‹ La comédie à VeniseChapitre 50 sur 100 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

SCÈNES Vet VI

Une chambre dans la maison de Bernardin.

BERNARDIN, en robe de chambre à l'ancienne mode ; FULGENCE, puis LÉONARD.

Bernardin. — Qui est-ce qui vient ? Qui est-ce qui me demande ?

Fulgence. — Bonjour, monsieur Bernardin.

Bernardin. — Bonjour, mon cher ami. Comment vous portez- vous ? Il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir.

Fulgence. — Grâce au ciel, je me porte assez bien, autant qu'il est permis de se porter à mon âge ; il faut souffrir les incommodités inséparables de la vieillesse.

Bernardin. — Faites comme moi, ne vous écoutez 135 =

pas ; je mange quand j'ai faim, je me couche quand j'ai envie de dormir, je me promène quand je m'ennuie, je n'écoute pas les petits maux, et je ne nourris pas les soucis : voilà mon régime, et je m'en trouve bien. (Toujours en riant.)

Fulgence. — Que le ciel vous conserve votre bonheur et votre gaieté ! Tout le monde ne peut pas être heureux; je viens ici vous parler pour un homme qui ne l'est pas, et j'ai à vous dire quelque chose de bien essentiel.

Bernardin. — Dites, mon ami; me voilà à vos ordres.

Fulgence. — C'est M. Léonard, votre neveu, qui est le sujet de ma démarche auprès de vous.

Bernardin, d'un air moqueur. — De M. Léonard? De monsieur mon neveu ? Comment se porte monsieur ?

Fulgence. — J'avoue qu'il n'a pas eu une certaine conduite...

Bernardin. — Oh ! que dites-vous là? Au contraire, il a bien plus d'esprit que nous. Nous travaillons beaucoup pour vivre médiocrement, et M. Léonard s'amuse, traite ses amis, se réjouit partout et ne fait rien.

Fulgence. — Mon cher ami, faites-moi la grâce de m'écouter, et ne badinons plus.

Bernardin. — Oui, je vous écoute sérieusement.

Fulgence. — Votre neveu s'est précipité...

Bernardin. — Il s'est précipité ? Est-il tombé de cheval ? Son cheval l'a-t-il renversé ?

Fulgence. — Vous en riez, monsieur, et la chose n'est pas risible. Votre neveu est abîmé de dettes, et ne sait de quel côté se tourner.

Bernardin. — Ce n'est rien. L'affaire n'est fâcheuse que pour ses créanciers.

LE RETOUR DE LA VILLÉGIATURE

Fulgence. — Et s'il n'a plus de fonds ni de crédit, comment fera-t-il pour subsister ?

Bernardin. — Ce n'est rien non plus, il n'a qu'à aller dîner chez les personnes qu'il a nourries à la campagne.

Fulgence. — Vous vous moquez de moi, monsieur Bernardin.

Bernardin. — Mon cher ami, vous savez combien je vous aime et je vous estime.

Fulgence. — Écoutez-moi donc, je vous en prie, et répondez-moi commeilfaut. M. Léonard est dans le cas de faire un mariage très avantageux.

Bernardin. — Tant mieux, j'en suis ravi.

Fulgence. — Mais s'il n'a pas le moyen de payer ses dettes, il court grand risque de manquer cette bonne affaire.

Bernardin. — Comment ? Un homme comme lui n'a qu'à frapper du pied contre terre, il fait sortir de l'argent de tous les côtés.

Fulgence, à part. — Je n'y puis plus tenir. (A Bernardin avec emportement.) Je vous répète, monsieur, que votre neveu est ruiné.

Bernardin, avec un sérieux affecté. — Tant pis. Quand vous le dites, il faut que cela soit vrai.

Fulgence. — Mais on pourrait y remédie».

Bernardin. — Tant mieux, s'il y a du remède, tant mieux.

Fulgence. — Et c'est pour cela que Léonard a recours à vous.

Bernardin. — Oh ! M. Léonard ! Ce n'est pas possible ; je le connais, il est trop haut, il est trop fier ; cela ne se peut pas.

Fulgence. — Il a des torts envers vous ; mais il viendra vous demander pardon...

Bernardin. — Pardon ! de quoi ? Il ne m'a rien fait; je n'exige rien de lui, je n'entre point dans ses affaires, ni lui dans les miennes ; nous sommes parents, nous sommes amis, si vous voulez, et voilà tout.

Fulgence. — Si Léonard vient vous voir, le recevrezvous ?

Bernardin. — Oui, sans difficulté.

Fulgence. — Si vous me l'accordez, je le ferai venir.

Bernardin. — Quand vous voudrez.

Fulgence. — S'il est ainsi, je vais le faire entrer.

Bernardin. — Bon ! où est-il ?

Fulgence. — Dans votre salle. (Il fait entrer Léonard et le présente à M. Bernardin.) Mon ami, voici M. Léonard.

Léonard. — Mon cher oncle...

Bernardin. — Ah! bonjour, mon cher neveu. Comment vous portez- vous ? Comment se porte ma chère nièce? Vous êtes- vous bien amusé à la campagne ? Êtes-vous revenus tous en bonne santé ? Oui? Tant mieux! j'en suis enchanté.

Léonard. — Si votre accueil est sincère, mon oncle, je ne le mérite pas, j'en suis confondu ; je crains que vous ne cachiez sous le masque de l'amitié la haine et le mépris que j'ai mérités.

Bernardin. — Bien, bien. Qu'en dites-vous, mon ami Fulgence ? C'est un garçon qui ne manque pas d'esprit.

Fulgence. — Point de plaisanteries; souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur son compte. M. Léonard a besoin de vous, et vous prie de vouloir bien vous intéresser à sa situation.

Bernardin. —Oui,... si je le peux,... autantque jele pourrai,... si je suis bon en quelque chose... Asseyonsnous. (II s'assied, et Fulgence aussi.)

LE RETOUR DE LA VILLEGIATURE

Léonard, debout. — Ah! mon cher oncle...

Bernardin. — Asseyez-vous.

Léonard. — J'avoue que ma conduite...

Bernardin. — Donnez- vous la peine de vous asseoir.

Léonard. — C'est la manie de la campagne qui m'a perdu.

Bernardin. — Avez- vous beaucoup de monde cette année-ci ? Aviez-vous une compagnie gaie, amusante ?

Léonard. — Je reconnais ma folie, et j'en suis bien puni.

Bernardin. — On m'a dit que vous alliez vous marier.

Léonard. — Oui, mon oncle, ce serait une affaire très heureuse, très lucrative pour moi ; mais si vous ne m'aidez pas à payer une partie de mes dettes...

Bernardin, à Fulgence. — Vous connaissez la future de mon neveu ?

Fulgence. — C'est la fille de M. Philippe.

Bernardin, à Léonard. — Bien. Je le connais ; c'est un galant homme, c'est un homme qui est à son aise. Je vous en fais mon compliment.

Léonard. — Mais je n'ai pas le moyen de faire cesser les poursuites de mes créanciers...

Bernardin, à Léonard. — Dites bien des choses de ma part, je vous en prie, à M. Philippe...

Léonard. — Et si je ne sors pas de cet abîme où je me trouve actuellement. . .

Bernardin. — Et dites-lui que je suis ravi de cette alliance.

Léonard, d'un air piqué. — Vous ne m'écoutez pas, monsieur.

Bernardin. — Mais oui, je vous entends ; vous allez vous marier, et je partage votre satisfaction. - 139 =

LÉONARD. — Puis-je me flatter que vous viendrez a mon secours ?

Bernardin. — Comment s'appelle- t-elle, la future?

LÉONARD, en colère. — C'est assez, mon oncle. Je vous entends, je ne viendrai plus vous importuner. (A Fulgence.) Allons-nous-en. (Il sort.)

Fulgence, avec dépit. — Serviteur, monsieur Bernardin.

Bernardin. — Adieu, mon cher ami Fulgence.

Fulgence. -— Si j'avais pu prévoir votre dureté, je ne serais pas venu vous importuner.

Bernardin. — Comment donc ? Vous êtes le maître d'y venir de jour, de nuit, vous serez toujours bien reçu.

Fulgence. — Je vous demande pardon ; mais, dans ce moment-ci,... vous êtes un barbare. (Il sort.)

Bernardin, vers la coulisse, avec un air de gaieté. — Pasquin, Marguerite, Chariot ! Vite, que l'on me fasse dîner. (Il sort.)

LA MAITRESSE D'HOTEL

(LA LOCANDIERA)

La scène est à Florence, dans l'hôtel meublé de Mirando- Deux gentilshommes, le marquis de Forlipopoli, vieux beau, vaniteux, poltron et pauvre, et le comte d'Albafiorita, riche et vantard, hôtes de Mirandolina, et également épris d'elle, viennent d'échanger leurs impressions sur la jeune femme. Survient un troisième habitant de la Locandiera, le cavalier de Ripafratta.

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