PREMIERS DIVERTISSEMENTS DE LA DAUPHINE
Nous avions en effet à notre disposition de précieux documents publiés tout récemment. Outre les papiers des Archives de l'Ktat, que nous avons mis à contribution, nous trouvons, — au moins jusqu'en novembre 17S0, — un guide sûr et inépuisable dans le comte de Mercy- Argenteau, ambassadeur de l'Empire et confident de l'impératrice Marie- Thérèse. M. d'Arneth, directeur des Archives de la Maison impériale et de l'Etat d'Autriche, vient précisément de publier, avec le concours de M. Geffrov, la correspondance secrète que la grande impératrice et son ministre entretinrent pendant dix ans, au sujet de Marie-Antoinette, avec une ponctualité et une précision extrêmes : les rapports du ministre comme les lettres de sa souveraine sont conservés aux Archives impériales d'Autriche (i). Lorsque Marie-Thérèse se sépara de sa chère fille pour l'élever au trône de France, elle ne se contenta pas de rédiger et de lui remettre au jour du départ ce i< règlement à lire tous les mois, )> écrit en un si beau langage et plein de si nobles pensées; elle exigea que chaque courrier de France lui apportât, outre la correspondance officielle, les informations particulières et secrètes de son ambassadeur. De plus, comme elle pouvait être amenée à laisser voir ces rapports à son fils, l'empereur Joseph II, ou au prince de Kaunitz, elle voulut que ces renseignements intimes fissent l'objet d'une feuille à part, secrétissime, marquée de ces mots : Tïf)i so/i. L'extrême confiance de Marie- Thérèse avait délégué à Mercv une fonction encore plus délicate que celle d'informateur, celle de conseiller. Il recevait bien h la fois les confidences de la fille et celles de la mère, mais il n'appartenait en propre qu'à cette dernière : il suggérait à l'une et à l'autre les termes de leurs lettres respectives et était, dans les circonstances délicates, chargé de dispenser, selon l'heure favorable, à la reine de France les conseils de sa mère. C'est ainsi que, pendant dix ans, Mercy, ayant reçu en quelque
(i) 3 vol. in-S". Chez Firmin-biJo:. i<'^74
sorte délégation de l'autorité maternelle, exerça sur Marie-Antoinette une tutelle de chaque jour qui resta absolument ignorée de tous et d'elle-même.
Marie-Antoinette, n'étant encore que Dauphine, commença à s'exercer secrètement dans les jeux de la scène auxquels la Reine devait prendre plus tard un si vif plaisir, et le prendre au grand jour. Qu'elle s'exerçât à chanter, à danser, même à jouer la comédie, elle ne faisait en cela que mettre à profit tous les talents dont sa mère avait tenu à la doter. Marie-Thérèse lui avait prodigué les meilleurs maîtres; pour la danse, le chant et la musique, elle l'avait confiée aux soins de Noverre, d'Aufresne et de Sainville, enfin de Gluck (i). Et telle était l'importance que Marie-Thérèse attachait aux succès de sa plus jeune fille dans tous les arts, qu'en janvier 1765, alors qu'elle avait dix ans, on la faisait danser avec ses frères, les archiducs Ferdinand et Maximilien, dans les fêtes données à Vienne pour célébrer l'union de Joseph II avec la princesse Marie-Joséphine-Antoinette de Bavière. Il s'agissait là, c'est vrai, d'une fête intime, intime autant que fête peut l'être à la cour, et dans laquelle on pouvait, à la rigueur, faire figurer des enfants de dix ou douze ans. Les uns dansaient ; les autres chantaient l'opéraballet d'// Parnasso confuso composé tout exprès pour eux : l'archiduchesse Marianne-Amélie, future duchesse de Parme, remplissait le rôle d'Apollon ; les archiduchesses Marie-Elisabeth, Marie-Josèphe, depuis reine des Deux-Siciles, et Marie-Caroline, plus tard reine de Naples, représentaient les trois Grâces, tandis que l'archiduc Léopold tenait le clavecin d'accompagnement. Le poète et le musicien qui s'étaient chargés de fournir aux ébats de toute cette jeunesse n'étaient rien moins que Métastase et Gluck (2).
(1) Voir dans notre ouvrage : la Ville et la Cour au xviii' siècle (in-8° écu, Rouveyre, éditeur), la partie intitulée : Marie-Antoinetle musicienne, p. 39 h 101.
(2) Un tableau sans nom d'auteur, représentant le ballet dansé par Marie-Antoinette et
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Il n'est donc pas étonnant que Marie-Antoinette, une fois établie à Versailles, soit revenue assez vite à ses divertissements préférés. Toutefois, durant les premiers temps de son séjour en France, elle cherchait dans la musique seule une diversion aux eimuis de la représentation rovale, et Mercv-Argenteau signale souvent à Marie-Thérèse le goût et l'ardeur que la Dauphine marquait alors pour le chant, la harpe et le clavecin. Mais ces distractions solitaires n'étaient pas très gaies pour une princesse de seize ans, et Marie-Antoinette se trouvait comme isolée dans cette cour attristée par la vieillesse morose du Roi. Les mariages successifs du comte de Provence et du comte d'Artois avec les filles du roi de Sardaigne donnèrent enfin à l'archiduchesse deux compagnes à peu près de son âge. Ces trois ménages ne tardèrent pas à se rapprocher, plus par l'attrait de l'âge que par véritable svmpathie ; les jeunes femmes allèrent jusqu'à confondre leurs dîners en un seul, au mépris de l'étiquette, et s'unirent pour conjurer l'ennui mortel de la cour. L'idée déjouer la comédie germa bientôt dans ces têtes de vingt ans et fut aussitôt mise à exécution, mais ce spectacle intime eut une existence très éphémère. Les seuls renseignements précis sur ce premier essai nous sont fournis par M"" Campan, lectrice de Mesdames et première fennne de chambre de la Reine.
Les jeunes princesses voukuent animer leur société intime d'une façon utile et agréable. On forma le projet d'apprendre et de jouer toutes les bonnes comédies du Théâtre-Français; le Dauphin était le seul spectateur; les trois princesses, les deux frères du Roi, et MM. Campan père et tils, composèrent seuls la troupe ; mais on mit la plus grande importance à tenir cet amusement aussi secret qu'une affaire d'État : on craignait la censure de Mesdames, et on ne doutait pas que Louis XV n'eût défendu
ses frères, à Schœnbrunn, est exposé dans la salon du Petit Trianon : il se trouvait autrefois au deuxième étage de l'aile nord du château de Versailles. Nous le reproduisons ci-après avec mention détaillée de tous les personnages dansants. — L'autre tableau qui fait pendant et qui représente l'opéra d'il Parnasso confuso chanté par les autres enfants royaux, à cette même date du 24 janvier 1765, nous intéresse moins puisque Marie-Antoinette n'y figure pas. Celui-là est signé comme voici : W. f. 778.
de pareils amusements s'il en avait eu connaissance. On choisit un cabinet d'entre-sol où personne n'avait besoin de pénétrer pour le service. Une espèce d'avant-scène, se détachant et pouvant s'enfermer dans une armoire, formait tout le théâtre. M. le comte de Provence savait toujours ses rôles d'une façon imperturbable; M. le comte d'Artois, assez bien ; il les disait avec grâce : les princesses jouaient mal. La Dauphine s'acquittait de quelques rôles avec finesse et sentiment. Le bonheur le plus réel de cet amusement était d'avoir tous des costumes très élégants et fidèlement observés. Le Dauphin prenait part aux jeux de la jeune famille, riait beaucoup de la figure des personnages, à mesure qu'ils paraissaient en scène, et c'est à dater de ces amusements qu'on le vit renoncer à l'air timide de son enfance, et se plaire dans la société de la Dauphine.
Le désir d'étendre le répertoire des pièces que l'on voulait jouer et la certitude que ces amusements seraient entièrement i ;norés avait fait admettre mon beau-père et mon mari il l'honneur de figurer avec les princes.
Je n'ai su ces détails que longtemps après, M. Campan en avant fait un secret; mais un événement imprévu pensa dévoiler tout le mystère. La Reine ordonna un jour à M. Campan de descendre dans son cabinet pour chercher quelque chose qu'elle avait oublié ; il était habillé en Crispin et avait même son rouge ; un escalier dérobé conduisait directement de cet entre-sol dans le cabinet de toilette. M. Campan crut y entendre quelque bruit, et resta immobile derrière la porte qui était fermée. Un valet de garderobe, qui en effet était dans cette pièce, avait de son côté entendu quelque brait, et, par inquiétude ou par curiosité, il ouvrit subitement la porte; cette figure de Crispin lui fit si grande peur, que cet homme tomba à la renverse en criant de toutes ses forces : Au secours! Mon beau-père le releva, lui fit entendre sa voix, et lui enjoignit le plus profond silence sur ce qu'il avait vu. Cependant, il crut devoir prévenir la Dauphine de ce qui était arrivé ; elle craignit que quelque autre événement de la même nature ne fit découvrir ces amusements : ils furent abandonnés (i).
Ces délassements furent tenus assez secrets pour échapper à la clairvoyance du comte de Mercy-Argenteau, qui n'en dit rien à l'impératrice, même dans ses lettres secrétissimes(2). Le témoignage de M'"° Campan,
(i) Mémoires de M'"- Ca}upaji, ch. m. — Et M""^ Campan, qui voit toujours le bon côté des choses, ajoute : « Cette princesse s'occupait beaucoup, dans son intérieur, de l'étude de la musique et de celle des rôles de comédie qu'elle avait à apprendre; ce dernier exercice avait eu au moins l'avantage de former sa mémoire et de lui rendre la langue française encore plus familière. »
(2) On n'en trouve non plus aucune mjntion dans le Journal )naniiscrit de Louis XVJ.
BALLET DANSE PAR M A R I E - A NTO 1 N E TT E A SCHŒNBRUNN. D'aprcs un tableau conservé au Pctil-Trianon.
1 Christine de Clary. 5 [."archiduc Ferdinand. S Fr.-Xavier. comte d'Aucsbcrg.
2 Thérèse de Clary. 6 L'archiduc .Maximilien. 9 Frédéric, landgrave de Furstcmbcrg.
3 Christine d'Aucsbcrg. 7 .M"' l'arcliiduchcsse Antoinette. 10 Joseph, comlc de Clary.
4 Pauline d'Aucsbcrg. 11 Wenccsias, comte de Clary.
COMÉDIES INTIMES. aSg
qui avoue elle-même n'avoir eu connaissance de ces jeux de société que longtemps après qu'ils avaient pris lin, est trop précis pour être mis en doute ; il nous suggère pourtant quelques réflexions contradictoires. Il faut d'abord remarquer que le temps fut très court pendant lequel ces représentations purent avoir lieu, car le mariage du comte d'Artois avec la princesse de Savoie ne fut célébré qu'à la mi-décembre 1773 et Louis XV mourait le 10 mai suivant. De plus, durant cette période, Mercy-Argenteau se montre inquiet de l'hostilité sourde qui couve entre la Dauphine et les princesses de Savoie et du mauvais vouloir que celles-ci marquaient à leur belle-sœur.
Il écrit notamment le 22 mars à Marie-Thérèse : »' J'ai cru ne pouvoir traiter que superficiellement dans mon très-humble rapport ostensible, quelques articles dont les détails me paraissent devoir être exposés à Votre ^Majesté seule. Cela regarde particulièrement les effets de la jalousie qui s'élève dans l'intérieur de la famille rovale contre M"'" la Dauphine, et, quoique je n'aie cité à cet égard que Mesdames, je ne suis que trop dans le cas de devoir également faire mention des autres princes et princesses. Il suffira de déduire quelques particularités, desquelles Votre Majesté daignera tirer les conséquences qui en résultent relativement à la totalité de l'objet. Quoique M'°' la Dauphine n'ait cessé de combler de prévenances et de bontés M"" la comtesse d'Artois, cependant cette princesse, dont le caractère s'annonce aussi mal que sa figure, au lieu de marquer de la sensibilité et de la reconnaissance aux procédés de M"" l'archiduchesse, a paru les éprouver d'un air d'indifférence que j'attribuai d'abord à un défaut d'esprit ; mais d'autres petites circonstances viennent de faire connaître qu'il y entre de la mauvaise volonté... D'un autre côté. M""' la comtesse de Provence, sous le dehors de la complaisance et de l'amitié, cherche à se masquer vis-à-vis de M"" la Dauphine, qui n'est point facile à détromper sur de semblables apparences, parce que sa candeur, sa franchise et son excellent carac-
tère l'éloignent de tout soupçon envers les autres. Cependant un heureux hasard vient de hii faire découvrir une insigne fausseté de la part de M"" de Provence, et j'en ai tiré bon parti pour convaincre M""' l'archiduchesse de la réalité de mes observations sur Madame sa belle-sœur. »
Si Mercy-Argenteau ne s'alarmait pas à tort, — ce qui paraît difficile à croire, — il est assez singulier de voir trois jeunes femmes, dont le caractère ne concordait pas à merveille, faire ainsi trêve à de petites querelles d'amour-propre, pour se réunir en comité aussi intime et jouer la comédie entre elles. Un ardent besoin de distractions pouvait seul leur faire oublier ces « misérables piquanteries. )>
IMercy-Argenteau revient sur ce sujet délicat dans sa note secrétissime du 28 juin 1774, — moins de deux mois après la mort de Louis XV, — pour apprendre à l'impératrice comment le jeune Roi a découvert clairement le double jeu du comte et de la comtesse de Provence, et par quel mot d'esprit il s'est simplement vengé. <( Parmi le grand nombre des papiers du feu Roi, le Roi régnant a trouvé des lettres du comte et de la comtesse de Provence, où ce prince et cette princesse mandaient au feu Roi des choses totalement opposées aux propos qu'ils tenaient parmi la jeune famille. Cela regardait des demandes pour des gens qui étaient attachés à leur service et voués à la favorite, ainsi que nombre de petits détails de cette nature, mais qui prouvent une conduite de fausseté dont M. et M°" de Provence ne prévoyaient pas qu'on pût trouver la preuve évidente. Le Roi en a été fort choqué, ainsi que la Reine ; je me suis prévalu de cette conjoncture pour confirmer Sa Majesté dans la réserve et la circonspection qu'il lui convient d'observer envers le prince son beau-frère et la princesse son épouse. La Reine en est bien convaincue; mais la franchise, la bonté, et, si j'ose le dire, la facilité de son caractère ne lui permettent pas de continuer toujours à prendre les précautions nécessaires, et il en résultera de temps à autre des petits inconvénients. Le Roi paraît plus décidé, plus stable et plus conséquent dans ses opi-