CHAPITRE VI
CLOTURE DEFINITIVE. — LE REPERTOIRE COMPLET. MARIE-ANTOINETTE ET MA RI E- THÉRÈSE.
A ne consulter que la date de la première représentation et celle de la dernière, le théâtre de la Reine à Trianon aurait duré du i" août 1780 au 19 août 1785, mais ce chiffre de cinq ans est illusoire. La troupe resta bien constituée pendant cette période et quelques répétitions de raccord suffisaient pour reprendre les représentations sur un signe de la Reine, mais cette grande ferveur dramatique était traversée de longs temps d'indifférence. Au contraire de la troupe de M"" de Pompadour qui, si.x ans durant, joua régulièrement de cinq à six fois par mois, de novembre à la fin d'avril, la Reine et ses amis ne reprenaient leurs exercices que quand le démon du théâtre les tourmentait. Ils se remettaient alors au travail avec une terrible ardeur, jusqu'au jour assez proche où ce beau feu s'éteignait. En résumé, le théâtre de Trianon ne compta pas, en cinq ans. plus de trois saiso/is importantes. Après la première, qui dura deux mois (août et septembre 1780) et à part quelques représentations accidentelles, il ne semble y avoir eu que deux séries régulières : à l'été de 1782 et à celui de 1783. La représentation finale du Barbier est absolument isolée.
La Reine et ses amis ne virent jamais là qu'une distraction : s'ils se piquaient d'honneur dès qu'ils recommençaient de jouer, une fois le
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spectacle fini, ils n'v pensaient plus guère. Cette différence est importante à établir entre les deux troupes qui se disputèrent, ;\ trente ans de distance, les suffrages de la cour de France, car elle explique la supériorité de celle qui tendait toujours à donner àsesjeu.x une plus grande importance littéraire ou musicale. La troupe de M"" de Pompadour l'emportait à tous les points de vue sur celle de Marie-Antoinette : par l'organisation du théâtre, la sévérité du règlement, par le talent des acteurs, par l'importance et la valeur des pièces représentées. La troupe de la Reine ne comptait guère qu'une dizaine d'artistes : Madame Elisabeth, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse de Guiche, le comte d'Artois, le comte d'Adhémar, le comte de Vaudreuil, le duc de Guiche, M. de Crussol , le comte Esterhazy , qui jouaient à volonté l'opéra comique et la comédie, en ne choisissant le plus souvent que des pièces assez faciles ; l'orchestre était très restreint pour ne pas couvrir la petite voix des chanteurs, et il n'y avait pas de chœurs. Chez M"" de Pompadour, au contraire, la troupe était montée sur le pied d'un grand théâtre : orchestre, chœurs et corps de ballet très nombreux ; vingt artistes principaux au moins, deux troupes distinctes pour la comédie et l'opéra ; quelques acteurs seulement jouant les deux répertoires ; des chefs d'emploi et des doubles, de façon qu'un malaise n'interrompît pas les représentations; des débuts sévères, après lesquels l'attiste jugé insuffisant se voyait retirer son rôle et était relégué dans les utilités ; des congés et des rentrées,... enfin tout l'appareil et toute l'ordonnance d'un vrai théâtre.
Voilà par quelle discipline, par quelle émulation, des amateurs, dont quelques-uns étaient bons comédiens et d'autres habiles chanteurs, étaient arrivés â interpréter d'une façon presque remarquable les comédies les plus élevées, — voire une tragédie, Alzire, — et les plus beaux opéras ; les chefs-d'œuvre de Molière, Quinault, Gresset, Néricault-Destouches, Saint-Foix, Voltaire, La Chaussée, Dancourt,
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Dufresnv, comme ceux de Lulli, Campra, Destouches, Mondonville, Rameau, etc. ; tandis que Marie-Antoinette et ses amis ne se risquaient à jouer que des comédies de second ordre ou des opéras comiques extrêmement simples, — et encore ne les rendaient-ils pas parfaitement. Au bout de six ans d'exercices, la troupe de M"" de Pompadour n'avait pas représenté moins de dix-huit comédies, trente-un opéras et dix ballets, soit cinquante-neuf ouvrages, dont plusieurs avaient été donnés jusqu'à cinq et six fois ; tandis que, dans un temps égal, la troupe de la Reine en avait joué tout au plus une vingtaine. Rappelons-les. Des comédies : la Gagcitrc imprévue, l'Anglais à Bordeaux, le Sage étourdi, les jFausses Infidélités, le Barbier de Sévi lie ; des opéras comiques : Rose et Colas, le Roi et le Fermier, le Devin du village , le Soreier, les Sabots, le Tonnelier, la Veillée villageoise, Isabelle et Gertrude, les Deux Cliasseurs et la Laitière, On ne s'avise jamais de tout, probablement la Chercheuse d'esprit, et peut-être quelques autres dont la mention a pu ne pas être conservée.
Ici se présente une question délicate. La Reine fut-elle gravement coupable de céder à son goût des distractions frivoles, à sa passion pour le théâtre, d'aller jusqu'à paraître elle-même s'ir la scène à une époque où il était dangereux pour elle et les siens de montrer un tel besoin de divertissements et de plaisir? Il nous paraît juste de distinguer. Marie- Antoinette ne voulut jamais, par ses jeux de société, provoquer l'opinion publique, — la réserve qu'elle y apportait en est une preuve évidente, — mais elle semblait vouloir la provoquer, et le danger était le même. Elle ne fut que légère et imprudente, mais en un temps où la légèreté était une faute grave. En 1785, dans l'état de surexcitation extrême où étaient les esprits et de sourd malaise où se trouvait le royaume, au milieu de tant de présages d'un orage politique effroyable, l'épouse de Louis XVI ne pouvait pas, ne devait pas se permettre, même en petit comité et avec une dépense restreinte, les mêmes amusements que la favorite de