REPRISE DES SPECTACF.ES ET REGAIN DE SUCCÈS
Barré, d'autre part, n'enfanterait pas une rime en dix mille ans, mais trace assez passablement le plan de ces petits chefs-d'œuvre : il entend aussi la liaison des scènes. Avec ces sublimes talents réunis, ils ont le plaisir de voir la cour et la ville raffoler de leur mérite (i). y> Ces railleries durent médiocrement émouvoir des auteurs qui venaient de recevoir un précieux témoignage du succès de leur pièce : elle avait tellement amusé toute la cour et la Reine en particulier, que Marie-Antoinette leur fit donner 1,200 li\Tes de gratification (2). Elle se promit bien aussi de jouer en personne ce joli rôle de Babet, cette Cendrillon villageoise qui perd son sabot comme une pantoufle de fée ; et sitôt que les représentations avaient dû recommencer, elle avait fait mettre ce vaudeville à l'étude.
C'est pour le coup que les auteurs, conviés par Marie-Antoinette à cette représentation, durent se poser en « grands hommes à la mode » et arborer un énorme chapeau à plumet, quand ils eurent l'honneur inespéré de voir la Reine débiter leur prose légère et chanter leurs joveux vaudevilles. Ce rôle de Babet fut sans contredit un des meilleurs de Marie- Antoinette. Il s'est produit à ce propos une méprise assez singulière. Lorsqu'on lit rapidement la lettre du chevalier de Lille au prince de Ligne, si l'on ignore qu'il v avait une Babet dans /a J^c/V/ée villageohe^ la première pièce que ce nom de paysanne évoque à l'esprit est le célèbre opéra comique de Monvel et Dezède, Biaise et Babet, qui obtint au siècle dernier im succès de doux attendrissement et de larmes émues : on peut donc croire que Marie-Antoinette représenta la Babet de Dezède. Ainsi a fait le rédacteur des Me moires de Fleiiry qui, sur le
(ij Correspondance secrète. 5 mai 1781.
(2} Mémoires secrets, 10 mai. — La preuve de cette libéralité se trouve dans les Pièces justificatives des Menus-Plaisirs, où mention est faite de la somme suivante dépensée pendant le quartier d'avril 1781 : « Aux sieurs Barre et Piis, auteurs de pièces en vaudevilles, la somme de 1,200 liv., gratification à eux accordée par le Roy. » (Archives nationales. Ancien régime. Oi . 3, 039.)
seul VU du nom, a donné libre cours à son imagination et*a décrit par le menu le jeu charmant de la Reine dans ce rôle si gracieux. « Elle avait un air boudeur et charmant, dit-il, elle était à applaudir mille fois dans Biaise et Babct, lorsqu'elle se dépitait, froissait ses fleurs, les jetait dans la corbeille, et s'écriait, avec le plus joli hochement qu'on puisse imaginer : « Tu m'as fait endèver... endêve ! » Ce portrait de la Reine sous le cotillon de Babet a été reproduit dans bien des livres d'après les Méiiiûires de Fleury, mais ce joli tableau est tout d'imagination. Il y avait un empêchement majeur à ce que la Reine jouât alors Biaise et Babet, c'est que Monvel et Dezède n'avaient pas encore composé letir opéra, qui vit seulement le jour l'année suivante. La cour en eut la primeur, car les Comédiens italiens l'allèrent chanter à Versailles le 4 avril 1783 (i), et ce fut trois mois après, le 30 juin, que le public put connaître ce gracieux ouvrage, qui est demeuré le chef-d'œuvre de Dezède.
Le chevalier de Lille écrit encore au prince de Ligne, le i" juin 1783 :
Tout le monde se porte bien icij mon cher prince, hormis la Reine, qui ne saurait se porter, à cause d'une foulure qu'elle s'est faite au pied, et dont les suites la retiennent sur une chaise longue depuis mercredi ; ce léger accident, qui a eu lieu à la répétition que la Reine faisait de l'opéra du Tonnelier, en a retardé la représentation, fixée d'abord à vendredi, et remise à mercredi prochain. Elle se fera à Trianon, où la Reine ira s'établir demain pour toute la semaine. L'autre pièce que l'on jouera avec celle-là est le petit opéra des Sabots. Vous imaginez les acteurs, sans que je vous les nomme ; n'y placez pourtant pas le duc de Polignac ni M™"' de Chàlon, qui, non plus que leur bande, ne sont pas encore revenus d'Angleterre.
Remise de jour en jour, cette représentation fut donnée le vendredi 6 juin, comme le marque le Roi dans son journal. Le choix des ouvrages joués semblerait indiquer que les acteurs ne se faisaient pas d'illusion sur la médiocrité de leurs talents lyriques, car ces deux petites comédies
(1) Dezède reçut une gratification de 600 liv. en témoignage du bon ciTct produit par sa musique. (Archives nationales. Ancien régime. Oi. 3, 066.)