‹ La comédie à VeniseChapitre 93 sur 100 · ACTE II SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II SCÈNE II

La grande salle du Divan, avec deux grandes portes, l'une en face de l'autre. Lune est censée donner accès au sérail de la princesse Turandot, l'autre conduit aux appartements de V empereur son père.

Au son d'une marche, entrent les gardes équipés à la chinoise. Suivent les huit Docteurs, puis Pantalon, Tartaglia, et enfin l'empereur Altoum. Tous sont vêtus à la chinoise. Altoum est un vieillard vénérable, vêtu, lui aussi, à la chinoise. A son entrée, tous se jettent la face contre terre. Altoum monte, puis s'assoit sur son trône, placé du côté par où il est entré. Pantalon et Tartaglia

TURANDOT

se mettent l'un à droite, Vautre à gauche du trône. Les Docteurs prennent place sur leurs sièges. La marche cesse.

ALTOUM. — Jusques à quand, mes fidèles, dois-je souffrir une telle angoisse ? A peine les derniers devoirs ont-ils été rendus aux restes d'un malheureux prince (et je fonds moi-même en larmes devant ces restes), un nouvel objet se présente qui fait naître en mon sein de nouvelles angoisses. Fille barbare, née pour mon tourment ! Que me sert de maudire le moment où j'ai fait au terrible Confucius le serment d'exécuter mon édit ? Je ne puis pas être parjure. Ma fille ne se dépouille point de sa cruauïé. Les amants insensés et obstinés ne lui font jamais défaut, et je ne trouve personne pour me conseiller en une telle infortune.

Pantalon. — Chère Majesté, je ne saurais quel conseil vous donner. Dans nos pays, on ne jure point d'exécuter des édits de cette sorte. On ne fait pas de pareils édits. Il n'y a pas d'exemple que les princes deviennent amoureux d'un portrait au point de perdre la tête pour l'original, et il n'y a pas de femme qui haïsse les hommes comme la princesse Turandot, votre fille. Fi donc ! On n'a pas l'idée chez nous de cette sorte de créature, même en songe. Avant que mes malheurs me fissent abandonner mon pays, et que ma fortune m'cljvât sans mérite à l'honneur d'être secrétaire de Votre Majesté, je n'avais pas d'autre connaissance de la China, sinon que c'était une poudre très bonne pour la fièvre tierce, et je suis toujours comme un homme abasourdi d'avoir trouvé ici de pareilles coutumes, de pareils serments, de pareils hommes et de pareilles femmes. Si je racontais cette histoire à Venise, on me dirait : « Allez, sier hâbleur, sier blagueur, sier conteur de sornettes ! Allez raconter ces histoires aux petits

enfants !» On me rirait au nez, et on m'en ferait autant par derrière !

Altoum. — Tartaglia, êtes- vous allé voir le nouveau, le malheureux téméraire ?

Tartaglia. — Oui, Majesté. Il est ici, dans les chambres du palais réservées aux princes étrangers. Je suis resté stupéfait de sa belle allure, de sa douce physionomie, de la noblesse de son langage. J'en suis ravi, et mon cœur saigne de voir s'en aller à la boucherie, comme un bouc, un prince si beau, si bon, si jeune !... (Il pleure.)

Altoum. — O malheur inexprimable ! A-t-on déjà exécuté les sacrifices qui doivent décider le Ciel à fournir au malheureux les lumières nécessaires pour pénétrer, pour résoudre les obscures énigmes de ma barbare fille ? Ah ! je l'espère en vain !

Pantalon. — Vous pouvez être sûr, Majesté, qu'il n'a point manqué de sacrifices. Cent bœufs ont été sacrifiés au Ciel, cent chevaux au Soleil et cent porcs à la Lune. (A part.) Je ne sais vraiment ce qu'on peut espérer de cette généreuse boucherie impériale.

Tartaglia, à part. — Il aurait mieux valu sacrifier cette brute de princesse. Ce serait la fin de tous les malheurs.

Altoum. — Qu'on amène ici le prince ! (Un garde sort.) Qu'on essaie de le détourner de cette épreuve. Et vous, sages docteurs du divan, ministres fidèles, assistez-moi, au cas où la douleur m'enlèverait la parole.

Pantalon. — Nous en avons déjà tant fait d'expériences que cela suffit, Majesté. Nous nous égosillerons dans le vide, et puis il ira se faire égorger comme un dindon...

Tartaglia. — Écoute, Pantalon ! J'ai reconnu en lui

TURANDOT

du talent et de la subtilité : je ne suis pas sans espoir. Pantalon. — Quoi! Qu'il explique les devinettes de cette chienne? Oh! son affaire est réglée !

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