THEATRE DE BELLEVUE
\-J JANVIER IjSl 6 MARS I^SS.
Il s'en fallait bien que le théâtre de Bellevue, malgré son éclatante décoration à la chinoise, fût aussi brillant et aussi commode que les deux salles précédentes. Il était extrêmement petit, et l'on dut, par suite, restreindre le nombre des élus. La société intime de Louis XV et de M"" de Pompadour y était setile admise : c'étaient les acteurs ordinaires qui ne jouaient pas dans la pièce, puis quelques favoris du roi, comme MM. de Soubise, de Luxembourg, de Richelieu. Ce dernier avait fini par s'imposer à la marquise, qui, de guerre lasse, avail été obligée de supporter sa présence. Le Roi ne lui avait-il pas dit avec malice, un jour qu'elle ne voulait pas inviter le duc à un voyage au petit château : f( Vous ne connaissez pas M. de Richelieu ; si vous le chassez par la porte, il rentrera par la cheminée. ><
Dans une lettre en date du 3 janvier 1751, la marquise, écrivant à la comtesse de Lutze^bourg, lui marquait tout le plaisir qu'elle avait eu à recevoir le roi à Bellevue, où Sa Majesté était déjà venue trois fois. >(... C'est un endroit délicieux parla vue, poursuit-elle. La maison, quoique pas bien grande, est commode et charmante, sans nulle espèce de magnificence. Nous y jouerons quelques comédies ; les spectacles de Versailles n'ont pas recommencé. Le roy veut diminuer sa dépense dans
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toutes les parties ; quoy que celle-là soit peu considérable, le public croyant qu'elle l'est, j'ay voulu en ménager l'oppinion et montrer l'exemple. Je souhaite que les autres pensent de même... (i). )>
Et quelques jours après, elle écrivait à son « frérot >> qui était toujours à Rome : » Bonsoir, cher bonhomme, nous avons à Bellevue un brimborion de théâtre qui est charmant ; nous y jouons, pour la première fois, le 26 de ce mois ; ce ne sera que la comédie. >' La marquise écrivait cela le 18 janvier, mais il y eut un jour de retard dans son programme, et ce fut seulement le mercredi 27 janvier 1751 qu'eut lieu l'inauguration du nouveau théâtre. On joua d'abord l' Homme de fortune^ comédie en cinq actes, que La Chaussée avait composée à son intention, puis un ballet allégorique, /'Amour arc/iïtecte, avec changements à vue. La comédie n'eut aucun succès, pas même celui d'indulgence qu'une pièce a communément quand elle est représentée en société.
A défaut du duc de Luynes, qui garde sur cette soirée un silence discret, Collé dévoile les raisons de ce double échec :
Suivant ce qu'on m'en dit^ et ce que j'en ai ouï dire à La Chaussée lui-même, cette pièce n''a pas trop réussi : les acteurs ne savoient pas leur rôle. Le duc de Chartres n'étoit pas sûr du sien; la tète tourna au duc de la Vallière; la mémoire de la Marquise travailla aussi; bref, tous ces honnêtes comédiens n'étoient pas, à beaucoup près, aussi fermes sur leurs étriers qu'ils auroient dû l'être, pour soutenir une pièce qui n'est pas trop bonne par elle-même, à ce qu'on dit, et qui auroit, au contraire, eu grand besoin du prestige de la représentation.
On ne conçoit pas quelle a été la fureur de M™'' de Pompadour de jouer cette comédie, où je sais qu'il y a des traits dont on n'a pas manqué de faire des applications, du moins pendant qu'on la répétoit. On en a pourtant retranché des vers tels que celui-ci, qui n"a été ôté qu'à l'avant-dernière répétition :
Vous, fille, femme et sœur de bourgeois, quelle horreur!
Ce vers étoit dans le rôle du duc de Chartres; il a été supprimé, ainsi que quelques endroits qui attaquoient l'injustice des fortunes faites parla voie de la finance.
(1} Correspondance de M""' de Pompadour, etc. p. io3
THÉÂTRE DE BELLEVUE, ijSi-ivSS.
Mais on v a laissi la scène du généalogiste qui s'engage ù taire tiescendre un bon bourgeois, qui a acquis et qui porte le nom d'une terre titrée, des seigneurs à qui cette terre appartenoit autrelois.
L'application qu'on en peut taire à la situation présente et future de M"" de Pompadour est si naturelle, qu'il n'y a point de courtisan, si bas et si asservi qu'il soit, qui ait pu s'en tenir
Après cette comédie on exécuta un ballet intitulé : l'Amour architecte. Le théâtre représentoit Meudon; dans le lointain et sur le devant, la montagne sur laquelle on a bâti Belle-Vue. Des amours, après avoir admiré cette situation, bâtirent ce château et dansèrent de joie après cette équipée.
Il est étonnant que M°" de Pompadour ait été assez mal conseillée pour donner au Roi un ballet aussi indécent, dans des circonstances où tout le monde crie que c'est elle qui inspire au Roi la fureur des bâtimens et des autres dépenses inutiles qu'il fait. Ce ballet n'a point du tout pris à la Cour; il n'a été donné que cette seule fois; on peut juger ce qu'on en a dit en ville ( i).
La deuxième représentation eut lieu le samedi 20 février. On joua la Mire coquette, de Ouinault, suivie des Trots Cousines, de Dancourt, et de J/. (le Poiirccaiigiiac : le Roi parut beaucoup s'amuser.
Puis vint la visite du duc des Deux-Ponts à Bellevue, qu'on célébra par un divertissement auquel le Roi assista après avoir tenu un conseil d'Etat dans la journée. Cette fête eut lieu le jeudi 6 niai 1751. " Il y a aujourd'hui comédie à Bellevue, — écrit d'Argenson; — c'est pour régaler le duc des Deux-Ponts. L'on dit que l'on songe à le convertir à la foi catholique, et que, pour cela, on lui donne la comédie; qu'on va aussi le tâter pour le cordon bleu, y)
On représenta un nouvel opéra en trois actes, Zclisca, et le Préjugé à la mode. La comédie fut jouée au mieux par le duc de Duras-Durval et M"" de Pompadour-Constance. L'opéra de Zclisca avait été composé par Lanoue pour les fêtes du mariage du Dauphin, en 1746. Voltaire écrivait alors pour la même fête sa Princesse de Navarre ; mais
(i) Journal de Collé janvier 1751).
l'ouvrage de Lanoue eut la palme. Jélvotte le mit en musique, et il fut représenté à Versailles avec succès. Le Roi témoigna lui-même à l'auteur tout le plaisir qu'il y avait pris, et le duc d'Orléans le nomma directeur de son théâtre de Saint-Cloud. Cette nouvelle représentation de l'œuvre de Lanoue et Jélyotte ne fit pas moins de plaisir cette fois que la première, et le duc des Deux-Ponts s'en montra charmé.
Le 28 novembre 1751, on célébra la naissance du duc de Bourgogne en représentant un divertissement comique, V Impromptu de la Cour de marbre^ où l'auteur du poème, Favart, n'avait eu d'autre objet que de copier fidèlement quelques-unes des scènes qu'avaient produites le zèle et la joie du peuple sous les fenêtres du Roi, pendant tout le jour et toute la nuit qui suivirent la naissance du prince. Dehesse avait composé les danses et Lagarde la musique. Les trois auteurs jouaient le rôle de trois écrivains publics ; Tribou représentait une savetière ; M'" Foulquiér, une bouquetière, et M"'° Favart, une Savoyarde (i).
La troupe chantante de Bellevue représenta, le 11 avril 1752, un grand opéra-ballet, les Fêtes de Thalic, dont le sujet était le triomphe de l'amour « dans les trois différents états du beau sexe : fille, femme et veuve. Cela formé trois fêtes différentes que Thalie donne sur le théâtre de l'Opéra, par l'ordre d'Apollon. » Les paroles étaient de Lafont ; les danses, de Dehesse, et la musique, de Lagarde. Mesdames de Pompadour, de Marchais, de Choiseul, Fontaine, MM. de la Salle, de Turenne, de Clermont et de Chabot interprétaient ces trois entrées, ainsi qu'une quatrième, intitulée la Provençale. Tout le corps de ballet dansait dans chaque acte, avec les quatre nobles premiers danseurs (2).
(1) Luyneset Moufle d'Angcrvillc ne notent cette pièce que le 27 avril suivant. Nous suivons le répertoire du thdeître, bien qu'un contre-temps ait pu faire retarder cette pièce, sans que la date fût changée sur le poème, imprimé d'avance.
(2) Aucun mémorialiste ne parle de cet opéra, qui figure imprimé dans le recueil à cette date; dans le doute, nous l'indiquons. 11 y a dans le recueil des pièces de M"" de Pompadour plusieurs erreurs, qui tiennent à l'habitude qu'on avait d'imprimer les ouvrages d'avance. C'est
théatrl: de bellevue, 1731-1753. iSi
Plus tard, il fallut consoler le Roi de la mort prématurée de sa fille chérie, Madame Henriette. La marquise organisa alors un spectacle qui dut d'abord avoir lieu le jeudi 25 avril 1752, mais qu'un rhume de M""' de Pompadour fit remettre au samedi. Le programme comprenait, outre l' Impromptu de la Cour de marbre, un ballet héroïque, composé exprès pour cette fête, Vénus et Adonis, parole de Collé, musique de Mondonville : la marquise v était désignée sous le nom de icinc de beauté, et le Roi sous cette périphrase élégante : le plus tendre des mortels (i).
Vénus M"' dk Pompadolu.
Caritk M""" DE Marchais.
Mars M. de Clkrmont, remplaçant M. dk i.a Salle, indisposé.
Adonis Le vicomte oe Chabot.
Après l'opéra, il y eut un concert donné par deu.x hautbois italiens d'une grande habileté ; puis vint le ballet dans lequel dansèrent MM. de Courtenvaux, de Beuvron, de Melfort. Tout finit par un feu d'artifice sur le théâtre, qui devint, — Luynes ne dit pas comment, — une illumination ondoyante et transparente.
A quelques jours de là, M. de la Salle, qui avait dû bien regretter de ne pouvoir paraître dans cette soirée, reçut une preuve de la générosité de la marquise : son rare talent de chanteur fut récompensé par le don du gouvernement de la >Larche. Voici ce qu'en dit le marquis d'Argenson, le 31 mai 1752 : <( Le gouvernement d'une petite province nommée la Marche, qui vaquoit par la mort du marquis de Saint-Germain, vient d'être donné au marquis de la Salle. Des maréchaux de France et quantité de plus anciens lieutenants généraux le demandoient, mais M. de. la
ainsi que le Prince de Noisy porte mention d'une reprise le 25 avril ijSï; cr nous verrons qu'une indisposition de la marquise fit reculer le spectacle de deux jours, et que, tinalement. on ne joua pas cette pièce.
(i) Vie privée de Louis XV, par Moufle d'Angerville (t. II i, p. 3).
Salle est très agréable dans les cabinets et chante supérieurement bien dans les opéras qu'on y a donnés. »
Les spectacles de Bellevue touchaient à leur fin, et la clôture se fit en mars 1753 par les représentations de deux opéras. Les dimanche 4 et mardi 6 mars, les acteurs de la troupe donnèrent Zclindor ,roi des Sylphes, paroles de ISIoncrif, musique de Rebel et Francœur, et le Devin du village, de Jean-Jacques Rousseau.
L'ouvrage de Rebel et Francœur avait été joué à l'Académie de musique le 10 août 1745.
Zélindor, roi des Sylphes . . (Jélyotte) .... M""^ de Pompadour.
ZiRPHÉE .......... iM"' ChEV.\LIER). . M°" DE MaRCHAIS.
Zllim, confident de Zélindor. (.Albert) LecomteDECLERMONT.
Une Nymphe. ,
(,M"'' Colpe)
UxE Sylphide. )
Le Devin du village venait d'être joué à l'Opéra le i" mars 1753. Voici comment il était chanté à Paris et à Bellevue :
Colette . . (M"= Fel) M""-' de Marchais.
Colin. . . . 1 Jélyotte) M""^ de Pompadour.
Le Devin. . (Civillier) M. de la Salle.
Cet opéra, qui était une nouveauté pour Paris, n'en était plus une pour la cour. L'année précédente, les acteurs de l'Opéra étaient allés le représenter à Fontainebleau. Ces représentations (iS et 24 octobre 1752) avaient obtenu le plus vif succès. Nous n'en ferons pas à nouveau le récit après Rousseau (i), nous dirons simplement ce qu'elles avaient coûté d'après d'Argenson.
On ne paye plus aucuns gages dans la maison du Roi. Il est déclaré que les gages du conseil ne seront désormais payés qu'au bout de trois ans et les bureaux au bout de
(i) Tout le monde se rappelle le charmant récit que Rousseau a laissé de cette représentation et de sa fuite quand on voulut le présenter au Roi. [Confessions, 1. VIII.)
THEATRE DE BELLEVUE, ijSi-ijSi. 23?
cinq ans. Cependant les ballets de la cour coûtent prodigieusement : on donne des habits neufs aux acteurs ; le Devin de village a coûté au Roi plus de cinquante mille écus ( r.
Les deux divertissements qui terminaient les spectacles de Bellevue furent exécutés aussi bien qu'on pouvait le désirer, surtout la seconde fois. Ce soir-là, le spectacle finit par un brillant feu d'artifice tiré sur le théâtre. La réussite du Devin du village et le succès qu'elle obtint ellemême dans le rôle de Colin décidèrent la marquise à envoyer à l'auteur une somme de cinquante louis en témoignage de sa satisfaction. Jean- Jacques la remercia en ces termes :
Paris, 7 mars 1753.
Madame,
En acceptant le présent qui m'a été remis de votre part, je crois avoir témoigne mon respect pour la main dont il vient, et j'ose ajouter, sur l'honneur que vous a^ez fait i> mon ouvrage, que des deux épreuves où vous mettez ma modération, l'intérêt n'est pas la plus dangereuse.
Je suis avec respect, etc.
La troupe du théâtre des petits cabinets n'avait pas retrouvé à Bellevue la vogue qu'elle obtenait à Versailles. La salle, extrêmement petite, ne permettait pas d'admettre beaucoup de spectateurs ; et les acteurs, qui avaient acquis peu à peu une certaine aisance, ne voulaient plus jouer pour eux seuls. Ils prétendaient avoir im auditoire véritable et assez nombreux : ce public venant à manquer, les représentations perdirent pour eux une grande partie de leur charme.
Dès lors, ces spectacles ne firent plus que languir. C'est le propre des esprits légers de se lasser promptement des distractions qui leur ont paru d'abord les plus charmantes. Ces illustres personnes s'étaient données de tout cœur à leur joyeux passe-temps et avaient pris très au sérieux leur
'1) Mémoires du marquis d'Arf^eiison, 10 novembre 1752.
nouveau métier d'acteurs chantants et dansants; au bout de trois et quatre ans, elles se relâchèrent peu à peu de ce beau zèle. Les représentations, qui, durant ce temps de ferveur, s'étaient succédé à des intervalles très rapprochés, devenaient de plus en plus éloignées. La troupe, qui s'était déjà amoindrie quand on avait transporté les spectacles à Bellevue, allait diminuant à vue d'œil. Un beau jour, les représentations cessèrent : il n'y avait plus d'acteurs.
Le théâtre des petits cabinets avait duré six ans pleins.