SCÈNE I
La chambre d' Ottavio avec son lit.
OTTAVIO, seul, regarde s'il n'y a personne et ferme la porte.
Ottavio. — Ici, personne ne viendra me rompre la tête. Dans cette chambre où je dors, personne n'ose entrer. Je ne veux pas que les domestiques voient mes faits et gestes. Je ne veux pas que, sous prétexte de refaire mon lit, de balayer ma chambre, ils voient le coffre placé là-dessous. Ils n'ont que trop reluqué le grand coffre dans lequel j'enferme mes monnaies d'argent. C'est bien dommage qu'il soit encastré dans le mur, et que je ne puisse le transporter ici. Mais, en fin de compte, ce n'est pas lui qui contient le plus gros capital. (77 tire le coffre de dessous le lit.) C'est ici qu'est mon cœur, ici qu'est mon idole. Là dedans est renfermé mon or, mon or chéri! Cher coffre de mon cœur, laisse-toi revoir! Console-moi, réconforte-moi, nourris-moi en te prêtant à mes cajoleries ! Tu es mon pain, tu es mon vin, tu es mon mets délicat, mon passe-temps, mon agréable conversation ! Que les désœuvrés aillent au théâtre, en soirée, aux festins. Moi je danse quand je te vois, je jouis quand s'offre à mes yeux l'agréable spectacle de ce bel or. Or, vie de
LE VERITABLE AMI
l'homme ; or, consolation des misérables, soutien des grands, et vrai tourment des cœurs ! Ah ! comme en te découvrant, mon cœur tremble! Je crains toujours que quelque main rapace ne t'ait diminué ! Hélas ! voici trois joursque je ne t'augmente pas. Pauvre coffre ! ne pense pas que j'aie cessé de t'aimer ! Je pense à toi quand je mange, je rêve de toi quand je dors. Tous mes soucis sont concentrés sur toi. Pour te remplir, ô cher coffre, je risque mon argent à vingt pour cent, et j'espère, en moins de dix ans, te donner un compagnon non moins fort et non moins plein que toi ! Ah ! que ne puis-je vivre mille ans, et acquérir chaque année un nouveau coffre, et mourir au milieu de mille coffres, au milieu de mille coffres ! Mourir ! Il faudra mourir ! Pauvre coffre ! Je devrai te quitter! Ah! quelles transes! Vite, vite, laissemoi revoir cet or ! Console-moi, je n'en puis plus ! (// ouvre le coffre.) Oh ! les belles monnaies de Portugal ! Comme elles sont bien frappées ! Je me souviens vous avoir gagnées en amassant des quantités de grains en temps de disette. Que de pauvres diables pleuraient parce qu'ils n'avaient pas de pain ! Et moi je riais en gagnant mes portugais. Oh ! les beaux sequins ! O vous, chers sequins, tout trébuchants! On les dirait faits d'hier. Je les eus d'un fils de famille qui, pour cent écus que je lui ai prêtés, a vendu une propriété pour me payer après la mort de son père. Oh ! la belle affaire ! Cent écus de capital en trois ans m'ont rapporté mille écus !