ACTE II scène xn
OTTAVIO, ROSAURA, COLOMBINA.
Ottaviq. — Paresse ? paresse î on ne fait rien ! (Il sort un instant.)
Colombina. — Que diable a ce vieil avare ? Il marmotte toujours entre ses dents.
Ottavio revient, tenant en main une quenouille et un bas monté sur ses aiguilles. — Ces charmantes demoiselles l Paresse ! Paresse ? On ne fait rien ? Tenez, et qu'on se divertisse ? Tenez, et qu'on passe le temps ! (7/ donne le bas à Rosaura et la quenouille à Colombina.)
Colombina. — Ça m'ennuie de filer.
Ottavio. — Et moi, ce qui m'ennuie t c'est le pain que tu me manges. Sais-tu qu'en deux ans et un mois que tu as passés chez moi, tu as mangé 2 280 pagnottes 7
Colombina. — Oh! oh ! Vous savez sans doute aussi combien j'ai bu de verres de vin.
Ottavio. — Tu n'es bonne qu'à boire et à manger, et tu ne sais rien faire.
Rosaura. — Allons, ne la mortifiez pas. C'est une fille qui fait de tout. Ce grand âne de Trappola ne fait rien dans la maison. Colombina fait tout.
Ottavio. — - Trappola est le meilleur serviteur que j'aie jamais eu.
ROSAURA. — En quoi consistent ses grandes qualités? = 82 =
LE VERITABLE AMI
Ottavio. — Je ne lui donne pas de gages. Il se contente de pain, de vin et de potage. Quelquefois je lui donne un œuf, mais aujourd'hui que j'en ai cassé quatre, je ne lui en donne pas.
Colombina. — Si vous ne lui donnez pas de gages, il vous volera dans les emplettes.
Ottavio. — Il me volera? Tu dis qu'il me volerait? Est-il possible qu'il me vole? Si je m'en aperçois, je le chasse immédiatement de ma maison.
Rosaura. — Et alors qui vous servira ?
Ottavio. — Ce sera moi, ce sera moi. J'irai faire les emplettes, et si j'achète, moi, je ne prendrai pas les œufs qui passent par cet anneau.
Colombina. — Vous êtes un avare.
Ottavio. — Vrai ! Quand vous êtes pauvre, on vous appelle avare ! Or çà, va tamiser le son, et de la farine que tu tireras, tu me feras ce soir un potage avec deux gouttes d'huile.
Colombina. — Vous voulez faire de la colle à boucher les boyaux ?
Ottavio. — Mais, avec toute la farine que vous consommez à vous poudrer, on ferait au bout de l'année un sac de pain.
Colombina. — Et avec la graisse que vous avez sur vous, on accommoderait un ragoût.
Ottavio. — Impertinente, va-t'en d'ici !
Colombina. — Pourquoi me chassez-vous ?
Ottavio. — Va-t'en. Je veux parlera ma fille.
Colombina. — Bien, je vais faire une bonne action.
Ottavio. — Que vas-tu faire ?
Colombina, — Une chose utile pour cette maison.
Ottavio. — Coquine, dis-moi ce que tu as intention de faire.
Colombina. — Je prierai le ciel de vous faire crever bien vite. (Elle sort.)
Goldoni n'a point tenté de refaire la scène du désespoir d'HARPAGON ayant perdu son trésor. Mais il a montré Ottavio en tête à tête avec ses écus, partagé entre la joie de les palper et les transes que lui donne la crainte de les perdre.