LA REINE ET MERCY-ARGENTEAU
avec la troupe si bien composée et si exercée de M°'"- de Pompadour, qui avait clos, en 1753, six années d'exercices assidus par deux représentations excellentes du Devin du village. La vogue dont jouit la comédie à ariettes de Rousseau pendant tout le siècle dernier et jusqu'au commencement du nôtre explique suffisamment pourquoi c'est la seule pièce où les deux troupes princières, celle de la favorite et celle de la Reine, se soient mesurées à trente ans de distance. La troupe de M™" de Pompadour, qui abordait avec un égal succès la haute comédie, comme Tartufe, i Esprit de contradiction ou le Méchant, et le grand opéra, comme Hésione, Tancrcdc ou Issè, avait sous tous les rapports une écrasante supériorité ; mais ici du moins, le petit nombre des personnages permettant de faire donner seulement la tête de troupe, la comparaison pouvait ne pas être trop accablante pour la compagnie de la Reine. M"' Campan dit que Marie-Antoinette était charmante en Colette, et ce rôle devait, en effet, lui convenir à merveille. Il est bien vrai que le comte d'Adhémar chevrotait et était assez ridicule sous l'habit de Colin, mais le comte de Vaudreuil était excellent acteur et le rôle du Devin revenait de droit au basso assoluto de la troupe, qui s'était déjà distingué dans le Roi et le Fermier. Voici en regard, pour mieux comparer, la triple distribution de l'ouvrage de Rousseau, à l'Opéra, en 1753; à Bellevue, la même année, sur le théâtre de M"" de Pompadour, et à Trianon :
Colette. . M"= Fel . . . M'°° de Mauchais . . La Reine. Colin . . . Jélyotte . . M'"" de Pompadour . M. d'Adhémar. Le Devin . Ci-vh.lier. . M. de la Salle . . . M. de Vaudueuil.
La Reine, dans le but sans doute de prouver à son affectueux mentor la complète innocuité de ses amusements dramatiques, fit, en faveur de Mercy-Argenteau, une exception unique à la règle qu'elle avait établie, d'après ses conseils, de n'admettre aucun personnage de la cour à ces spectacles, et insista auprès de lui pour qu'il assistât en cachette â cette
représentation. Le confident de Marie-Thérèse usa de Diplomatie, souleva de vaines objections que la Reine prit naïvement la peine de réfuter, et finit par se rendre aux raisons de son adversaire. Il pénétra donc en secret dans la salle de spectacle et fit à l'impératrice un long récit de cette soirée dans son rapport du 14 octobre.
Sur ces entrefaites, Madame ayant eu son indisposition, la Reine vint le mardi matin 19 en déshabillé à Versailles chez son auguste fille, et elle m'y fit appeler. Son intention était de contremander le spectacle du soir, mais le Roi s'y opposa en disant que puisque le premier médecin Lassone assurait que l'indisposition de la jeune princesse n'était d'aucune conséquence, il ne fallait rien déranger aux amusements de la journée. Sur cela la Reine daigna me dire qu'elle voulait que j'allasse au spectacle en question ; mais en témoignant combien je sentais le prix de cette grâce, j'ajoutai qu'il était de mon devoir d'observer qu'après une exclusion absolue de tous spectateurs, bien des gens se formaliseraient que j'eusse été excepté, et qu'il pourrait s'ensuivre des petits dégoûts. Cette remarque ne changea rien à la volonté de la Reine; elle me répondit que personne ne me verrait, que je serais placé dans une loge grillée, et conduit au théâtre par un homme qui me ferait éviter la rencontre de qui que ce soit. Cela s'exécuta en effet à l'heure marquée, et je vis représenter les deux petits opéras comiques : Rose et Colas et le Devin du village. M. le comte d'Artois, le duc de Quiche, le comte d'Adhémar, la duchesse de Polignac et la duchesse de Guiche jouaient dans la première pièce. La Reine exécutait le rôle de Colette dans la seconde, le comte de Vaudreuil chantait le rôle du Devin, et le comte d'.\dhémar celui de Colin. La Reine a une voix très agréable et fort juste, sa manière de jouer est noble et remplie de grâce; en total, ce spectacle a été aussi bien rendu que peut l'être un spectacle de société. J'observai que le Roi s'en occupait avec une attention et un plaisir qui se manifestaient dans toute sa contenance; pendant les entr'actes il montait sur le théâtre et allait à la toilette de la Reine. Il n'y avait d'autres spectateurs dans la salle que Monsieur, M"'" la comtesse d'Artois, Madame Elisabeth; les loges et balcons étaient occupés par des gens de service en sous-ordre, sans qu'il y eût une seule personne de la cour. Le théâtre qui a été construit en petit sur les dessins du grand théâtre de Versailles, est d'une forme très élégante, et d'une richesse en dorures qui devient presque un défaut, et qui a été un objet de grande dépense.
Ce rapport de Mercy réduit à néant certaines anecdotes écloses dans l'imagination du rédacteur des Mc))ioircs secrets^ et qui ont acquis par la suite, à force d'être répétées et recopiées, l'autorité de faits historiques
LA REINE ET M ERC Y-A RGENTEA U. 287
bien et dûment prouvés. La première est racontée par le gazetier à la date du 20 septembre ; elle ne peut donc se rapporter qu'à la troisième représentation, donnée le i" du mois. « Le public n'est pas admis à ces représentations, lisons-nous, il n'y a que les gens de l'intérieur et attachés à la famille royale. On assure que le Roi très complaisant, mais peu content de ce genre d'occupation de son auguste compagne, se trouvant à un de ces spectacles, a sifflé la Reine ; sans doute la chose s'est tournée en plaisanterie. Cela n'a pas empêché Sa Majesté de continuer (i). >< Est-il croyable que, si le Roi avait pris cette liberté grande de siffler la Reine, Mercv n'en eût pas été informé le premier et n'eût pas aussitôt annoncé à l'impératrice une nouvelle qui pouvait lui faire espérer de trouver chez le Roi une aide inespérée pour détourner Marie- Antoinette de ces distractions dramatiques?
L'autre anecdote est datée du 6 octobre : elle ne peut donc avoir trait qu'cà la représentation du 19 septembre, et c'est précisément celle à laquelle assistait Mercy. « Dernièrement, la Reine, lasse de jouer la comédie presque sans spectateurs, au moyen du peu d'éclat que doit avoir ce divertissement, a fait entrer les gardes du corps de service en exigeant que les Suisses les remplaçassent dans cet intervalle. Après le spectacle. Sa Majesté leur a dit : « Messieurs, j'ai fait ce que j'ai pu pour a vous amuser, j'aurais voulu mieu.x jouer, afin de vous donner plus de « plaisir. ;> Quel scandale c'eût été à la cour si la Reine avait oublié sa dignité jusqu'à haranguer les spectateurs du haut de la scène, jusqu'à réclamer l'indulgence d'auditeurs improvisés ! Il n'en fut rien, et Mercy
(il La plupart des gazcticrs secrets de l'époque se copiaient les uns les autres et colportaient les mêmes erreurs. Cela explique pourquoi l'on trouve cette même fable dans la (Correspondance inédite, publiée par M. de Lescure : « La Reine continue les représentations de Trianon. Pour faire diversion au rôle pénible qu'elle joue dans le monde, elle a adopté celui de soubrette sur le théâtre. Le Roi assiste par complaisance à ces jeux; mais ils ne sont pas analogues avec son humeur sérieuse et sévère; aussi siffle-t-il habituellement les acteurs. Le comte d'Artois, qui dansait déjà passablement sur la corde, commence à jouer la comédie d'une l'açon supportable. » (3o septembre 1780.)
avait pu constater de visu que l'auditoire était toujours très restreint, et ne comprenait, comme il le marque à l'impératrice, outre Monsieur, la comtesse d'Artois et Madame Elisabeth, que des « gens de service en sous-ordre. »
Bien que ces spectacles n'eussent pas jusqu'alors offert de graves inconvénients ni justifié les fâcheuses appréhensions de Mercy, celui-ci ne laissait pas de prévoir les dangers qu'ils pouvaient amener dans un avenir rapproché, et il saisit le premier moment favorable pour adresser à la Reine de paternelles remontrances. Il continue ainsi son rapport du 14 octobre :
A la première occasion que j'eus de paraître devant la Reine, après lui avoir fait mes très humbles actions de grâce d'une marque de bonté si distinguée, j'en revins cependant au langage du vrai zèle, et j'e.xposai quelques remarques sur les inconvénients des spectacles de société par tout plein de petites circonstances que la Reine daigna ellemême me confier. Je lui fis voir combien ses alentours cherchaient adroitement à mettre à profit les occasions de mêler des choses très sérieuses et de conséquence à des objets de pur amusement, et j'en revins à une vérité incontestable dans ce pays-ci, qui est que tous ceux qui approchent les souverains ont toujours quelque plan formé d'intrigue, d'ambitions ou de vues quelconques, soit pour eux ou pour les leurs, et qu'en mesure du plus petit nombre de gens qui obtiennent un accès presque exclusif, les intrigues en deviennent plus pressantes, plus difficiles à éclairerj par conséquent infiniment plus dangereuses. Une grande cour doit être accessible à beaucoup de monde ; sans cela les haines et les jalousies exaltent toutes les têtes, et font naître les plaintes, les dégoûts et une sorte d'aliénation. De semblables réflexions ne parurent point déplaire à la Reine; elle me dit qu'à l'époque du voyage de Marly, il ne serait plus question de spectacles; qu'elle n'avait jamais pensé qu'à en faire un amusement très passager, et que, pendant l'hiver prochain, elle s'était bien proposé de donner plus à la représentation et aux moyens de rendre la cour plus nombreuse à Versailles.
Plus bas, Mercy ajoute encore ce paragraphe : « En parlant des spectacles de Trianon, j'ai nommé ci-dessus tous les acteurs, à l'exception du comte de Crussol, qui a quelquefois des rôles. Le comte Esterhazy était aussi emplové, mais actuellement il se trouve à son régiment ;