LA REINE ACTRICE.DÉCORATRICE ET MACHINISTE EN CHEF
h ariettes étaient des plus simples qu'on pût trouver pour la musique. Le fait seul d'avoir débuté par /e Roi et le Fermier, pour aboutir, après trois ans d'exercice, au Tonnelier et aux Sabots, marque un recul trop sensible pour que les interprètes n'en aient pas eu eux-mêmes conscience : ils ne se sentaient même plus capables de chanter les gracieuses ariettes de Monsigny. Le vaudeville du Tonnelier, dû pour les paroles et la musique au comédien Audinot (i), avait été joué d'abord à la foire Saint-Laurent, en 1761, puis repris, en mars 1765, à la Comédie-Italienne, avec des retouches de Quêtant sur la pièce et de Gossec sur la musique. Ces changements ne servirent à rien : « Le Tonnelier, dit Grimm, qui était déjà tombé anciennement sur le théâtre de la foire, méritait bien d'avoir cet honneur à nouveau ; il a cependant soutenu quatre à cinq représentations, et heureusement la clôture du théâtre est venue â son secours. C'est une rapsodie détestable de quolibets et de doubles croches. » Pour les Sabots, joués à la Comédie-Italienne le 12 octobre 1768, la musique de Duni était aussi bien insignifiante, et la pièce n'était qu'une assez gracieuse bagatelle, due à la collaboration successive de Cazotte et de Sedaine. Cazotte, ayant trouvé le sujet d'une pièce dans une ancienne chanson dont une grossière équivoque faisait tout le piquant, la fit à sa manière et la remit à Duni, puis partit pour la province, où des affaires d'intérêt devaient le retenir longtemps. Duni lut le livret, sentit qu'il ne valait rien, et que le musicien n'empêcherait pas le poète d'être sifflé. Il chercha donc à engager Sedaine à revoir cette pièce et à la retoucher ;
(i) Audinot, n'étant pas assez musicien pour écrire lui-même sa partition, avait trouvé un moyen ingénieux de la faire composer peu à peu par autrui. Il invita tour à tour à dîner autant de compositeurs de ses amis qu'il y avait de morceaux dans sa pièce, puis au dessert, il les priait, comme pour s'amuser, d'écrire la musique d'une chanson ou d'un ductto. L'œuvre arriva ainsi à bonne fin et quand elle fut représentée, aucun de ces collaborateurs tacites ne songea à réclamer la paternité d'une semblable bagatelle. C'est Charles Maurice qui raconte ce trait dans son Histoire anecdotique du théâtre et delà littérature {i. I,p. 273), et comme il le fait en annonçant la mort du directeur de l'Ambigu-Comique, il est probable qu'il tenait ce curieux renseignement du propre fils de l'auteur du Tonnelier.
mais la chose était assez malaisée, Sedaine ayant choisi un musicien attitré, s'étant comme associé avec lui par un engagement tacite, et ne travaillant que pour Monsigny. Duni eut alors recours à la ruse pour amener Sedaine à corriger la pièce de Cazotte. Il lui dit un jour, à la Comédie, qu'il avait dans sa maison un escalier qui menaçait ruine, et le pria de lui donner quelque avis à ce sujet. Sedaine se rendit donc, comme architecte, chez le compositeur et examina l'escalier : Duni le retint à dîner. Au sortir de table, il se met au clavecin et chante, sans affectation, le premier air des Sabots. Sedaine le trouve joli et demande à voir la pièce ; il la déclare mauvaise, donne quelques avis, promet de diriger les travaux de l'escalier, qu'il faut reconstruire en entier, et revient au bout de quelques jours voir les ouvriers. Duni lui chante un autre air de sa partition ; Sedaine en change les paroles, corrige la première scène, et s'en retourne crovant n'être venu que pour l'escalier. Les visites de l'architecte se suivent et à mesure que l'escalier se refait, la pièce se reforme d'un bout à l'autre, si bien qu'à la fin il ne restait plus qu'un seul air, le premier, qui fût de la façon de Cazotte. Sedaine se trouvait avoir fait, sans le savoir, une pièce nouvelle pour Duni, et celui-ci, tout heureux du succès de sa ruse, répétait en riant qu'il lui cii avait coûté un escalier pour avoir une paire de sabots. Bien qu'on reconnaisse dans cette pièce la touche délicate de Sedaine, il s'en fallait bien qu'elle valût ses propres ouvrages, et le musicien, à part un air de Colin et une chanson de Babet, était resté au-dessous de lui-même. La Reine avait une prédilection marquée pour ce vaudeville, et il n'y avait pas encore longtemps que Trial, Michu, M'"", Dugazon et Gontier étaient venus le chanter à la cour.
La Reine et ses amis jouèrent vers la même époque Isabelle et Gertrudc et les Deux Chasseurs et la Laitière, ainsi qu'il appert par un mémoire présenté par le peintre Mazières, k pour peinture et décorations faites pour les spectacles de la Reine à Trianon, pendant le quartier