SCÈNE X
FARRUSCAD, CHERESTANI, suite de demoiselles d'honneur.
Pendant que Farruscad dort, le désert va se transformer en un jardin. Le décor de rochers se changera en un magnifique et éblouissant palais. Tout cela s'accomplira au son d'une symphonie suave, qui se terminera sonore et agitée. Au bruit, Farruscad se réveillera étonné.
Farruscad, regardant autour de lui. — Comment! Où suis-je ! Quel doux accords \...(Il aperçoit le palais, et se lève vivement.) Ah! c'est là le palais de mon épouse bien-aimée . O doux songe ! . . . Si vraiment tu es un songe, ne finis jamais ! (7/ court vers le palais, duquel sortira CHERESTANI richement vêtue, et dans toute sa majesté. Elle sera suivie de ses demoiselles d'honneur. FARRUSCAD les suit avec ravissement.) Cherestani ! . . . Cherestani ! . . .
Cherestani, triste et digne. — Cruel ! Tu voulais partir, et oublier ton épouse !
Farruscad. — Ah ! sache... que mes ministres...
Cherestani. — Oui, ils se sont insinués traîtreusement jusqu'à mon amour à l'aide de machinations monstrueuses, que mon pouvoir a rendues vaines.
Farruscad. — Mais sache... que mon père...
Cherestani. — Oui, ton père est mort de douleur
d'avoir perdu son fils.
Farruscad. — Mon royaume...
Cherestani. — Il est mis à feu et à sang. Ta sœur est en péril, Ah! Farruscad, tu m'aimas, je t'aimais. Je sais combien je t'aime, je sais combien grande est ma douleur, moi qui suis cause de tant de ruines. Mais le ciel et mon destin cruel l'ordonnent ainsi. Je suis réduite à paraître tyrannique par excès d'amour. Je suis condamnée à me faire soupçonner de n'être qu'une hideuse sorcière, sous mon apparente beauté, quand c'est l'amour seul, et le plus ardent amour, qui m'attache à toi ! (Elle pleure.)
Farruscad. — Ne pleure point, par pitié! Si tu m'aimes tant, pourquoi m'as-tu abandonné ?
Cherestani. — Parce que tu m'as désobéi, parce que tu veux savoir qui je suis.
Farruscad. — De ton amour si grand, je ne puis donc pas obtenir en grâce de savoir qui tu es ? De qui tu es fille ? D'où tu viens et de quel pays ? Dis-le-moi.
Cherestani. — Barbare! Je ne puis pas te le dire. Comme ta curiosité m'afflige! Ton amour pour moi n'est pas suffisamment aveugle. Je sais que tu me suspectes, que tu te laisses continuellement aller à des soupçons contre moi, parce que tu ne sais point qui je suis, d'où je viens, de qui je suis née. Mon amour en est offensé. Cruel ! La curiosité qui te tyrannise ne sera demain que trop satisfaite, car ma sentence, celle que m'a dictée mon excès d'amour pour Farruscad, s'accomplit demain. Je sais que tu n'as pas la patience nécessaire pour attendre la naissance du prochain jour. Aussi Cherestani, ton épouse, périra-t-elle. Le soleil qui va se lever sera rouge de sang. Le ciel sera sombre, le sol tremblera. Farruscad n'y trouvera plus asile : il saura qui je suis. Alors, pris de repentir, il pleurera le malheur de son épouse, mais inutilement. Tout le malheur sera peur moi. (Elle pleure.) = 216 -= -
LA FEMME SERPENT
Farruscad. — Non, trésor chéri, ne pleure pas... Ah î ministres, vous l'avez vue, cette beauté qui pleure, et vous excusez mon amour. Cherestani, quel destin,... quel décret,... quelle étoile,... dis-moi, m'a condamné,... te condamne ?. . . O malheureux ! Parle-moi encore, par pitié.
Cherestani. — Je ne puis plus en dire davantage. Par excès d'amour, je cause ton tourment et ma propre angoisse. Farruscad, je t'en prie, demain, jour terrible pour moi, supporte sans rien dire ce que tu verras. N'aie point le désir de connaître la raison de ce que tu vois. Ne la demande jamais. Crois-le, toute chose s'accomplira avec raison. Mais avant tout, quoi que tu voies, que jamais ne sorte de ta bouche, à l'adresse de ton épouse, une malédiction. Hélas ! je sais que je te demande l'impossible. (Elle pleure.)
Farruscad, agité. — Que de mystères, que de frayeurs tu suscites en moi ! Je n'y vois plus... Je suis un désespéré.
Cherestani, lui saisissant la main d'un geste passionné. — Réponds-moi : demain supporteras-tu sans plainte tout ce qui arrivera?
Farruscad. — Je souffrirai tout, même au prix de ma vie.
Cherestani. — Oh! non, tu me trompes ! Je sais que tu ne le supporteras pas. Dis-moi,... dis-moi,... quoi qu'il arrive, es-tu décidé à ne jamais me maudire ?
Farruscad. — Je me plongerai d'abord un fer dans ce sein.
Cherestani, avec élan. — Jure-le!... (Avec agitation.) Ah! non, ne le jure pas, Farruscad! Tu seras parjure. Ton serment doit m'être fatal.
Farruscad. — Aux puissances les plus sacrées du ciel, je le jure !
Cherestani, se séparant de lui avec une extrême — -= 217 —■---■
agitation. — Barbare !... O Dieu!... Fatal serment, je devais pourtant t'arracher à ses lèvres !... La sentence a suivi son cours, ainsi que le cruel destin. Farruscad, tout mon être dépend de ta constance, de ton courage ! Je suis déjà perdue, car ton amour n'arrive pas à me venger. {Lui saisissant de nouveau la main.) Époux bien-aimé, je dois te quitter !
Farruscad. — Non!... Pourquoi, ingrate?... Hélas! ne m'abandonne pas! Mes enfants, dis-moi où ils sont ?
Cherestani. — Demain tu verras tes enfants, n'en doute pas. Ah ! puisses-tu être aveugle et ne pas les voir.
Farruscad. — Aveugle!... Comment cela?... O Dieu!