LE BARBIER DE SEVILLE A TRIANON
Les spectacles intimes de Trianon, inaugurés avec entrain en un temps de bonheur sans nuages, avaient été comme frappés de langueur pendant toute l'année 1784. lisse terminèrent subitement au mois d'août de l'année suivante; mais cette représentation isolée emprunte une importance capitale à la valeur, au genre de la pièce jouée, ainsi qu'aux tristes circonstances, aux présages menaçants qui entourèrent cette dernière fête. Le temps du séjour que la Reine fit à Trianon, durant l'été de 1785, avait été presque tout employé en bals, et le journal du Roi contient de nombreuses mentions de ces divertissements villageois dont la mode primait alors toutes les autres : « La Reine est partie avant-hier pour Trianon, où Sa Majesté demeurera jusqu'à la veille de Saint-Louis, écrit Métra à la date du 3 août. Ce vovage forme un bal presque continuel. Les seigneurs et dames de la cour v dansent sous une grande tente. Les différentes personnes de Versailles y sont admises, et ces parties sont aussi gaies que nombreuses. A l'imitation de ces bals, toutes les dames qui ont des maisons de campagne au.x environs de Paris et de Versailles, donnent aussi des violons, les dimanches et fêtes, à leur voisinage. »
Mais il n'est si charmante distraction dont une femme ne vienne bien vite à se lasser. La Reine désira bientôt se reposer un peu de la danse, et, le souvenir de ses succès de théâtre lui revenant en mémoire, elle eut l'idée folle, — fut-ce caprice de femme, vanité d'artiste ou bravade de
reine? — de jouer en personne le Barbier de Sévillc. C'était la pièce la plus difficile qui fût à interpréter pour des comédiens amateurs, la plus dangereuse à représenter pour des grands du royaume, en un temps où les esprits surexcités par le triomphe du Mariage de Figaro semblaient, à chaque représentation du chef-d'œuvre de Beaumarchais, défier l'autorité royale et railler le souverain qui avait eu la faiblesse d'en permettre la représentation, après avoir déclaré que jamais pareil ouvrage ne serait joué.
Le Barbier n'était, en somme, que le prélude du Mariage, et la Reine, en accordant à Beaumarchais cette faveur inespérée, semblait vouloir prendre parti pour le protégé du comte d'Artois contre le Roi et montrer qu'elle dédaignait, comme impuissantes, les attaques des frondeurs et des mécontents : c'était un jeu dangereux, et qu'une femme seule pouvait risquer en riant. Mais ce caprice devint bientôt volonté. Les rôles furent distribués et les répétitions commencèrent sous la direction de Dazincourt, le célèbre acteur de la Comédie-Française, qui venait précisément d'obtenir un éclatant succès dans Figaro, de la Folle y^oiirnce. C'est au milieu de ces joyeux préparatifs qu'éclata soudain le coup de foudre de l'affaire du collier. Les premières révélations de Bœhmer, les premiers avis de Campan frappent la Reine à l'approclie de la représentation. Une surprise si cruelle aurait pu l'abattre ; ses efforts infructueux pour rompre les fils entre-croisés de cette intrigue, les suppositions chimériques et les craintes trop fondées auxquelles son esprit est en proie, auraient pu la détourner un instant de sa distraction favorite; mais, avec une sorte de coquetterie héroïque et de colère féminine, elle voulut tenir tête à l'orage et continua de diriger avec une ardeur fébrile les préparatifs de la fête.
La comédie qui se préparait à Trianon devait être précédée d'une tragédie à Versailles. Le 15 août, jour de l'Assomption, à onze heures du matin, le cardinal prince Louis de Rohan, grand aumônier de France, fut
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arrêté à Versailles par ordre du Roi. Au moment où le prélat, revêtu de ses habits sacerdotaux, allait se rendre il l'autel, un aide-major des gardes, M.d'Agoust, alla le trouver dans ses appartements et lui signifia respectueusement la lettre de cachet dont il était porteur : le cardinal suivit l'officier. Celui-ci le fit monter dans une chaise de poste et le conduisit à son hôtel de Paris, où il entra avec lui, sans le quitter d'un pas. Cette arrestation d'un prince de l'Eglise, effectuée avec éclat un jour de fête solennelle, provoqua une émotion indescriptible. Les rumeurs qui circulaient permettaient bien de rattacher cette grave mesure h lamvstérieuse affaire du collier ; on racontait encore qu'avant de quitter Versailles, le baron de Breteuil s'était rendu à l'appartement du cardinal pour y rechercher de précieux papiers qu'il avait trouvés et emportés ; on se répétait tout bas que le Roi avait écrit une lettre au maréchal de Soubise, l'assurant qu'il n'était point question de crime d'Etat dans toute cette affaire... Mais on ne savait rien de plus ; les porteurs de nouvelles et les coureurs de ruelles ignoraient même ce qu'était devenu le cardinal depuis qu'il était rentré à son hôtel et si on l'avait conduit dans quelque prison (i). Quatre jours après cette arrestation, au plus fort de l'étonnement général causé par ce coup de théâtre, la Reine et ses amis avaient le courage de donner suite à leurs divertissements et représentaient A' Barbier de Séville, sans plus s'inquiéter de cette grave affaire et de l'émoi qu'elle avait causé par tout le royaume. L'heure était bien mal choisie pour jouer la comédie. Si, — ce qui est probable après tout, — cette insouciance dédaigneuse n'était pas affectée chez la Reine, si cette recherche de plaisirs et de fêtes en un pareil moment n'était pas calculée de sa part, il n'en est pas moins vrai que les apparences étaient contre elle et qu'elle avait tout l'air de vouloir braver l'opinion publique aux aguets. Cette représentation du Barbier de Séville à Trianon eut
(i) Métra, Correspondance secrète, 16 et 17 août rjSS.
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donc lieu le 19 août, — le Roi l'a notée dans son journal manuscrit, — et, par surcroît de maladresse, elle fut donnée en présence de Beaumarchais, que la Reine avait eu la généreuse pensée d'inviter, sans réfléchir qu'en appelant Beaumarchais à la cour, en le présentant au Roi, elle semblait encore accentuer ses sympathies pour l'auteur du Mariage contre son époux.
Grimm est le seul écrivain qui ait parlé un peu longuement de cette soirée, mais son approbation générale ne nous renseigne guère sur la façon de jouer d'aucun autre interprète que la Reine. <( Peu de jours après cette glorieuse reprise (du Mariage de Figaro à la Comédie-Française), le Barbier de Scville a été représenté sur le petit théâtre de Trianon, dans la société intime de la Reine, et l'on a daigné accorder à l'auteur la faveur très distinguée d'assister à cette représentation. C'était la Reine elle-même qui jouait le rôle de Rosine ; M. le comte d'Artois, celui de Figaro ; M. de Vaudreuil, celui d'Almaviva. Les rôles de Bartholo et de Basile ont été rendus, le premier par M. le duc de Guiche, et le second par M. de Crussol. Le petit nombre des spectateurs admis à cette représentation y a trouvé un accord, un ensemble qu'il est bien rare de voir dans des pièces jouées par des acteurs de société ; on a remarqué surtout que la Reine avait répandu dans la scène du quatrième acte une grâce et une vérité qui n'auraient pu manquer de faire applaudir avec transport l'actrice même la plus obscure (i). »
(i) Certaine anecdote du temps qui court encore les rues et qui a trait à cette représentation du Barèier est absolument controuvée. Quand la Reine entra en scène, au deuxième acte, dit l'anecdote, un violent coup de sifflet partit du fond d'une baignoire de face. Un officier de service se précipita dans l'intention de chasser l'insolent, et ne trouva dans la loge qu'un homme habillé de noir et les yeux couverts d'un chapeau rabaUu. Il lui enleva ce chapeau et reconnut qui ? le Roi. — Il est une raison majeure pour que cet incident soit faux, c'est que le spectacle ne commençait qu'après que le Roi avait pris sa place attitrée. Nous ne dirons pas, comme M. d'Heylli, que » cette anecdote a été imaginée par ceux qui ont voulu, à tort, démontrer que la Reine avait toujours été désapprouvée par le Roi dans ses essais dramatiques, de façon à la rendre seule responsable du mauvais cfîet que l'abus de ces nombreuses et diverses distractions produisait sur le public. » Mais il faut bien reconnaître que le Roi. loin de