‹ La comédie à VeniseChapitre 94 sur 100 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LES MÊMES, CALAF, accompagné d'un garde.

Calaf s'agenouillera en portant une main à son front.

Altoum. — Lève-toi, imprudent jeune homme. (Calaf se lève, et, après s'être incliné, se tient debout dans une attitude pleine de noblesseau milieu du Divan, entre les deux trônes, faisant face à V auditoire. Altoum continue à part, après avoir contemplé fixement Calaf). Quelle belle physionomie ! Quelle compassion il éveille eu moi ! Dis-moi, malheureux, d'où es-tu ? De quel prince es-tu fils ?

Calaf, un peu surpris, puis s' inclinant dignement. — Seigneur, par grâce, que mon nom reste ignoré !

Altoum. — Et comment oses-tu, sans me révéler ta naissance, prétendre à la main de ma fille ?

Calaf, avec grandeur. — Je suis prince. Si le Ciel veut que je meure, qu'avant le moment fatal soient connus mon nom, ma naissance, mon état. On saura alors que je n'aurais pas la témérité d'aspirer à un nœud si haut sans avoir du sang royal dans les veines. (S'inclinant.) C'est une grâce quant à présent que mon nom reste caché.

Altoum, à part. — Quelle noblesse de langage ! Ah ! quelle compassion il fait naître en moi ! (Haut.) Mais si tu perces les obscures énigmes et si tu n'es pas d'une digne naissance, comment la loi pourra-t-elle....

Calaf, l'interrompant hardiment. — Pour les premiers seuls la loi est écrite, seigneur... Oh ! le Ciel le = = 227 — =

veuille!... Alors, si je ne suis pas de race noble, que ma tête expie mon crime sous la hache et que ces membres, restés sans sépulture, servent de pâture aux animaux sauvages, aux chiens, aux corneilles. J'ai déjà à Pékin quelqu'un qui me connaît, et qui peut vous dire qui je suis. (S1 inclinant.) C'est une grâce quant à présent que mon nom soit caché : je le demande comme une faveur à votre clémence.

Altoum. — Cette grâce, je te l'accorde. Je ne pourrais rien refuser à cette voix, rien à ta beauté, Puissestu de même faire à ton tour une grâce à un empereur qui te le demande du haut de son trône ! Renonce, ah ! renonce à l'épreuve à laquelle tu t'exposes! Une telle sympathie pour toi m'anime, que je t'offre tout ce que j'ai de pouvoir. Sois l'associé de mon règne, et quand je fermerai les yeux, attends de mon cœur tous les bienfaits possibles. Ne consens pas à ce que je sois tyran par force. Je suis, par mon imprudence, l'opprobre de tous mes sujets. Ame audacieuse, si la pitié ne peut rien sur toi, ne m'oblige pas à pleurer sur ton cadavre ! Ne fais pas que s'accroisse ma haine envers ma fille, ma haine envers moi-même d'avoir engendré une fille perverse, orgueilleuse, cruelle, vaine, obstinée, cause de toutes mes angoisses et de ma mort! (Il pleure.)

Cala F. — Sire, calmez- vous. Le Ciel connaît la pitié que je ressens. D'un père tel que vous, votre fille enfant n'a pas reçu l'exemple d'être tyran. Votre seule faute, si faute il y a, c'est votre tendre affection envers une fille unique, c'est d'avoir mis au monde une beauté si puissante qu'elle met les homnies hors d'eux-mêmes. Je vous remercie de vos généreux sentiments. Je m'associerais mal à votre trône. Ou le Ciel veut me rendre heureux en me donnant la possession de Turandot que j'aime, ou il veut que cette misérable vie, poids insupportable

TURANDOT

sans Turaridot, prenne fin. Je prétends à la mort, ou à Turandot comme épouse.

Pantalon. — Mais, chère Altesse, ma chère vie, vous avez déjà dû voir sur la porte de la ville toutes ces têtes de morts sur des piques. Je ne vous dis rien de plus. Je ne sais quel goût vous pouvez avoir à venir vous faire égorger, comms un chevreau, tranquillement, pour nous faire pleurer comme des désespérés, tutti quanti. Sachez que la princesse va vous faire un mélange de trois énigmes que ne devinerait pas l'astrologue Cingarello !... Nous qui sommes depuis si longtemps chargés, avec ces excellents seigneurs du Divan, de décider qui devine bien et qui devine mal, pour faire exécuter la loi, nous praticiens, qui avons pâli sur les livres, nous sommes pris de court quand il s'agit de pénétrer la subtilité des énigmes de cette princesse cruelle, parce qu'il n'y a rien à y comprendre : ventre de fer, boyaux d'ouate, et ainsi de suite. Elles sont nouvellement taillées, les maudites. Et si la princesse ne les remettait, proposées, expliquées et scellées sur tant de papiers à ces très excellents docteurs, elle ne saurait peut-être pas ellemême où elle avait la tête. Allez en paix, cher fils! Vous êtes là, pareil à une fleur : vous me faites piti# Tenezvous-en au bien que je vous veux, car si vous vous obstinez, je fais plus de cas d'une rave plantée par un jardinier bossu, que de votre tête !

Cala F. — Vieillard, en vain tu te fatigues, en vain tu raisonnes. Je prétends à la mort, ou à Turandot pour épouse.

Tartaglia. — Turandot, Turandot ! Mais quelle diable d'obstination, mon cher fils ! Écoute bien. Ici on ne joue pas aux devinettes pour l'enjeu d'un café à la brioche ou d'un demi -chocolat à la vanille. Comprends, comprends une fois. Il y va de ta tête. Je n'use pas — 229 ==

d'autres arguments pour t'engager à te désister. Celui-ci en est un grand. La tête, il y va de la tête ! La tête ! Sa Majesté te prie. Elle a fait sacrifier cent chevaux au Soleil, cent bœufs au Ciel, cent porcs à la Lune, cent vaches aux Étoiles en ta faveur, et toi, ingrat, tu veux résister pour lui causer du chagrin ! S'il n'y avait pas d'autres femmes au monde que la princesse Turandot, ta résolution serait encore une grande bêtise. Excuse-moi, mon cher prince ! En conscience, c'est l'amour qui me fait parler avec cette liberté. As-tu bien compris ce que c'est que perdre la tête ? Cela me paraît impossible.

Cala F. — Tu en as trop dit. Toute ta peine est inutile. Je prétends à la mort, ou à Turandot comme épouse.

Altoum. — Cruel, sois satisfait ! (Aux gardes.) Que la princesse entre au Divan pour l'épreuve, qu'elle se repaisse d'une victime nouvelle ! (Un garde sort.)

Calaf, à part, avec ferveur. — Divinités éternelles, donnez-moi la clairvoyance ! Que la vue de cette femme ne me paralyse pas ! Je vous confesse que mon esprit vacille, et que je ressens un tremblement dans mon sein, dans mon cœur, sur mes lèvres. (A rassemblée.) Divan aacré, sages docteurs, qui jugerez de ma vie d'après mes réponses, excusez une telle hardiesse! Ayez de la clémence pour un homme aveuglé d'amour, qui ne sait où il est, ce qu'il vaut, et qui s'abandonne, entraîné par une force aveugle, à son destin !

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