent et ceux qui iouent. Le Roi, placé juste au milieu du balcon, porte un habit gris de lin : il tient le poème ouvert sur ses genoux; à sa droite est la Reine, toute vêtue et coiffée de noir; Mesdames sont à la gauche du Roi. A l'orchestre, on voit le prince de Dombes, avec son habit rouge et sa plaque du Saint-Esprit : il joue du basson. C'est Rebel qui bat la mesure, Lulli n'étant plus là pour goûter cette satisfaction d'amour-propre accordée aux auteurs. M'"' de Pompadour, Galatée, a une robe blanche ornée de roseaux verts, et le vicomte de Rohan, dans Acis, est tout de rouge habillé : Polyphème va pour les écraser (i).

Le jeudi 13 février, on représenta trois actes, dont le premier et le troisième entièrement nouveaux. C'était d'abord Jupiter et Europe^ paroles de Fuzelier, musique de Duport, huissier de la chambre, et de Dugué, de la musique du Roi.

Europe M"" de Pompadour.

Palès, déesse des bergers M"" Trusson.

Jupiter, travesti M. de la Salle.

Danse : M. de Langer on.

(i) La copie que nous donnons de cette gouache est presque de la grandeur de l'original, qui mesure seulement 38 centim. de large sur 14 de haut. Nous avons adopté le seul procédé de reproduction qui soit d'une fidélité absolue : l'héliogravure. — M. de la Béraudière possède également un exemplaire annoté du catalogue de la vente du marquis de Ménars. En voici le titre : Catalogue des différents objets de curiosités dans les sciences et arts qui composaient le cabinet de feu M. le marquis de Ménars, commandeur des ordres du Roi, etc.. par F. Basen et F. Ch. Joullain, dont la vente s'en fera vers la fin de février iy82, en son hôtel, place des Victoires; et sera annoncée dans les Papiers publics. 1881. A l'article Dessins, on lit : « N»3o4. La représentation d'Acis et Galatée, prise de la coupe du théâtre de la petite salle de spectacle élevée sur l'escalier des Ambassadeurs, à Versailles, faite à gouache. Hauteur, 6 pouces. Larg., i5 pouces. « En marge est indiqué à l'encre le prix de vente : 37 livres i denier.

L'opéra d'Acia et Galatèe sui D' après une ôouache {

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r«ir pK- .'A^ m |, . i;

igij p il, ai

e théâtre des Petits cabinets nte par Cochm en 17/4.9.

/rfur , S(Lraxin,, /''arij,'

Puis venait l'acte des Satiiruales, des Fctcs grecques et roinaincs, l'opéra de Fuzelier et Colin de Blamont, dont on avait déjà représenté un acte l'année précédente :

Délie v^"" Antieu;. . . . M"' de Brancas.

Plautine . . (M'" SouRisl .... M™' de Marchais. TiBULLE. . . . (^MuRAYREi Le chevalicr D E C L E R M O N T.

Pour finir, Zélie, paroles de Cury, intendant des Menus, musique de Ft-rrand, le claveciniste attitré du théâtre de M""' de Ponipadour.

Zélie, nvmphe de Diane M'"'^ de Po.mpadouu.

L'A.MOLR M""' de Marchais.

Lymphée, svlvain M. le duc d'.\yen.

M. de Courtenvau.x, qui devait danser dans les trois actes, ne le put pas, à cause d'un effort qu'il s'était donné la veille à la répétition. Il n'v eut que M. de Langeron qui dansa, et il remporta un grand succès, ainsi que les enfants du corps de ballet. Les danses de Dehesse furent trouvées charmantes et d'un goût nouveau : bref, ce fut une soirée des plus agréables.

Aussi s'empressa-t-on de rejouer les mêmes fragments quatre jours après, le lundi gras 17 février : les acteurs étaient les mêmes, sauf M. de la Salle , qui remplaça avec avantage le duc d'Ayen dans le rôle de Lymphée.

Le lendemain, mardi gras, on donna la seconde représentation des Amours de Ragoiidc, montés comme au premier jour (27 février 1748). « M. de Sourches fit Ragonde, écrit de Luynes. Il avait déjà e.xécuté ce rôle avec applaudissements, quoiqu'il ait une voi.x fort peu avantageuse et peu agréable, mais c'est assez ce qui convient au personnage de Ragonde. » Le spectacle se termina par une pantomime composée et jouée par Dehesse, Chasseurs et petits Vendangeurs (i). Un petit dan-

(1) Ce ballet avait été donné à la ComéJie-Itaiicnnc le 24 septembre 1740.

2o8 MADAME DE POMPADOUR.

seur d'environ cinq ans fit l'ornement principal de ce ballet, tant il montra de grâce et d'agilité. C'était le petit Vicentini ; à côté de lui, la petite Foulquier se distingua aussi par sa gentillesse. La représentation finit à huit heures, et le Roi alla, selon l'usage, souper dans ses cabinets avec les personnes qui avaient assisté au spectacle : ce soir-là ils étaient trente-quatre à table.

Le mercredi 26 février, première représentation de Svivïc, pastorale héroïque en trois actes, précédée d'un prologue, paroles de Laujon, musique de Lagarde et ballets de Dehesse (i).

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