‹ La comédie à VeniseChapitre 90 sur 100 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

Une salle du palais de Tiflis. Éclairs, tonnerre, tremblement de terre.

CHERESTANI, FARRUSCAD, CANZADE, sa sœur, TOGRUL, BADUR, ses ministres.

Cherestani, apparaissant irritée. —Impie!... Dieu!

qu'as-tu fait ?... Je suis perdue. (Elle pleure.)

FARRUSCAD, impétueusement. — Rends-moi mon père, rends-moi mon royaume, rends-moi mes fils, magicienne scélérate! Répare les dommages qu'ont subis mes sujets .'Tes artifices, cruelle, m'ont tout enlevé et m'enlèveront avant peu la vie.

Cherestani. — Parjure!... Ingrat !... Mon amour étant trahi, une seule épreuve restait encore à subir, puis tout était rempli : tu étais heureux. Sache, cruel... O Dieu, donne-moi assez de force pour le faire se repentir... Donne-moi quelques instants encore : qu'après m'être tue jusqu'à ce jour, je puisse déclarer mon innocence, mon mémorable amour, que je ne sois pas encore privée de la parole ! Alors^ à mon destin, me maudissant moi-même, je céderai. (Elle pleure.)

Farruscad. — Toujours les mêmes mystères ! Que veux-tu dire, méchante ?

Cherestani. — Sache, parjure, que je naquis d'un homme mortel et d'une fée immortelle. J'étais née pour être immortelle, fée moi aussi. L'Eldorado est mon heureux royaume, inconnu aux humains. Je n'étais point contente d'être fée, et cette loi m'était à charge, qui nous change souvent pour un temps en a<nimaux, immortels comme nous, sujets à une dure existence au milieu des mortels... Je t'aimai... Fatal moment! Je te pris pour époux. J'eus le désir d'être mortelle comme toi, de partager ton sort, d'être unie à toi, de mourir avec toi pour te suivre encore par delà la mort. Je demandai cette grâce au roi, notre souverain, qui en avait le pouvoir. Irrité, il m'accorda ce que je lui demandais, mais à une dure condition. « Va, me dit-il, tu seras mortelle, si pendant huit ans et un jour ton époux ne te maudit point. Mais je te condamne à accomplir, le dernier jour, des crimes atroces en apparence qui

LA FEMME SERPENT

mettront Farruscad dans l'obligation de te maudire. Si tu es maudite, tu sera aussitôt couverte d'horribles écailles et ton corps deviendra un monstrueux serpent. Tu resteras sous cette forme pendant deux siècles! » Barbare,... méchant,... tu m'as maudite! Je sens que ma transformation est proche. Nous ne nous reverrons plus. (Elle pleure.)

Farruscad. — Atroces apparences ? J'ai perdu mon royaume. Je suis près de mourir. Tu m'as enlevé tout secours. Cruelle! sont-ce là des apparences ?

Cherestani. — Ne crains rien pour ton royaume, ni pour ta vie! J'ai eu soin de tout, je te l'ai dit, et en vain.

Cherestani explique à Farruscad ce qu'elle a fait pour lui. Elle lui dévoile la traîtrise d'un ministre, lui annonce la délivrance de Tiflis, et lui apprend que l'épreuve du feu, sans atteindre ses deux enfants, les a simplement rendus mortels. Ils sont près de lui : ils sont sous ses yeux.

Page 1