‹ La comédie à la courChapitre 6 sur 84 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Quittons Sceaux un instant pour remonter un peu plus haut, et suivons la duchesse et sa cour d'abord à Châtenay, puis à Clagny-lès-Versailles, afin de raconter les fêtes et représentations qui s'étaient données dans ces deux résidences, et qui avaient précédé d'une dizaine d'années l'inauguration des Grandes Nuits.

Chaque année, à l'époque de la fête de Châtenay, Malezieu, qui possédait une maison dans ce village et s'intitulait même le Sylvain de Châtenay, se faisait honneur de recevoir chez lui la duchesse avec quelques personnes de sa cour; et, naturellement, les divertissements se poursuivaient avec le même entrain qu'à Sceaux, le duc soldant toute la dépense de ces fêtes luxueuses, que la fortune entière de son ancien précepteur n'aurait pas suffi à payer. C'est ainsi qu'au mois de juillet 1702, il organisa une grande fête, dans laquelle des artistes de la musique du Roi, costumés en sylvains et en nymphes, avec force verdure, fleurs et coquillages, chantaient les louanges de la duchesse ; les soli étaient récités par le svlvain de Châtenay et la nymphe d'Aunay, qui conduisirent la princesse dans une salle garnie de feuillage, où elle fut servie par des officiers vêtus en faunes : un brillant feu d'artifice termina cette belle soirée.

Précédemment, la duchesse était venue séjourner à Châtenay, tandis que son mari suivait la cour â Fontainebleau, où elle ne pouvait se

rendre pour cause de grossesse. Toutes les soirées s'écoulaient en jeux de hasard et en feux d'artifice, mais le duc étant venu passer trois jours auprès de sa femme, Malezieu organisa en son honneur une représentation du Médecin malgré lui : lui-même jouait Sganarelle avec verve et naturel, et M"' de Maneville, dame d'honneur de la duchesse, lui donnait fort bien la réplique ; les autres rôles étaient remplis par des personnes de la maison ducale ou de la famille de Malezieu. « La pièce fut très bien exécutée, » dit Genest dans la lettre mi-prose, mi-vers qu'il adresse à M"" de Scudérv et qui se termine par ces réflexions prudhommesques : k Le duc a vu que dans les temps qu'elle (la duchesse) étoit obligée à garder la chambre, elle s'amuseroit et feroit quelque exercice en jouant des comédies, à quoi elle se plaît beaucoup. Il en représente avec elle; et l'on peut dire qu'il est également louable par le motif et par l'exécution. Il est si vrai, d'ailleurs, que tout peut être rectifié par un bon usage, que ces divertissements sont là mille fois plus agréables que sur les théâtres publics, sans en avoir aucun des défauts. La dignité des acteurs les relève, et il v a une certaine noblesse dans leurs personnes et dans leurs actions, qui corrige tout ce qui est à craindre dans ces spectacles. » Il ne paraît pas pourtant que ni le duc ni la duchesse aient joué dans la comédie de Molière.

La fête de Châtenav pour l'année 1703 était fixée au dimanche 5 août : dès la veille, le duc et la duchesse, accompagnés de M"' d'Enghien, allèrent coucher chez Malezieu, où vinrent les retrouver le lendemain les seigneurs et belles dames qui formaient leur cour habituelle. Cette fois, Malezieu joua une grande parade, en partie improvisée, avec M. de Dampierre, gentilhomme du duc, qui se piquait de savoir la musique et jouait également bien de la flûte allemande et du cor, de la viole et du violon. Malezieu représentait un opérateur, lequel ayant appris du fond de la Moscovie que la duchesse était à Chàtenay, avait fait sept cents lieues en moins de deux jours pour lui oftrir un plat de son métier : M. de Dam-

pierre figurait son valet Arlequin. On imagine aisément tous les lazzis et compliments, toutes les facéties et flatteries que les deux compères débitèrent dans un baragouin étrange en offrant aux badauds leurs eaux merveilleuses : Vcan frcnèralc^ ainsi nommée parce qu'elle fait les grands généraux, dédiée au duc ; X esprit universel et la pondre de sympathie, dédiés c\ la duchesse et à M"' d'Enghien ; X essence des élus, qui a guéri de la teigne et de la gale deux élus ; le sirop de violât, qui fait jouer de la viole à merveille, etles pilules /istulaires, qui opèrent le même miracle pour la flûte (Dampierre-Arlequin démontrait lui-même l'efficacité de ces drogues) ; et enfin X esprit de contredanse, qui donnait une légèreté extrême : on l'essayait avec succès sur un paysan ivre-mort, figuré par le danseur Allard. k Ce n'est pas tout, s'écriait le charlatan après avoir fait cent tours de son métier, je mérite doublement ce nom d'opérateur par mes opérations d'abord, puis par mes opéras... » Il annonçait en outre qu'il amenait des Indes un bonze fameux, le plus grand poète de l'époque, et de Moscovie un compositeur excellent, puis que sa troupe lyrique allait exécuter un opéra de leur façon, intitulé Philcnion et Baucis. La pièce commença aussitôt et fut chantée par M"" des Enclos et M. Bastaron, artistes de la musique du Roi. Ce petit opéra, qui dura près d'une heure, fut déclaré tout d'une voix admirable et chacun dut reconnaître que Matho s'était surpassé dans la composition de cette musique. Un copieux souper et un magnifique feu d'artifice terminèrent la troisième fête de Châtenav.

Le lendemain, Malezieu reçut la lettre suivante à son lever :

Vous nous donnâtes hier au soir, monsieur l'operateur, un plat de votre métier, qui nous divertit trop pour que chacun de vos auditeurs ne soit pas obligé de vous en donner un du sien, et surtout les poètes, autre espèce de charlatans, qui savent aussi bien que vous débiter leur baume. Ce que le public trouve de commode avec des charlatans comme nous, c'est qu'il ne lui en coûte rien que le temps qu'il perd à nous écouter. En attendant que mes confrères vous servent un plat de leur métier, en vo ici un du

mien; je suis avec respect de vos opérations^ le très humble et très obéissant serviteur^

Le palefrenier du cheval Pégase.

C'est Chaulieu qui avait adopté cette signature plus dégradante que plaisante, et qui joignait à cette lettre une pièce de vers d'une fadeur insupportable. Le dernier quatrain est le meilleur ; jugez un peu du reste :

L'amour même est sans malice^ Simple et sans déguisement; L'on n'aime ici l'artifice Que dans les feux seulement (i).

L'année suivante, — soit en 1704, — la duchesse se rendit aussi le 16 août à Chàtenay, où vinrent la retrouver, le lendemain dimanche, jour de la fête, toutes les personnes de sa cour, ainsi que les deux ducs, son frère et son mari, qui étaient depuis quelques jours à Versailles. Malezieu avait composé pour la circonstance un divertissement, le Prince de Cathay, orné de musique composée par Matho et chantée par les meilleurs artistes de la musique du Roi, ainsi que de ballets ordonnés par Pécourt et dansés en perfection par x\llard, Dumoulin, Balon et M"" Subligny. Malezieu représentait lui-même le principal personnage, un prince de Samarcand, magnifiquement vêtu à l'orientale, qui venait, en compagnie de son confident-gouverneur, M. de Dampierre, se prosterner devant la duchesse, personnifiée en scène par la fille d'un musicien du Roi, M"" de Bury, à laquelle on avait souvent recours lorsque tel ou tel rôle musical excédait les talents vocaux des principaux artistes de la troupe princière. Finalement, l'illustre Samarcandais obtenait l'honneur insigne d'être

(i) Œuvres de Chaulieu (La Haye, 1777), t. I, p. 203. On trouvera dans le même volume l'invitation adressée par Malezieu à Chaulieu pour les fêtes de Chàtenay, en 1706, et plusieurs petites pièces de Chaulieu à la duchesse ou à Malezieu, toutes fadaises d'une recherche et d'une insignifiance extrêmes.

LES FÊTES DE CHATENAY CHEZ iMALEZIEU. 47

admis comme chevalier de l'ordre de la Mouche-à-jNIiel. Cette magnifique cérémonie était présidée par un héraut, vêtu d'une robe de satin incarnat avec mouches à miel d'argent, — c'était M. de Bessac, enseigne aux gardes du duc, — lequel faisait jurer au récipiendaire un serment solennel, dont les différentes formules, conservées dans cette pièce, avaient été imaginées d'après diverses circonstances arrivées dans les promenades ou les amusements de Sceaux.

La duchesse du Maine, très petite de taille, mais d'une phvsionomie assez piquante, avait été appelée \-x poupée du sang, par M"° de Nantes, fille légitimée de Louis XIV, qui se montrait jalouse de sa naissance. Tournant aussitôt en sa faveur cette épigramme sur sa petitesse, la princesse prit pour emblème une abeille, — une mouche à miel, — et pour devise ces mots tirés de XAvu'nic, du Tasse : « Piccoîa si, ma fa pur gravi le ferite... Elle est petite, mais elle fait de cruelles blessures. » Cet emblème avait, plus^ tard, donné idée à la duchesse de créer pour ses fidèles un ordre nobiliaire particulier, et X Ordre de la Mouche-à-Miel avait été solennellement fondé à Sceaux, le 11 juin 1703. Cette plaisanterie alla jusqu'à rédiger des règlements, dresser des statuts, nommer des officiers, et donner divers noms aux dames et aux chevaliers qui furent admis. Une médaijle d'or fut frappée pour servir de décoration de l'ordre, — d'un côté était le profil de la fondatrice, au revers une abeille voltigeant, avec la devise italienne en exergue, — • et tous les membres devaient la porter, soutenue par un ruban citron, quand ils étaient réunis à Sceaux.

Trente-neuf personnes, sans compter la fondatrice, furent nommées et prononcèrent le serment de l'ordre : f( Je jure, par les abeilles du mont Hymette, fidélité et obéissance à la directrice perpétuelle de l'ordre, de porter toute ma vie la médaille de la Mouche, et d'accomplir, tant que je vivrai, les statuts de l'ordre ; et si je fausse mon serment, je consens que le miel se change pour moi en fiel, la cire en suif, les fleurs

48 LA DUCHESSE DU iMAINE.

en orties, et que les guêpes et les frelons me percent de leurs aiguillons. » Nous n'en dirons pas davantage sur l'histoire de cet ordre, sur les vers galants qu'il inspirait et sur les intrigues que chaque vacance engendrait, tant était grand l'empressement des seigneurs à flatter la duchesse dans ses moindres caprices. Il suffisait d'expliquer par là quelques points obscurs de notre récit, sans insister autrement sur ces plaisanteries chevaleresques qui n'ont qu'un rapport accidentel avec les jeux dramatiques de la cour de Sceaux (i).

La fête de Châtenav était fixée au premier dimanche d'août pour l'année 1705, mais une indisposition de la princesse deConti la fit reculer de huit jours. Ce nouveau répit fut employé par Malezieu à embellir encore les préparatifs du spectacle qui avait, cette fois, une importance exceptionnelle, car il avait écrit tout exprès une comédie en trois actes où la duchesse devait tenir un rôle. On juge, dès lors, de l'empressement que les hôtes habituels de Sceaux mirent à se rendre chez le Sylvain de Châtenav. Le théâtre était installé dans une grande tente, toute tapissée de feuillage sur la scène comme dans la salle, et éclairée par une infinité de bougies dont la lumière, tamisée à travers ces rideaux de verdure, donnait à cette salle un aspect féerique et enchanteur. Lorsque toute la compagnie princière se fut assise aux places d'honneui;, l'on permit d'entrer à quantité de personnes que la curiosité avait attirées, et il se trouva alors bien près de trois cents spectateurs.

L^n prologue, qui dura un bon quart d'heure, ouvrait cette représentation ; Genest en avait composé les vers et Matho la musique. L'orchestre, composé de trente-cinq musiciens d'élite et dirigé par le compositeur en personne, exécuta d'abord une ouverture qui est, à ce que dit

(1) D'ailleurs l'histoire de l'Ordre de la Mouche-à-Miel n'est plus à écrire, M. Desnoiresterres l'ayant fait d'une manière très complète dans ses Cours galantes. L.a médaille, décoration de l'ordre, a été gravée dans le Magasin pittoresque (mars 1843), et mieux encore, dans les Récréations numismatiques de Tobiesen Duby, publiées à la suite du Recueil gcne'ral des pièces obsidionales iParh. 178Ô).

Genest, >( une des belles choses qu'on ait jamais entendues en musique ; » puis M"" Couprin et Bury, figurant les nvmphes du pays, chantèrent les louanges des divinités de Sceaux qui daignaient les honorer de leur présence. De peur de faire toujours la même chose et d'ennuyer à force de louer et de remercier, — il était ^-rand temps de dissiper cet ennui, — elles annoncèrent que les nymphes et le sylvain de Chàtenay, connaissant le goût de Leurs Altesses pour la comédie qu'elles jouaient parfois elles-mêmes, allaient se transformer en comédiens et leur donner un spectacle conforme à leurs préférences. Alors parut sur le théâtre une troupe de comédiens dont les visages n'étaient pas inconnus et qui jouèrent la grande comédie-ballet de Malezieu, la Tarciitolc.

Cette pièce n'avait pas moins de trois actes, mais elle parut encore trop courte à l'assemblée, à en croire Genest, qui dit dans sa relation : « On faillit à y étouffer de rire depuis le commencement jusqu'à la fin. » Le sujet était, en effet, assez comique, et donnait lieu à quelques scènes où pouvait briller la verve des acteurs. Un vieillard fort avare, M. de Pincemaille, a promis sa fille Isabelle en mariage à un riche vieillard, ^L Fatolet ; mais la jeune fille éprouve une inclination secrète pour le marquis de Paincourt, qui n'a malheureusement pas assez de fortune pour être agréé du vieil avare. Les amours des jeunes gens sont servis par Crotesquas, le valet de l'un, et Finemouche, la servante de l'autre, aidés même du valet Bruscambille, qui, dégoûté de servir un maître aussi ladre que Pincemaille, se range du parti contraire. Sur le conseil de Crotesquas, Isabelle contrefait la muette et bâille sans cesse depuis plusieurs jours, afin de faire suspendre le mariage et de donner au valet le temps de rebuter le vieux céladon par mille incidents désagréables. Les deux vieillards mandent pour guérir la belle le célèbre docteur Rhubarbarin ; mais jugez de la fureur de M. Fatolet, qui est bègue, lorsque le docteur, qui est afïecté de la même infirmité, se met à bégayer. Fatolet croit que le médecin veut se moquer de lui et se fâche d'abord tout rouge ;

5o LA DUCHESSE DU MAINE.

mais l'affaire s'explique et l'on fait venir Isabelle. Celle-ci sort de sa chambre comme une furieuse, renverse en courant Rhubarbarin qui se casse les dents ; les valets se détirent et bâillent au lieu de répondre à leurs maîtres, et le médecin se sauve sans demander son compte.

A l'acte suivant, Bruscambille amène à son maître un célèbre médecin turc, qui n'est autre que Crotesquas. Celui-ci examine Isabelle, puis déclare qu'elle est piquée de la tarentole, qu'elle entrera bientôt en fureur, que Finemouche et Bruscambille sont déjà gagnés par la contagion, et que les deux vieillards deviendront enragés s'ils s'exposent à l'haleine de la malade ; il prescrit enfin la danse et la musique comme seuls remèdes efficaces. Au troisième acte, la servante et le valet feignent d'être enragés et causent une terrible peur aux deux vieillards, mais le médecin turc paraît avec des musiciens et des danseurs. Une excellente musique, composée sur « d'admirables » paroles italiennes du duc de Nevers, et un joli pas de danse exécuté par Balon suspendent la fureur des valets, mais n'ont aucune prise sur la folie d'Isabelle. Le médecin déclare alors que tout remède serait vain et qu'il faut fuir son haleine comme la mort ; à ce mot, Fatolet s'enfuit terrifié. Le père, au désespoir, invoque encore le médecin, lequel déclare, après maints détours, qu'il existe un remède suprême, mais qu'il est trop honnête pour le conseiller : c'est de marier la malade aussitôt, mais celui qui l'épousera court à une mort certaine et enragera dans six semaines. M. de PaincourL n'hésite pas à se dévouer; le père, transporté de cet héroïsme, lui accorde la belle, et la comédie finit par une danse d'AUard qui soulage un peu la jeune fille en attendant sa complète guérison par le mariage.

Voici quels étaient les nobles interprètes de cette amusante comédie :

M. DK PlNCKMAILLi: M. DE ToRPANNE.

ISABELLK, sa fille M"° Di; MORAS.

Le marquis dk Paincourt M. Landais.

M. Fatoi.et M. DK Mayercron.

FiNEMOUcHK, suivante d'Isabelle La duchesse du Maink.

Crotesquas, valet du marquis M. de M alkzi i:u.

Bruscambille, valet de M. de Pincemaillj. NL de Dampi i:ui! i;.

Le docteur Rhi; H AH BAR IN M. de Car a. mon t.

A la suite du spectacle, Malezieu adressa la chauson suivante à la duchesse, pour la remercier d'avoir daigné remplir le rôle de Finemouche, et ilinsiste encore sur l'allusion que contenait ce nom de soubrette à la célèbre devise : <( Piccola si, etc. »

L'abeille, petit animal,

Fait de grandes blessures^ Craignez son aiguillon fatal.

Evitez ses piqûres; Fuyez, si vous pouvez, les traits

Qui partent de sa bouche, Elle pique et s'envole après :

C'est une Finemouche (i).

Hamilton a laissé un récit bien spirituel de cette nuit du 9 au 10 août 1705 à laquelle il eut l'honneur d'assister. Sa lettre, écrite et datée de Saint-Germain, 12 août, est adressée à M"' B***, pour laquelle le galant comte éprouvait ou simulait une passion terrible. « Que puis-je faire, mademoiselle, s'écrie-t-il avec désespoir, pour ne vous être plus insupportable? J'ai honte d'être encore en vie, après avoir mérité votre indignation, et après les assurances que je vous avais données dans ma dernière lettre de ne vivre plus que quelques jours... » La violence de la douleur, qui fait chercher aux autres des solitudes pour gémir, des arbres pour se pendre, des roches pour se précipiter, l'a conduit, au contraire.

(i) Remarquons en passant que l'auteur Jes Sociétés badines se trompe quand il range ce rôle de Finemouche parmi les causes qui ont fait établir l'Ordre de la Mouche-à-Miel. En effet, cet ordre fut institué en 1703 : c'est deux ans plus tard que cette comédie fut écrite et ce personnage confié à la duchesse.

en plein domaine de Sceaux; au même jour, la danse, la comédie, la musique, les feux d'artifice et toutes les beautés de l'univers s'y étaient rassemblés pour la fête de Châtenay. Il fut d'abord tenté, dit-il, d'en troubler la cérémonie par un événement tragique et de se donner de grands coups d'épée par le cœur en pleine société, mais un louable scrupule l'arrêta. « ...Faisant réflexion que je suis absolument à vous, dit-il, j'ai cru que je ne devais pas me tuer sans votre permission, et qu'en attendant que vous eussiez la bonté de me l'accorder, je ne ferais pas mal de donner toute mon attention aux magnificences de cette fête pour vous en faire une espèce de relation. » Il énumère alors tous les illustres personnages qui se trouvaient réunis à Sceaux à l'occasion de cette fête de village et poursuit sur ce ton mi-louangeur, mi-railleur :

... Toute cette compagnie partit dimanche^ neuvième du mois, à une heure après midi, pour se rendre à Châtenay, distant de Sceaux environ de quinze stades : il se trouva des voitures toutes prêtes pour la compagnie que je viens de nommer. M™° la duchesse de la Ferté, qui par hasard m'aimait ce jour-là, me fit l'honneur de me mettre avec elle et M°'° de Mirepoix, dans une calèche ouverte, où deux personnes des plus minces, dans la saison la plus froide, seraient en danger d'étoulVer.

11 faut avouer que les faveurs du beau sexe seraient bien précieuses si elles étaient plus durables. Les dames qui m'avaient distingué par cette préférence, s'en repentirent assurément, car elles dirent que j'avais été de très mauvaise compagnie pendant le voyage. Si je voulais vous mander en détail ce qu'il y avait de rare et de magnifique dans'la célébration de cette fête, je n'aurais jamais fait. Imaginez-vous que le premier spectacle qui se présenta, lorsque tout le monde fut arrivé, fut une galerie de plainpied au jardin, dans laquelle il y avait une table de vingt-cinq couverts, où vingt-cinq dames, plus belles les unes que les autres, se placèrent; dans la même galerie, une autre table de dix-huit à vingt couverts fut servie en même temps pour M. le duc, M. le duc du Maine et pour une partie des hommes : mais il fallait voir de quelle magnificence, de quelle profusion et de quelle délicatesse tout cela fut servi...

Au sortir de la table on se mit à jouer pendant que tout se préparait pour la comédie. La salle où elle fut représentée était au milieu "du jardin; c'était un grand espace couvert et environné de toile, où l'on avait élevé un théâtre dont les décorations étaient entrelacées de feuillages verts fraîchement découpés et illuminés d'une prodi-

gieuse quantitc do bougies. La pièce, en trois actes, est de XL de Malezieu; elle était mêlée de danses, de récits et de symphonies; et afin que vous ne paraissiez douter qu'elle ne fût représentée dans toute sa perfection, vous saurez que M""' la duchesse du Maine y jouait; M""' de Moras, M. de Malezieu, M. Crone, M. Landais, M. Dampierre, M. Caramon et un officier de l'artillerie, dont j'oublie le nom, en étaient les acteurs; pour les intermèdes, c'était Balon, Dumoulin et les Allard qui formaient les entrées; les paroles du prologue et des récits étaient de M. de Nevers pour l'italien, et de M. de Malezieu pour le français, excellemment mises en musique par Matair (Matho); et le tout exécuté par les voix et les instruments de la musique du Roi. Le spectacle dura trois heures et demie sans ennuyer un moment; il est vrai qu'il fiit interrompu vers le milieu de la représentation par un laquais de M""' d'Albemarle, qui, pendant qu'on était le plus attentif et qu'on suait à grosses gouttes, fit lever tout le monde pour porter une coiffe et une écharpe à sa maîtresse, de peur du serein. Dieu sait les bénédictions que l'on donnait à son domestique et à la délicatesse de son tempérament!

A la fin du repas, les impromptus ; après les jeux d'esprit, les fusées; après le feu d'artifice, le bal. Hamilton n'attendit pas la fin et se retira au petit jour, comme les contredanses ne faisaient que de commencer; il regagna Sceaux, y dormit deux heures et en partit qu'on dansait sans doute encore à Châtenay. Il ne dit donc rien du bal, ne sachant comment il se passa, mais le dernier trait de sa lettre est charmant. <( Le souper fut encore plus magnifique que le premier repas, dit-il ; les dames s'y présentèrent avec les mêmes charmes — et quelque chose de plus. »

A l'automne de cette année 1705, la duchesse eut, comme nouvelle surprise et distraction, le plaisir de voir exécuter une comédie-ballet que Dancourt, le célèbre auteur-acteur de la Comédie-Française, venait de composer exprès pour elle : ce Divertissement de Sceaux, dont Gilliers avait écrit la musique, fut joué le 3 septembre et reçut bon accueil (i). Quelques mois après, nouvel auteur, nouvelle pièce, nouveau succès. Le chevalier Lenfant de Saint-Gilles, sous-brigadier de la première compagnie des mousquetaires et poète aimable, tournant avec

(i j De Léris, Diclionnaire des théâtres, p. 147.

esprit le conte grivois, faisait jouer devant la duchesse, le 24 fé^Tier 1706, sa comédie Gilotin précepteur des Muses, qui n'était, à tout prendre, qu'un prologue rimé destiné à précéder quelque comédie de Molière et, dans le cas présent, T Ecole des maris. Cette fantaisie fut assez bien accueillie pour qu'on la rejouât quelques jours après, le 6 mars, à la Grange- Batelière, en présence de LL. AA. SS. M"' le duc et jNP' le prince de Conti. A quelque temps de là, l'auteur, revenu des gloires de ce monde, de la gloire militaire comme de la gloire littéraire, quittait le service après la bataille de Ramillies, à la grande surprise de ses amis, et se faisait capucin (i).

Aux années suivantes, Malezieu reçut encore chez lui M"" du Maine à l'époque de la fête de Châtenav, et organisa en son honneur de superbes représentations. Toutefois, en 1 707, la duchesse se trouva empêchée de jouer elle-même la comédie et elle dut se résigner au rôle modeste de spectatrice, par une raison majeure que Dangeau va nous dévoiler avec sa candeur et sa minutie habituelles. >( Le roi prit médecine et travailla l'après-dînée avec M. Pelletier, note-t-il dans son journal à la date du 8 août 1707. Il y eut une grande fête à Châtenav, auprès de Sceaux, comme il y en a tous les ans. Il v eut une comédie nouvelle, faite par M. de Malezieu, qui est une traduction d'une comédie de Plante, qu'on appelle Mostellan'a, avec des intermèdes des meilleurs musiciens du roi et des meilleurs danseurs et danseuses de l'Opéra. M"" la duchesse du Maine ne jouait point à cette comédie ; mais quand elle la fera jouer cet hiver à Versailles, elle v fera un personnage, parce qu'elle sera accouchée. »

Le grand succès obtenu par sa Tarcntole avait excité la verve de Malezieu, qui composa encore pour ces fêtes deux autres comédies. La première, en trois actes, les Importuns de Chdtenay, fut représentée en

(i) De Léris, Dictionnaire Jes théâtres, p. 222. Saint-Gilles, /a .A/i/.fe mousquetaire, 1709, p. 261.

1706; la seconde, intitulée Pyra^^opoliiiice, capitaine d'EpIicsc, fut écrite en 1708, mais elle fut jouée seulement deux ans plus tard, à Châtenay, le 6 août 17 10. Nous ne connaissons que le titre de ces pièces, qui furent trouvées dans les papiers du président de Mesmes, et qui figuraient parmi les manuscrits de Leber, mais nous avons au moins la dédicace de la première, Malezieu l'ayant offerte à la duchesse de Nevers, avec une épître assez originale où il se compare plaisamment aux importuns qu'il a mis en scène :

C'est à vous que je la dédie, Cette fantasque comédie; Je ne sçaurois m"en empêcher.

Je sçay qu'on va me reprocher D'être importun à juste titre.

J'ay beau vouloir, dans cette épitre.

Excuser ma témérité.

J'imite l'importunité Des fats que je viens de décrire.

Vous êtes en droit de me dire :

Rien n'est si fâcheux qu'un autheur Qui s'érige en dédicateur.

Que répondrai-je à ce reprocher- Car après tout la Double-Croche, Le Suisse, Fleurant-Stercorin, Les Sçavantes, Bobé, Moulin, Et le Dombiste Apothicaire, Éborgné donnant un clystère, La Dame à Fessier-Éborgneur, Qui fit tant rire monseigneur Au récit de son aventure, N'étoient importuns qu'en peinture; Et moy, plus fâcheux animal.

J'importune en original.

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