SCÈNE XII ISIDORO, CHECA, puis le COMMANDEUR
Isidoro. —Venez là! Bien. Écoutez, là! {Il s'assied.)
Checa. — Eh! sior, non. Je suis bien debout.
Isidoro. — Vous entendez ! Je ne veux pas vous voir debout.
Checa. — Comme vous voulez. {Elle s'assied.)
Isidoro. — Quel nom avez-vous !
Checa. — J'ai nom Checa.
Isidoro. — Le nom de famille?
Checa. — Schiantina.
Isidoro. — Vous n'avez qu'un surnom ?
Checa. — Oh ! bien, un surnom!
Isidoro. — On ne vous appelle pas Puineta?
Checa. — Ah! si ! Vous aussi vous voulez railler ! {Elle boude.)
Isidoro. — Allons, si vous êtes belle, soyez aussi ■ - 125 =-
bonne. Répondez-moi. Savez- vous pourquoi vous êtes appelée ici pour être interrogée ?
Checa. — Oui, sior, sur une rixe.
Isidoro. — Contez-moi comment elle s'est passée.
Checa. — Je ne sais rien, je n'y étais pas. J'allais à la maison avec ma sœur Libéra, et avec ma sceurOrseta, et avec mon cousin Fortuuato. Et il y avait patron Toni, et Beppe Cospetoni, et Tita Nane, qui voulaient frapper Tofolo Marmotina, et lui qui jetait des pierres.
Isidoro. — Pourquoi donc voulaient-ils frapper Tofolo Marmotina ?
Checa. — Parce que Tita Nane fait la cour à Lucieta Panchiana, et que Marmotina a été lui parler et qu'elle lui a payé de la pastèque frite.
Isidoro. — Bien! J'ai compris. Ça suffit. Quel âge avez-vous ?
Checa. — Vous voulez savoir aussi mon âge ?
Isidoro. — Oui, siora. Tous ceux qu'on interroge ont à dire leur âge. Et à la fin de l'interrogatoire on écrit l'âge. Et donc, combien d'années avez-vous ?
Checa. — Oh! je ne cache pas mes années. Dixsept ans passés !
Isidoro. — Jurez d'avoir dit la vérité.
Checa. — De quoi ?
Isidoro. — Jurez que tout ce que vous avez dit dans votre interrogatoire est la vérité.
Checa. — Oui, sior, je jure que j'ai dit la vérité.
Isidoro. — Voire interrogatoire est fini.
Checa. — Je peux m'en aller, alors ?
Isidoro. — Non, restez un peu. Où en êtes-vous en fait d'amoureux ?
Checa. — Oh ! je n'en ai pas, d'amoureux.
Isidoro. — Ne dites pas de mensonges.
Checa. — Faut-il que je jure ?
LES DISPUTES DES GENS DE CHIOGGIA
Isidoro. — Non, maintenant vous n'avez plus à jurer. Mais des mensonges, ce n'est pas bien d'en dire. Combien d'amoureux avez-vous ?
Checa. — Oh! moi! personne ne veut de moi, parce que je suis une pauvrette.
Isidoro. — Voulez-vous que je vous fasse avoir une dot ?
Checa. — Pour sûr !
Isidoro. — Si vous aviez la dot, vous vous marieriez?
Checa. — Bien sûr, lustrissime, que je me marierais.
Isidoro. — Vous ne fréquentez personne.
Checa. — Qui voulez-vous que je fréquente ?
Isidoro. — Vous n'avez personne qui vous plaise?
Checa. — Vous me faites rougir.
Isidoro. — Il ne faut pas rougir. Nous sommes seuls. Parlez-moi en toute liberté.
Checa. — Tita Nane, si je pouvais l'avoir, je me le prendrais.
Isidoro. — N'est-ce pas l'amoureux de Lucieta?
Checa. — Elle l'a congédié.
Isidoro. — Si elle l'a congédié, nous pouvons voir s'il voudrait de vous.
Checa. — De combien sera la dot ?
Isidoro. — De cinquante ducats !
Checa. — Oh ! sior, oui. Mon beau-frère m'en donne cent. Cinquante autres, je me les suis mis de côté avec mon coussin à dentelles. Je crois que Lucieta ne lui en donne pas autant...
Isidoro. — Voulez-vous que je fasse parler à Tita Nane ?
Checa. — Pour sûr, lustrissime !
Isidoro. — Où est-il ?
Checa. — Il s'est retiré.
Isidoro. — Où?
Checa. — Je vais vous le dire à l'oreille. Je ne voudrais pas que quelqu'un m'entendît. {Elle lui parle à l'oreille.)
Isidoro. — J'ai entendu. Je le ferai appeler. Je lui parlerai, et laissez-moi faire. Allez, ma fille, allez ! Et pas de bavardages ! Vous me comprenez... (77 agite sa sonnette.)
Checa. — Ah! cher lustrissime béni !
Le commandeur. — A vos ordres.
Isidore. — Que vienne Orseta !
Le commandeur. — De suite.
Isidoro. — Je saurai vous dire, je viendrai vous trouver.
Checa. — Oui, lustrissime. (Elle se lève.) Plaise à Dieu qu'il en fasse voir une bonne à Lucieta ! Plaise à Dieu !