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le parti des longues houppelandes , des manchons , des douillettes de soie et des grandes lunettes n'assista h l'enterrement qu'avec une sorte de terreur.
On remarquait au convoi matlame Douladoure, qui avait fixé son domicile à Toulouse depuis son brevet de maitre-ès-Jeux-Floraux. Elle tenait une couronne d'immortelles, et ses voiles noirs l'apparentaient avec une Antigone de forte dimension.
A distance marchaient Lafliltc-Vigordanne et Escanecrabc, a qui le siège vacant du défunt rendait l'espoir au cœur.
Escanecrabe était grave, digne, solennel. Un grand col de velours, rembourre de carton, faisait qu'il portait la tête en saint-sacrement. Ses regards se dirigeaient ait foin,. dans le pays idéal où, entouré d'une auréole, h* fauteuil de feu M. de Castelgaillard apparaissait comme» tin trône.
Plein de certitude en lui, il cherchait h la faire partager aux membres du cortège, espérant que sa haute taille le désignerait au moins autant que son mérite.
UffiUe-\igordannc se. glissait comme une anguille dans le cortège. Petit et chétif, pour se faire remarv quer de chaque académicien, il sautillait d'un rang a Y autre, avait débuté par la queue du cortège et s'était déjft faufilé au milieu, répétant à chacun :
-— Quelle perte pour l'Académie! quelle perte, monsieur ! . .
• Il ajoutait aussitôt :
— Si la demande dé votre voix, monsieur, ne vous semblait pas indiscrète dan» un pareil moment, j'aurais l'honneur de la solliciter en me présentant aux prochaines élections.
Alors Laffilté-Vigordanne, faisant deux enjambé? s eu
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AfâBt, se trouvait en face de nouveaux académiciens et recommençait :
— Quelle perte pour l'Académie ! quelle perte, monsieur !"
Tout entier à la douleur en apparence , Escanecrabo R6 demandait rien. Il est vrai que le soir même où la mort de M. de Castelgaillard avait été connue, Escanerrabe ne fit pas moins de sept visites qu'il augmenta de huit autres le lendemain malin avant de boire ni manger.
Aussi regardait-il avec un sourire méprisant le furet, sou rival, qui, posant sa candidature au milieu des obsèques, montrait une trop vive convoitise académique.
L'abbé Supplici officiait. Suivant ses instructions, non loin de lui se tenait Saturnin de Poucharramet, tout à fait dans le ton. Un gros paroissien à la main, il' semblait un pleureur à gages, et de temps à autre psalmodiait avec les chantres l'office des morts.
L'académicien Pons de Lunel grelottait, les bras ensevelis dans son manchon.
Tantôt sa lèvre inférieure s'élançait comme à l'assaut de son nez, tantôt il secouait la tête d'une façon immodérée.
Le rapporteur préparait- son improvisation, que pour plus de prudence il avait dans sa poche; mais il préférait se la rappeler mot pour mot, désireux d'affermir sa réputation d'orateur éloquent.
— Quelle perte pour l'Académie , quelle perte , monsieur! lui souflla à l'oreille une voix aiguë.
Pons de Lunel tressauta et regarda avec des yeux indignés le candidat qui osait l'interrompre dans ses méditations.
Laftitte-Vigordanne, atterré, se tourna du côté de Labastidette, un mainleneur k face réjouie, le teint co-
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loré, les oreilles massives et violettes, se détachant avec peine de gros plis de chair de la nuque.
Il était impossible à Labaslidette d'appeler la douleur sur sa physionomie; même à l'en ferrement, il avait la mine d'un gourmand en face d'une dinde truffée.
— Quelle perte pour l'Académie ! quelle perte, monsieur! hasarda Laffitte-Vigordanne.
Labasiidette se pencha d'un air bienveillant vers le candidat.
— M. de Castelgaillard, dit-il, ne mangeait pas assez abondamment.
— Oui, fit Laffitle-Vigordanne, ouvrant une large bouche et faisant un geste de la main comme pour jeter quelque grosse pièce de venaison dans son gosier.
— Précisément, dit Labaslidette, Laffitte-Vigordanne ayant posé sa candidature, quitta
le mainteneur aux oreilles violettes, se disant qu'avec l'envoi d'un beau poisson il obtiendrait facilement la voix de l'académicien glouton.
Le cortège venait d'entrer au cimetière. Le char qui contenait les dépouilles de M. de Castelgaillard s'était arrêté non loin du trou béant en face duquel le fossoyeur, bêche en main , s'apprêtait h subir les longs discours de « ces bavards », qu'il avait déjà entendus à diverses reprises.
Pons de Lunel ayant retiré son bras droit du manchon, se passa la main sur les. yeux et l'appuya sur l'arcade sourcilière d'où devait jaillir l'improvisation qu'il avait en poche.
Sur le revers de la fosse, en face de lui, se tenait Escanecrabe, toujours grave, toujours demandant la place du défunt, — non pas dans le cercueil, — mais h l'Académie. Il espérait qu'ayant coulé nombre de compliments pendant sa visite ait rapporteur, Pons de Lu-
nel int/oduirait dans l'oraison funèbre quelques mots sur sa candidature.
En ce moment suprême, Escanecrabe ne regardait plus l'horizon. H plongeait, dans Pons de Lunel, essayant d'établir entre l'orateur et lui un courant magnétique qui lui crierait : Rappelle-toi !
Pons de Lunel ne se rappelait rien , rien de M. de Castelgaillard, rien de son discours, d'Escanecrahe rien, rien!
A peine les portes du cimetière franchies, Pons de Lunel pensa, avec une extrême angoisse, qu'il n'avait pas dit un mot dans son discours des oeuvres de M. de Castelgaillard. Légèreté impardonnable! Que pouvait avoir fait le feu marquis pendant sa vie? Quelle œuvre a lui avait valu les suffrages pour son admission aux Jeux- Floraux ?
Ce sont de ces questions dont est friand le public , qu'on reçoive les académiciens ou qu'on les enterre. Et l'orateur avaifété assez léger pour n'y prêter aucune attention ! M. de Castelgaillard était-il poète ou prosateur, ce qui offre quelques nuances? Étaient-ce les lettres ou les sciences qui avaient ouvert au mainteneur défunt les bras du fauteuil académique? Pons de Lunel l'ignorait absolument. Aussi devenait-il si perplexe qu'en une seconde il oublia son discours laborieusement préparé. La vie, les actes, les œuvres de M. de Castelgaillard se mêlaient et offraient à l'orateur le spectacle désastreux d'un riche vase tombé d'un quatrième étage.
Si encore Pons de Lunel eût été certain que le marquis n'avait pas écrit un traître mot pendant sa vie, il est de (es phrases élastiques, chères aux orateurs officiels qui }en tassent :
Vertus,
Loyauté dans les rapports,
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Aménité de caractère,
Tenue exquise,
Parfaite sociabilité.
Charmes du foyer domestique.
Termes immuables lires du Dictionnaire général des académies.
1-e mot de LafHtle-Yigordanne : Quelle perte, monsieur! se représenta au souvenir de Pons de Lunel, Un tel regret annonçait un candidat nourri des plus saines traditions.
L'orateur jeta un regard sur la foule et aperçut Laffitte-Vigordanne qui, dressé sur la pointe de ses escarpins, essayait de séduire celui-là même qui avait manqué a son devoir, le secrétaire des Jeux-Floraux , dont la mission était d'envoyer aux orateurs un tableau détaillé des œuvres du défunt.
Il était impossible d'interroger le secrétaire trop éloigné.
M. Supplici venait d'asperger le cercueil dans lequel volontiers Pons de Lunel eût pris place, — un moment!
— Messieurs... dit- il.
Il promena un mouchoir sur ses yeux.
— Quelle émotion ! se disaient les assistants.
— Celui que nous avons eu la douleur de perdre, celui que chacun de nous pleure...
Le mouchoir fut chiffonné convulsivement sur les yeux de l'orateur.
— Celui qui fut une des gloires de notre cité avait été marqué à sa naissance par le doigt de la Providence... M.. de Castelgaillard reçut de la nature un heureux don; il était d'essence académique, il naquit académicien..! L'Académie reconnut celte intelligence d'élite h ce signe providentiel, et se hâta de l'accueillir dans son sein...
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l'ai peine à continuer, messieurs, tant ma douleur est grande...
Le manège du mouchoir recommença, ce qui permit ii Pons de Lunel de se pincer les paupières.
— Quelle perte pour l'Académie! reprit-il après un temps d'arrêt, quelle perte, messieurs!
— Bravo! s'écria Laflilte-Vigordanne , qui ne put retenir un cri d'enthousiasme, en voyant que son mot avait porté.
Dès lors le voile qui s étendait sur l'improvisation de Pons de Lunel sembla se dissiper. Il continua :
— Elle est si grande, messieurs, cette perte, qu'on se demande quel caractère pourra remplacer M. de Castelgaillard a l'Académie.
Escanecrabe toussa pour rappeler à l'orateur qu'il était justement le caractère demandé; mais Pons de Lunel, l'esprit échauffé par sa riche improvisation, avait tout à fait oublié la candidature d'Escanecrabe.
— Les titres de notre regretté collègue sont nombreux, dit Pons de Lunel, qui jeta un regard sur les académiciens qui l'entouraient, avant de savoir s'il fallait s'engager dans ce défilé inconnu.
— Très-nombreux, reprit-il, n'ayant rencontré aucun sourire sceptique *
l*o ur eu terminer du coup :
— Il serait trop long, messieurs, d'énumérer ici les créations de feu M. le marquis de Castelgaillard. L'Académie vous les rappellera dans une enceinte où , la première ddtileur passée, vous vous associerez de cœur aux éloges de celui dont les œuvres sont impérissables.
En ce moment Pons de Lunel se serait volontiers frotté les mains de son habileté oratoire. Sa maiu gauche était enfouie dans le pelit manchon. Il l'en tira tout à coup .portant un globe de verre qui couleuait uu vase dans
lequel étaient plantées des fleurs d'or et d'argent frémissant sur leur tige.
— La famille de notre noble collègue, dit-H, m'a confié ce précieux dépôt... Ce sont les prix décernés par l'Académie a M. de Castelgaillard pendant son stage poétique, aux époques déjà lointaines d'heureuse jeunesse où chaque année le vainqueur de tant de rivaux distingués avait le droit d'accrocher une nouvelle (leur h sa boutonnière.
Pons de Lunel abandonna son manchon suspendu à son cou par une ganse, et de ses deux mains leva en l'air le précieux globe.
— Voilà donc le jardin de M. de Castelgaillard , le parterre que son imagination ratissa pendant sa jeunesse... 0 fleurs chéries, empreintes d'un parfum inlcl-r lectuel, vous étiez sans cesse devant les jeux de notre i bien-aimé collègue, sous globe sur sa cheminée, proie- I gées par le cristal contre l'intempérie des saisons! 0 fleurs aux filigranes délicats, vous possédez encore la Traichcur du premier jour!... Il en est de même pour les œuvres de M. de Castelgaillard, toujours vivantes en nous, toujours jeunes...
Pons de Lunel était emporté par l'éloquence. •
— Une vie honnête , continua-t-il , une existence régulière, font que l'homme, détaché des passions de ce monde, arrive au terme de sa carrière sans avoir perdu de ses qualités. N'en est-il pas de même pour les œuvres élaborées à loisir dans le silence du cabinet? Notre collègue se plaisait, suivant le précepte du divin èoileau, à polir et repolir sans cesse ses ouvrages.
L'académicien agita encore une fois le globe de verre et termina son discours en rentrant le petit meuble dans le manchon.
Après quoi il appela trois fois: « Castelgaillard, Cas-
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lelgaillard, Castelgaillard! » Ayant fait remarquer que le défunt ne répondait pas, Pons de Lunel le convia à dormir du sommeil des justes et essuya «ses yeux , qui étaient secs.
Des applaudissements se firent entendre de toute part.
— Bravo ! bien parlé ! s'écriait Escanecrabe, qui, d'autorité, avait pris ie bras de Pons de Lunel.
Les mains se tendaient vers l'orateur. Escanecrabe saluait la foule au nom de Pons de Lunel, et de sa forte roix se penchait vers l'oreille de l'académicien, l'assourdissant de :
— .Admirable! parfait!
— Quel éloquent discours! parvint à dire Laffitte- Vigordanoe, qui tendait la main à l'orateur.
Escanecrabe saisit dans ses doigts les doigts de son rival et les pressa avec rage.
En ce moment, Escanecrabe s'était emparé de Pons de Lunel. 11 devenait son protecteur, son rempart contre la foule, son joueur de flûte, au grand désespoir de Laffitle-Vigordanne qui, sautillant derrière Pons de Lunel, grimaçait du terrible serrement de mains de celui qui, par l'audacieux envahissement de la personne de l'académicien , passa aux yeux de la foule pour le successeur certain de H. de Castelgaillard.
Qu'il est heureux le poète qui, dans toute la force de l'illusion, se voit imprimé pour la première fois ! Son âme, son cœur, ses aspirations sont enfin fixés dans ces pages, que lui-même croit à peine avoir remplies.
Raymond passa par ces petits bonheurs, quoiqu'il y apportât moins de vanité personnelle que les écrivains de profession. Le volume appartenait plus h Paule qu'à lui-même ; c'était elle qui en avait dicté les pages les plus émues. Sans elle, le poète n'existait pas.
Aussi le premier exemplaire lui fut-il adressé, le nom de Negogousse sur la liste de souscription permettant cet envoi.
En embrassant sa mère, Raymond lui remit le second exemplaire. Ce fut avec un vif sentiment de cordialité que Raymond écrivit sur la première page de son livre les noms du docteur Gardouch, de Loubens, de René d'Espipat, de Lagardelle et de l'abbé Desinnocends, groupe d'amis qui faisait oublier au poëte les injustices commises à son égard.
Le volume sortait de la meilleure imprimerie de Toulouse. Loubens y avait apporté tous ses soins.
— À belle poésie belle enveloppe, dit-il à l'imprimeur, qui se surpassa.
Le jour de la mise en vente, cent exemplaires furent enlevés dans les diverses librairies. La jeunesse des écoles se fit remarquer particulièrement par son enthousiasme ; car les jeunes gens, malgré leurs modiques ressources, savent se priver pour souscrire aux livres.
Raymond osait à peine lever la tête dans les rues. Le volume, événement du mois, faisait que chacun s'intéressait maintenant au jeune homme dont le front était marqué du sceau de la poésie.
Les clercs de l'étude savaient par cœur les principaux morceaux du volume et les récitaient pour faire pièce à Saturnin de Poucharramet. Tel était son châtiment. 11 payait l'injustice des Jeux-Floraux.
La jeunesse se plaît à ces représailles. Courageuse, libre et sans entraves, elle prête son aide aux lutteurs et témoigne ouvertement de son mépris pour les gens arrivés par le canal de la faveur.
Raymond le vaincu avait aux yeux des étudiants une auréole qui manquait à Saturnin le vainqueur. Méprisé parla gent officielle, le poëte était porté tout à coup aux cimes de la réputation par ceux en qui la conscience vibrait encore.
Ces sympathies, Raymond sentait qu'elles lui faisaient Wége; il eût voulu que l'humanité n'eût qu'une tête pour l'embrasser.
Ne rencontrant que figures souriantes à son approche, Raymond fut surpris de trouver sa mère plus mélancolique que de coutume. Si parfois un rayon traversait les Jeux de celte austère physionomie, aussitôt la bouche devenait pensive. 11 y avait à la fois de l'expansion et de l'inquiétude chez la mère de Raymond ; on eût dit qu'elle voulait parler et se taire.
— Je l'ai lu, mon enfant, dit-elle en l'embrassant. Je n'ai pas terminé... Je lis lentement pour faire durer mon bonheur plus longtemps.
Ces paroles d'une mère à son fils valent mieux que tous les éloges.
— Ainsi, dit Raymond, mon livre ne te déplaît pas?
— Me déplaire? Tu me prêles une mauvaise pensée pour me faire dire que je suis fière de toi.
— Vrai? s'écria Raymond.
La veuve se jeta dans les bras de son fils pour dissimuler une larme.
Dans cette larme entraient tout à la fois orgueil, regrets, jalousie.
D'une vie chaste comme celle d'une sœur de charité, la mère de Raymond n'avait pas approfondi d'autre passion que l'union conjugale. Aussi ces poésies la troublaient. Quelles profondes sensations avait dû ressentir son fils pour les exprimer de la sorte! Il y avait là des notes de pénétrante tendresse que toute femme comprend sans les avoir jamais entendues. Ud cœur d'homme débordait plein de félicités. C'était bon et doux. Mais quelle était la femme à qui s'adressaient ces poésies? En était-elle digne? N'accaparerait-elle pas l'affection de Raymond?
Voilà ce à quoi rêvait la pauvre mère, ce qui teintait sa joie de tristesse.
Elle en arrivait à étudier chaque vers pour se rendre visible à elle-même la femme à qui de tels hommages s'adressaient. Sans doute la mère de Raymond respirait le chaste parfum qui s'exhalait des poésies; mais trop souvent on doit aux délicatesses de l'homme le mirage de la pureté de celle qu'ilaime.
De ce côté les femmes sont impitoyables à déchirer les voiles de visions charmantes et à montrer quels vices
sont cachés derrière de pures et diaphanes apparences.
Une femme jugée par uu tribunal de femmes serait condamnée aux supplices les plus durs.
Envahie par ces réflexions, madame Falconnet, une broderie à la main, le volume dans son panier à ou* vrage , lisait, posait le livre pour méditer, reprenait sa broderie, ne faisant pas un point d'aiguille sans rêver à cette femme qu'elle eût souhaité exister idéalement dans le cerveau de Raymond.
Alors elle rouvrait le volume. Il n'y avait pas h douter que le portrait existât! La veuve fermait le livre avec découragement. Des détails de physionomie trop positifs, la couleur des cheveux, la transparence de la peau, de mignonnes oreilles, indiquaient que Raymond n'avait pas pris dans son imagination un modèle représenté sous tant de formes.
Un matin, la mère de Raymond se leva de meilleure heure que d'habitude. N'ayant pas reposé de la nuit, elle cherchait un adoucissement à ses inquiétudes dans les soins du ménage.
Elle s'occupa d'abord à mettre de l'ordre dans la pièce du rez-de-chaussée qui donne sur la rue.
Le bruit d'une fenêtre ouverte au premier étage de la Maison de pierre lui fit involontairement lever la tête.
Paule, souriante, s'accoudait sur le balcon. Madame Falconnet admira cette gentillesse et celte fraîcheur comme elle eût respiré un bouquet de fleurs.
Presque au mémo instant la mère entendit son fils ouvrir sa fenêtre.
Une rougeur subite envahit la figure de Paule. Cela étonna la veuve, qui regarda avec plus d'atteniion.
Paule venait de s'asseoir, un volume à la main, le volume de Raymond.
— Serait-ce elle? pensa la mère... C'est elle!
Madame Falconnet se le dit immédiatement. Le portrait était trop ressemblant. Peintre et modèle avaient trahi leur setret.
Paule lisait lentement et interrompait chaque strophe par de vagues regards d'émotion, de reconnaissance et de tendresse.
La mère de Raymond poussa un soupir de bonheur. Son fils aimait une femme qui le méritait!
L'émotion de la veuve fut si grande qu'elle se retira. Les deux enfants s'aimaient. Il fallait les laisser à leur amour.
Une mère confidente se sent quelquefois gênante.
Pourtant elle fit de telle sorte qu'elle rencontra Raymond qui sortait.
La veuve voulait étudier la passion inscrite sur les traits de son fils. Jusqu'où l'amour avait pénétré, c'est ce qui l'inquiétait.
— Adieu, mère ! je vais travailler, dit Raymond.
— Bon courage, mon enfant ! répondit-elle en lui serrant les mains avec une vivace étreinte qui signifiait :
— Aime-moi toujours comme je l'aime !
Quoique les salons aristocratiques de Toulouse restassent étrangers, aux mouvements de la ville, le bruit des succès de Uaymoud y avait pénétré, grâce à René d'Espipat, qui se donnait la maligne joie de réciter les pièces de son ami et d'en parler au monde académique fréquentant l'hôtel de sa tante.
De la part de tout autre cet enthousiasme eût été mal tu; mais que ne permettaient pas les douairières à ce t charmant jeune homme ? »
Les académiciens acceptent difficilement qu'il se produise quelque événement littéraire en dehors de leurs coteries. Toute intelligence qui les dépasse, ils la traitent volontiers de subversive. Aussi les articles de journaux, es acclamations dos étudiants, la réputation faite à Raymond par la bourgeoisie sonnaient faux aux oreilles des membres des Jeux-Floraux.
Un être pouvait-il exister sans le patronage de l'Académie? Le corps des Illustres ne l'admettait pas. Tout par l'Académie, tout pour l'Académie était la devise de ces vieillards.
Pour eux, quelle portée avaient les journaux? Us ne les lisaient pas. Les étudiants pouvaient faire des ovations h Raymond , les bourgeois souscrire à son poëine, Les académiciens ne reconnaissaient pas a ces gens. *
L'abbé Supplici ne jugeait pas ainsi la situation, surtout dans la circonstance actuelle ; il craignait l'opinion publique, car Saturnin s'était plaint à lui des railleries de ses collègues de l'étude. Comme M. Supplici avait résolu de faire triompher Saturnin aux prochaines élections, il l'engagea à rendre visite aux principaux académiciens, sous couleur de leur demander des renseignements biographiques touchant feu M. de Castelgaillard.
— Vous mettrez en avant, dit-il, un travail que vous préparez à la mémoire du défunt; ainsi vdus vous serez ouvert nombre de portes pour le jour où vous poserez officiellement votre candidature au siège de maintencur. Écoutez ces messieurs avec déférence, ajouta-l-il, soyez toujours de leur avis ; à un moment donné ils ne manqueront pas d'être du vôtre.
La première visite de Saturnin fut pour H. Castelnau- Picampau, un des plus notables personnages des Jeux- Floraux.
Les murs de son antichambre étaient couverts de parchemins ornés de cachets de cire rouge au-dessus desquels s'étalait en gros caractères le nom de Castelnau- Picampau.
En montant l'escalier, Saturnin put lire, encadrés sous verre, les brevets de diverses académies accordés à l'homme considérable qui faisait partie :
De la Société des Intrepidi de la très-ancienne ville de Cori ;
De la Société des Sauveteurs du Midi ;
De la Sociélé de la Florimontana deg % Inviolati de Monteleone;
De l'Académie flosalpine de Gap ;
De la Société des Affaticati de Tropea;
De la Société académique de Poligny,
Et de bien d'autres illustres assemblées savantes de province et de l'étranger.
A M. Castelnau-Picampau, l'un des hommes les plus occupés, les plus décorés, les plus brevetés de France, il De manquait qu'un fauteuil à l'Académie française; mais il se rattrapait sur la quantité d'autres sièges non moins officiels et passait rarement trois mois sans recevoir un brevet nouveau qu'il adjoignait à ses anciens cadres.
Saturnin lui ayant exposé le motif de sa visite :
— Vous mevovez dans la douleur, s'écria Caslelnau- Picampau, l'Académie de Loches vient de se dissoudre... Cet événement m'a porté un coup au cœur ! Les messieurs de Loches étaient de véritables travailleurs ; leur bulletin contenait des morceaux hardis et profonds. L'an passé, monseigneur le ministre de l'Instruction publique avait encouragé ces érudits par une allocation honorable, et voilà que je reste, pleurant sur l'Académie de Loches, sans autre consolation que de reporter les yeux sur le brevet que ces messieurs m'avaient octroyé... Je vois à votre physionomie, jeune homme, que vous partagez mes regrets sur ce flambeau intellectuel que la Touraine ingrate a laissé éteindre. L'Académie de Loches était un acheminement aux Jeux-Floraux... Les penseurs lochois nous épargnaient bien des refus inutiles, car le brevet d'académicien de Loches était déjà un titre à mes yeux comme à ceux de mes collègues... Où trouver maintenant »ne pépinière déjeunes intelligences déjà éprouvées? Qui élèvera, pour téter le sein des Muses, des nourrissons comme ces messieurs de Loches? Il v a des instants oft
je cherche à oublier mes chagrins, en écrivant une élégie sur l'Académie de Loches. J'attends, je mets un frein à ma pensée au lieu de lui faire sentir les éperons... Loches d'ailleurs n'est pas facile à rimer... La rime, jeune homme! Comme ces messieurs de Loches comprenaient la rime! Tenez, voilà ce que m'écrivait il y a un peu plus de huit jours le président de l'Académie de Loches.
Ici M. Castelnau-Picampau mit trêve à son discours pour feuilleter une énorme liasse de lettres.
Quant à Saturnin, il n'avait pu placer un mot; un bourdonnement emplissait sa tête comme si Loches eût été cloche.
L'académicien, ayant trouvé ce qu'il cherchait, lut une demi-douzaine de lettres auxquelles il attachait un i ntérét considérable. C'était un arpenteur de Loches qui, convoitant une Violette d'argent aux Jeux-Floraux, annonçait l'envoi d'une barrique de vin de Saint- Avertin.
— Les coteaux de ce pays fournissent des produits véritablements excellents, dit M. Castelnau-Picampau, en claquant de la langue.
Une autre lettre accompagnait une cargaison de rillettes de Tours et des compliments sur le beau génie de l'académicien.
— Je cherche, dit-il, la dernière lettre qui m'est doublement précieuse... Un candidat, que l'Académie a couronné, me faisait passer, avec ses sentiments de gratitude, une demi-douzaine de pots de raisiné.
Castelnau-Picampau regarda tout à coup Saturnin de la tête aux pieds.
— Jeune homme qui arrivez de Loches, dit-il, ne vous a-t-on pas chargé de quelque chose pour adoucir mes regrets?
D'un coup d'oeil de douanier, l'académicien sondait les poches de Saturnin.
— Pardonnez-moi, monsieur, dit celui-ci; je n'arrive pas de Loches.
— Et alors ? s'écria Castelnau-Picampau d'un ton qui signifiait : Que venez-vous faire ici, puisque vous n'apportez aucune victuaillc ?
— Je souhaitais, monsieur, vous demander quelques notes sur la vie et les ouvrages de M. de Castelgaillard.
Castelnau-Picampau se leva.
— M. de Castelgaillard, dit-il sèchement, n'entretenait aucun rapport avec l'Académie de Loches, voilà tout ce que je peux vous apprendre sur son compte.
Saturnin, confus de cette réception, salua l'académicien et rencontra au bas de l'escalier Laffitte-Vigordanne sautillant pour oublier le temps qu'il passait à faire antichambre.
De Ih, Saturnin alla rendre visite à M. Valcabrère, que l'abbé Supplici avait désigné a son élève comme un des membres qu'il était important de se rendre favorable.
Sec, maigre, les cheveux blancs ébouriffés, la figure couleur d'apoplexie :
— Que voulez-vous? Qui demandez- vous? dit Valcabrère d'un ton impérieux.
Effrayé, Saturnin se retrancha derrière le patronage de l'abbé Supplici.
— Encore un fameux choix de l'Académie! s'écria l'académicien. Qu'a fait M. Supplici pour entrer aux Jeux-Floraux? Moi, monsieur, j'ai composé une épopée en vingt-quatre chants avec les mêmes développements que l'Iliade... Eh bien! je ne trouve pas d'imprimeur, et je peux mourir sans faire jouir la France du fruit de mes veilles.
N'ayant pas réussi avec le nom de l'abbé S up pi ici, Saturnin mit en avant celui de M. de Castelgaillard, et il expliqua comment il entendait peindre la vie et les actes du défunt.
— Les actes de Castelgaillard ! s'écria Valcabrère qui devint bleu. Un pingre qui n'a rien fait pour protéger les lettres. Si ce Castelgaillard avait voulu avec sa fortune, à quoi lui sert-elle aujourd'hui ? m' avancer les fonds suffisants pour imprimer nies observations sur les comparaisons de l'Iliade ! Car vous saurez que la partie la plus brillante d'Homère gît dans les comparaisons... Après des travaux énormes j'ai pu convaincre Castelgaillard que, non content d'avoir constaté le chiffre de ces comparaisons, je les avais classées par catégories en signalant dans une colonne spéciale d'observations les répétitions et les longueurs dont elles ne sont pas exemptes... Le Castelgaillard dont vous m'entretenez ne m'a pas prêté un liard, monsieur. Pièces en mains je lui prouvais que les vingt-quatre chants de l'Iliade comportent deux cent dix-neuf comparaisons, ce qui fait une moyenne de neuf par chant... Castelgaillard a fermé l'oreille... J'avais établi cinq registres que voici. L'un contient les comparaisons prises aux météores, l'autre celles relatives aux dieux. Voilà un cahier rempli de comparaisons tirées du règne végétal; en voici un autre tiré de la nature; les fleuves et les montagnes entre autres fournissent force comparaisons. Castelgaillard ne dénoua pas les cordons de sa bourse... Cependant il savait que la publication de mon épopée, contenant un tiers de comparaisons de plus qu'Homère, constituerait en librairie un de ces succès qui, en même temps qu'il ouvre une nouvelle voie au poëme épique trop délaissé, eût enrichi mes derniers jours. Et vous me demandez des renseignements sur ce Castelgaillard inepte dont' je n'ai pas
suivi le convoi! Non, monsieur, je n'étais pas au cimetière. Mon absence a été remarquée, tant mieux ! II ne sera pas dit que l'auteur de la plus vaste épopée de la France a rendu ies derniers hommages à un homme qui eût refusé une obole au vieil Homère lui-même.
Là-dessus Saturnin crut devoir se retirer, l'irascible Valcabrère s'étant plongé la tête dans les mains, sans se douter qu'après la visite de Saturnin, il fallait recommencer le même discours pour Escanecrabe, qui venait d'entrer.
Désappointé sur l'issue de ces visites, Saturnin confia ses doléances à l'abbé Supplici.
— Cher enfant, dit l'abbé, ne vous effrayez pas de l'aridité des réceptions que subissent ceux qui sollicitent la voix des académiciens. Sans doute nous comptons au sein des Jeux-Floraux de bienveillants inainteneurs, quoiqu'ils soient rares. Votre première visite sera pour M. Fadas, un homme tout miel. En comparant M. Valcabrère à M. Fadas, vous vous direz quelle distance sépare un homme de formes excellentes de cet enragé avec son poème épique... H. Fadas vous complimentera, vous promettra tout ce que vous souhaitez. Ne comptez ni sur ses louanges, ni sur ses promesses... A peine serez-vous sorti de chez lui que M. Fadas vous aura oublié... Tandis que, la bile de M. Valcabrère calmée, il peut devenir serviable... En le revoyant, amenez-le à vous donnerlecture d'un chant de son épopée, témoignez un vif enthousiasme. 11 y sera sensible. Les compliments que vous adresseriez à M. Fadas n'auraient pas plus de solidité qu'un clou enfoncé dans du coton. En général, méfiez-vous des hommes trop aimables à la première entrevue; attachez-vous, au contraire, à amollir la couche de rudesse de certains autres... Ce sont les plus maniables.
Par de tels conseils, l'abbé Supplici dressait Saturnin et lui faisait entrevoir à quel prix est obtenu un fauteuil aux Jeux-Floraux, et quelles délices attendaient à l'Académie le candidat, son temps d'épreuves passé.
Un matin, l'abbé Supplici entra dans les magasins qu'occupait Negogousse, rue du Chapeau-Rouge.
Le négociant, plongé dans l'étude de son grand livre, jetait un coup d'œil de satisfaction sur le mariage du Doit et Avoir, car à l'Avoir, où étaient alignées de nombreuses phalanges de chiffres, le père lisait à chaque ligne le nom de Paule.
Sous les intérêts matériels se cache quelquefois la poésie.
Negogousse regarda avec surprise le prêtre, qu'il voyait pour la première fois. Évidemment, ce n'était pas là un commettant.
M. Supplici, ayant décliné sou nom et son titre :
— Je désirerais, monsieur, si vous aviez un instant, vous entretenir du procès que vous intente H. Massabrac, d'Avignon.
A ce mot, Negogousse devint tout oreilles, le procès Massabrac étant la seule pierre qui gênât sa route.
— Monsieur, dit l'abbé, je suis chargé de diriger un jeune homme d'une de nos meilleures familles ,
496 LA BELLE PAULK
M. Saturnin de Poucharramet, dont la compréhension en affaires e^t telle, que Me Trebons lui a confié les pièces de la procédure qui vous touche.
Negogousse secoua la tête, indiquant qu'il se rappelait cette circonstance.
— Ayant reçu mission par l'honorable famille de Poucharramet, de surveiller tous les actes de cet intelligent jeune homme, il m'a été permis d'étudier la grave affaire qui vous concerne.
Negogousse parut étonné.
. ^ — Vous êtes surpris, monsieur, qu'un prêtre s'occupe d'affaires litigieuses... En effet, pour la première fois, j'aborde au terrain de la procédure, et cela parce que M. de Poucharramet m'en a prié, tant il a pris à cœur vos intérêts.
— Ah ! dit Negogousse.
— Saturnin y apporte l'heureux enthousiasme de la jeunesse, ne voit dans la vie que Massalirac et m'en parle sans cesse avec indignation.
— Vraiment! s'écria le négociant.
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Au début, je dois vous l'avouer, j'y prêtai mince attention, n'ayant pas le plaisir de vous connaître; mais l'insistance de cet excellent jeune homme me frappa, et moimême, un jour, je fus surpris de prendre un vif intérêt à la défense d'un compatriote contre les demandes illégitimes de ce Massabrac.
— N'est-il pas vrai que j'ai raison? s'écria Negogousse.
— Parfaitement, monsieur; vous avez agi en commerçant honorable, laissant votre adversaire se servir des armes de la mauvaise foi.
— Voilà qui est bien parlé, dit Negogousse en se frottant les mains.
LÀ BELLB PAULÉ 197
— Les prêtres lisent dans les consciences, reprit J'abbé; et si les affaires civiles pouvaient se dénouer par les ministres de l'Eglise, on obtiendrait des arrangements contre lesquels échoue trop souvent la justice des hommes. J'ai donc discuté votre affaire en compagnie de M. de Poucharramet ; pour exciter son imagination, je me servais des arguments de Hassabrac... Il est même arrivé quelquefois que j'ai battu Saturnin, le légiste.
— Sans doute, dit Negogousse, un jeune clerc...
— Ne vous méprenez pas, mon cher monsieur, sur la jeunesse de H. de Poucharramet; elle recouvre de profondes connaissances en droit, et si j'ai triomphé parfois de mon adversaire, c'est que Hassabrac a la partie belle...
— Tout à l'heure, monsieur l'abbé, vous trouviez ma cause excellente.
— Sans doute. A mes yeux vous avez raison, mais aux yeux de la justice !... Votre procès offrira de nombreuses difficultés par la raison que votre loyauté n'a pas prévu un Massabrac retors et rompu à toutes les malices de la chicane... Après avoir côtoyé les sentiers de la friponnerie, il s'est enfermé dans la forteresse du droit strict, d'où il sera difficile de le déloger. Aussi est-ce une bonne fortune pour vous que M. Saturnin de Poucharramet ait été choisi pour suivre la marche de votre affaire.
L'abbé, ayant baissé la voix, s'approcha de Negogousse.
— Entre nous, M. de Poucharramet vous sera plus utile que M6 Trebons, quoique cet officier ministériel jouisse dans le pays d'une réputation légitimement acquise.
— Bah! s'écria Negogousse, qui écoulait l'abbé avec une vive attention.
— Pour bien me faire comprendre, continua M. Supplici, supposez une âme souffrante se confiant à un ecclésiastique déjà chargé de mettre en paix de nombreuses consciences. Quel que soit son zèle, ce prêtre ne pourra soulager la pauvre âme avec autant de zèle qu'un directeur voué à une personne seule, qui, pénétrant dans son cœur, s'y loge pour ainsi dire, afin d'en étudier les secrets mouvements. De même, M* Trebons ne peut voir aussi clair que M. de Poucharramet dans l'affaire Massabrac, par la raison que l'avoué a cinquante affaires litigieuses en tête, auxquelles il ne prêter qne quelques minutes d'attention. Le dévoué Saturnin , enthousiaste de son premier procès, est tout à votre affaire. Il a pris possession de vous, il est devenu l'honorable Negogousse, épouse votre loyauté, s'indigne contre la mauvaise foi de Massabrac, et j'ose dire que votre procès le préoccupe plus que vous-même.
— Oh! s'écria Negogousse.
— 11 en est ainsi, cher monsieur. A table, M. de Poucharrnmet me parle constamment de Massabrac. Vous ai-je dit que nous nous occupions de votre affaire même à la promenade?.*. Enfin, Massabrac est une telle obsession pour le bon Saturnin, qu'il en parle sans cesse...
— J'en parlerais bien aussi, dit Negogousse ; mais... L'abbé Supplici interrogea du regard le marchand
d'huile.
— (1 ne faut pas attrister ma fille de pareils détails.
— Vous avez une fille, monsieur? dit l'abbé.
Un sourire passa sur les traits de Negogousse et les embellit momentanément; car trois choses illuminent les physionomies les plus vulgaires : l'amour, la naissance d'un enfant, la mort.
— Mademoiselle votre fille doit s'estimer heureuse de posséder un père animé de si généreux sentiments.
Vous ne devez pas croire au mal , monsieur? demanda l'abbé.
— Je travaille pour Paule, sans m'inquiéter comment agissent les autres.
— Loyal et simple cœur! s'écria l'abbé en serrant affectueusement la main de Negogousse, qu'il garda dans les siennes.
Chose singulière, cetle pression de mains fit éprouver à Negogousse une sensation qu'il n'avait jamais ressentie. La main de l'abbé était fine et insinuante comme celle d'une femme; sa moiteur pénétrait à travers la rude enveloppe du marchand d'huile.
La figure de M. Supplici était mince et sèche, son regard gris et dur ; mais Fonction de sa main était si particulière, que Negogousse, sous le charme d'une telle pression, se sentait prêt à mille confidences.
— Quel est le directeur de mademoiselle votre fille? demanda l'abbé.
— Elle n'en a pas, dit Negogousse.
Le prêtre s'étant enquis de l'âge de Paule :
— La religion, dit-il, est un grand appui pour la femme dans toutes les circonstances de la vie.
— Paule va h l'église, reprit Negogousse, et voit une fois par semaine, à la maison, M. Desinnocends.
— Un pauvre homme ! s'écria l'abbé avec dédain.
— Il est estimé dans notre quartier, dit Negogousse.
— Sans doute; mais petite intelligence.
Negogousse ne disait mot, se sentant sous le joug
d'un esprit dominateur.
— Cerveau étroit, ajouta l'abbé,. esprit à courte vue que M. Desinnocends. Connaît-il l'affaire Massabrac?
— Il a dû m'en entendre parler.
— Quel conseil vous at-il donné?
— Aucun, dit Negogousse.
— Que vous disais-je des aptitudes de M. Desinnocends? Nulles... Un prêtre doit s'inquiéter autant du temporel que du spirituel.
Ayant questionné Negogousse sur l'emploi des journées do Paule, H. Supplici blâma son collègue de ne pas avoir prêté plus d'appui à cette jeune conscience, qui, selon lui, ne devait pas rester inoccupée, en compaguie de ses pensées.
Comme il se levait pour prendre congé, Negogousse accompagna le prêtre dans la cour, le reconduisit à la porte de la rue, et l'eût suivi jusqu'à son domicile, tant l'impression produite sur lui par M. Supplici était vive.
Ayant manifesté le désir de revoir le prêtre :
— Mon ministère, dit l'abbé, m'ordonne de donner mon temps a ceux qui ont recours à mon assistance.
Là-dessus M. Supplici sortit; toutefois, étant revenu sur ses pas, il trouva Negogousse sur le seuil de son magasin, regardant avec enthousiasme celui qui prenait si vivement ses intérêts.
— Inutile, cher monsieur^ dit l'abbé, de parler à M- Trebons du zèle si particulier que déploie M. de Poucharramet dans votre affaire. . . L'avoué pourrait se montrer un tantinet jaloux de son clerc.
— J'entends, monsieur l'abbé, répondit Negogousse.
— Et moi-même ne pourrais-je pas essuyer quelque blâme de prendre trop à cœur des intérêts privés au détriment de ceux de l'Église?
Negogousse jura le secret, et encore une fois s'empara des mains de l'abbé, qui se retira heureux de cette confidence. 11 était venu rendre visite à un individu, s'attendant à une réception banale; il sortait plein d'espérances.
Le système de M. Supplici consistait, ayant aperçu un bout de fil dénoué, à le suivre jusqu'à son peloton.
Toute relation qui s'ouvrait par voie indirecte, il la creusait. Pas d'être qui lui fût indifférent. En quoi un homme pouvait être utile à ses intérêts ou à ceux des êtres qu'il protégeait, voilà ce que demandait le prêtre.
Esprit plein de méthode.
Quoique son ministère le mît avec nombre de gens sans portée qui eussent fatigué tout autre, l'abbé Supplici ayant classé ces gens, savait purger son cerveau de faits inutiles. La méthode était sa faculté dominante, car elle est la principale loi de la société qui fait que tant d'intelligences insouciantes n'aboutissent pas pour avoir négligé de classer hommes et choses.
Quelques jours auparavant, l'abbé Supplici avait rencontré Saturnin portant sous le bras le dossier Negogousse. Par habitude, le prêtre interrogea le jeune homme sur la nature du débat, les adversaires qui en faisaient les frais, et sans se rendre compte du parti à tirer de Negogousse, M. Supplici lui rendit visite. Cette démarche pouvait ne pas aboutir. Qu'importe? L'abbé obéissait à son système.
L'entrevue avec le marchand d'huile donna raison au prêtre, qui exagéra à dessein l'enthousiasme de Saturnin.
Le clerc était loin de déployer une telle activité dans les affaires; lui-même, l'abbé Supplici, à peine avait-il parcouru d'un coup d'œil le dossier ; mais c'en était assez pour faire preuve dans le cas actuel de connaissances juridiques auxquelles crut Negogousse.
Le même soir M. Desinnocends dinait à la Maison de pierre. Pourla première fois Negogousse, devenu observateur de rencontre, regarda attentivement le vieux curé, ses deux étages de menton, ses gros yeux bleus aussi clairs que son âme, sa lèvre inférieure pendante et charnue. La bonté peinte sur les traits du prêtre cha-
rilable n'empêcha pas Negogousse de se rappeler qu'il se trouvait en face de celui que M. Supplici appelait un pauvre homme.
M. Desinnocends souriait des gaietés de Paule.
— Petite intelligence ! répéta machinalement Negogousse.
S'étant levé pour regarder dans la glace sa large encolure et sa grosse tête, Negogousse la compara avec le front de M. Desinnocends, et comme un physiognomoniste, à part lui il s'écria :
— Cerveau étroit!... Connaissez-vous M. l'abbé Supplici?... demanda-t-il tout à coup au prêtre.
— J'en ai entendu parler comme d'un ecclésiastique remarquable.
— J'espère que la semaine prochaine nous l'aurous à dîner.
— Monsieur le curé, dit Paule, ne manquez pas surtout.
M. Desinnocends balbutia quelques mots d'excuse.
— J'ai si peu de temps, je néglige mes pauvres, disait-il.
— Si M. Desinnocends a des affaires graves? reprit Negogousse.
Paule insistait près du vieillard.
— Mon enfant, disait le curé, au nom des malheureux, accordez-moi un congé d'une huitaine.
— Sans doute, reprit Negogousse, qui abondait dans le sens de M. Desinnocends, espérant que son hôte habituel le priverait celte fois de ses inaptitudes intellectuelles.
M. Desinnocends, pour se tirer d'embarras, promit de venir le lendemain rendre réponse. Quand il fut parti :
— Je préfère, dit Negogousse, que l'abbé Supplici ne se rencontre pas avec un esprit à courte vue.
Paule regarda son père avec élonnement.
— Tu sauras pourquoi, ma fille... Nous avons une affaire grave à traiter pendant le dîner,
— Une affaire grave ! pensa Paule soucieuse.
Huit jours plus tard eut lieu le dîner auquel manqua M. Desinnocends, d'une timidité telle qu'il craignait de se rencontrer avec un collègue de la réputation de M. Supplici. Sa place était occupée par Saturnin de Poucharramct, que Negogousse avait invité en compagnie de son directeur.
On devait surtout parler de l'affaire Massabrac. L'abbé Supplici s'occupa exclusivement de Paule, ne tarissant pas en compliments sur sa beauté.
Paule se sentait gênée. Dans les poésies personnelles que lui consacrait Raymond, il y avait quelque chose de plus délicat et de plus voilé.
Saturnin ne disait mot; Negogousse, s'imaginant que la préoccupation des affaires rendait le clerc silencieux et concentré, n'en admirait pas moins celui que l'abbé Supplici avait appelé « le flambeau du droit » .
De temps en temps, l'abbé Supplici rappelait les titres de son élève, la Fleur qu'il avait obtenue aux Jeux-Floraux, faisant remarquer toutefois que le culte de la poésie ne détournait pas Saturnin des études judiciaires. Suivant l'abbé, la pièce qui le sacrait poète n'offrait rien de commun avec les folles rimes et les vaniteuses légèretés auxquelles un public désœuvré accordait trop d'attention.
— Le Prêtre mourant, dit-il, était un hommage rendu à l'Église, un accident dans la vie d'un jeune homme que l'exercice de ses devoirs religieux avait entraîné dans les sentiers de la poésie.
Son succès, il le devait au mouvement irrésistible d'un cœur pieux. Hors de 15, Saturnin était tout entier au
droit. D'ailleurs, eût-il eu d'autres idées, que l'affaire Massabrac, qui emplissait son cerveau, lui rendait impossible d'aligner des rimes.
Là-dessus, l'abbé prit congé de Negogousse, alléguant que Saturnin devait se plonger le soir même dans une nouvelle étude du dossier.
— Nous ne vous quittons pas, lui dit-il ; nous allons vous retrouver dans les pièces de la procédure.
Negogousse était ravi de l'heureux hasard qui l'avait mis en relations avec le prêtre.
Non moins ravi, M. Supplici pensait en route a ceci Une belle fille, une belle dot, une belle charge.
— Saturnin, écoutez-moi attentivement, lui dit-il. M9 Trebons commence à se fatiguer. A partir d'aujourd'hui qu'une idée fixe s'empare de vous : remplacer votre patron. L'étude est excellente et chère ; mais la jeune fille est belle et riche. Sérieusement, mon cher Saturnin, en rentrant nous allons lire les pièces de l'affaire Massabrac.
Pau le ressentait maintenant de vagues inquiétudes. Negogousse se tenait sur la réserve avec M. Desinnocends. D'un autre côté, les visites fréquentes de l'abbé Supplici à la Maison de pierre gênaient la jeune fille, qui n'éprouvait aucune sympathie pour le prêtre.
A l'intérieur, Negogousse ne parlait maintenant que de M. Supplici et de Saturnin. De Raymond, il n'en était pas question; Paule pressentait qu'il faisait partie de ceux que l'abbé Supplici englobait dans une commune réprobation.
Plus d'une fois, Paule, entraînée par le prêtre sur le chapitre de la religion, avait senti que cette religion n'était pas la même que M. Desinnocends montrait douce, charitable, facile à pratiquer.
Quelque chose de vague et de triste s'étendait sur les pensées jadis si riantes de Paule. Elle devenait anxieuse, livrée à des réflexions sans cadre, semblables à des amoncellements d'épais nuages qui, menaçants, s'avançaient vers elle.
Les souvenirs de vif bonheur lui apparaissaient déjà loin et comme prêts à s'engloutir dans un précipice.
Raymond, lui aussi, subissait sa part de tourmentes.
L'enthousiasme toulousain avait cessé pour lui, comme tout s'efface dans ces pays, brièvement. Soutenu d'abord par l'opinion, Raymond avait trop compté sur l'appui du public.
Ce fut grâce à l'intervention de Loubens que le public prit parti pour le poète, pendant une quinzaine. Quinze jours dans le Midi représentent quinze ans dans le Nord. Une variation sensible s'était produite dans l'esprit bourgeois, dont l'admiration a les racines dévorées par le ver de la critique.
Un journal rempli du bruit des succès de Raymond., une peinture, un album de musique d'après des poésies, le ver dressait la tête et les fleurs enthousiastes étaient fanées, ce que sentait le poète, peu préparé à ces haut et bas de l'opinion.
Pourtant un regard de Paule le réconfortait. Chaque jour les deux amants puisaient dans leurs yeux la force nécessaire pour échapper aux tourments de la journée.
Un matin, Paule se tenait à sa fenêtre, plus triste que d'habitude. La veille, elle n'avait pu échapper à M. Supplici qui, en attendant l'arrivée de Negogousse, posa nettement sa candidature de directeur. La jeune tille devait se confesser à lui. Paule n'osa refuser. Elle avait le nom de M. Desinnocends sur les lèvres et ne put le prononcer.
Timide, sans défense, la jeune fille n'avait jamais manifesté de volontés devant un père qui allait au-devant de ses désirs. L'aspect de M. Supplici la glaçait, comme l'effrayaient les devoirs indiqués par le prêtre : direction, confession.
Jusque-là Paule s'était laissée aller à la vie comme va le papillon à la fleur. Elle pressentait un joug dans cette direction. Ses péchés, l'abbé Desinnocends les amnistiait
d'un mol, et les rares fois que Paule allait au confessionnal étaient une joie, car elle s'y entretenait avec le vieux prêtre comme avec un second père.
L'abbé Supplici n'avait rien de paternel. Quoiqu'il essayât de se montrer caressant, quelque chose de froid et de dur perçait à travers ses flatteries. Ses compliments sentaient l'apprêté. La voix n'était pas en harmonie avec la bouche. Quand Paule comparait les deux prêtres, elle se trouvait prête à ouvrir son cœur à l'abbé Desinnocends, à le fermer à l'abbé Supplici.
Plus d'une fois elle fut tentée de confier à M. Desinnocends l'amour qui l'entraînait vers Raymond. Vis-à-vis de l'abbé Supplici, elle cadenassait son cœur.
Ce fut dans cette situation d'esprit qu'elle aperçut la mère de Raymond travaillant auprès de la fenêtre du rez-de-chaussée. Longtemps Paule contempla cette pâle figure. Dans les lignes du visage de la veuve, elle cherchait les traits de Raymond; le jeune homme était souriant, la mère grave. Chez tous deux brillaient les mêmes yeux bienveillants, chez tous deux une exquise pureté.
Par hasard, lés regards de la mère de Raymond rencontrèrent ceux de Paule ; la jeune fille envoya un si aimable sourire que la mère répondit par un sourire engageant. Ce fut tout à fait instinctif. Un sentiment spontané poussa la mère à faire une avance à celle qui aimait son fils.
— Mamette, cria Paule, prépare mon mantelet, nous allons sortir.
C'était la première fois que Paule entrait dans la maison qu'habitait Raymond. En descendant le pas de la porte qui mène au corridor, le cœur de Paule bondit. Rien de plus naturel que cette visite à une voisine. Rien ne sembla plus hardi à la jeune fille. Cependant elle ne songeait pas à voiler son sentiment.
Un vers d'une ancienne chanson qui lui revint à la mémoire*: Vole, mon cœur, vole! fit qu'en entrant Paule donna congé à son cœur, lui permettant de faire l'école buissonnière dans la maison, de s'élancer dans le petit jardin, dans les corridors, partout où Raymond avait passé.
Déchargée de son cœur, Paule entra souriante et se trouva vis-à-vis de la mère de Raymond, qui d'abord l'embrassa. Ce baiser de bienvenue encouragea la jeune fille. Il lui sembla que depuis longtemps elle connaissait la veuve.
L'appartement était de dimension moyenne, haut et clair. Une exquise propreté en faisait le luxe principal ; le parquet brillait comme une glace. Des lambris gris recouvraient les murs. Pour tout ornement des fleurs sur la cheminée; cet intérieur respirait la tranquillité.
Elle-même, la mère de Raymond, était en harmonie avec l'ameublement. Des habits simples sans colorations voyantes; un teint pâle, mais clair; des yeux d'une excessive pureté dont le regard était bon à rencontrer.
La conversation s'engagea bientôt, la mère de Raymond se mettant à l'unisson des sentiments de la jeune fille qui, heureuse comme une pensionnaire sortie du couvent, faisait entendre un joyeux ramage.
Les yeux sur son travail, madame Falconnet se sentait distraite comme par une tendre chanson. Elle eût voulu que Paule parlât sans cesse, non pour scruter le sens de ses paroles; chaque mot de la jeune fille était comme une note de cristal qui vibrait à ses oreilles.
Une autre eût sollicité des confidences; la mère de Raymond, au contraire, les repoussait. Comme son aiguille courait alerte sur sa broderie :
— Me permettrez-vous, madame, dit Paule, de venir quelquefois travailler avec vous?
La vieille gouvernante regarda sa maîtresse en souriant.
— Oui, Mamelle, travailler...
— Capricieuse, dit Mamelle.
— - Mon père ne demandera pas mieux, n'est-ce pas, Mamelle ?
— Monsieur fait toutes les volontés de mademoiselle, dit la servante.
Paule ayant interrogé la mère de Raymond sur l'ouvrage qu'elle tenait en main :
— Ce sont des rideaux pour les fenêtres de Raymond.
Paule ne répondit pas. L'association de Raymond et de fenêtre fit qu'elle s'écria pour détourner la conversation :
— Le charmant tabouret!
Et elle tint avec insistance ses yeux baissés vers le tabouret sur lequel reposait son pied.
Au son de voix de, la jeune fille, madame Falconnet jugea imprudent de continuer la conversation sur ce sujet délicat. Ayant surpris le secret de Paule, elle lisait clairement dans ce jeune cœur, et en ce moment elle se repentait d'avoir ouvert sa porte à la jeune fille.
11 valait mieux ne pas encourager Paule à revenir. La distance de fortune qui séparait Raymond de l'héritière était trop grande.
Pourtant madame Falconnet pensait au mot de Manette, qui avait traité Paule de capricieuse. N'étaient-ce pas caprices habituels aux jeunes filles que ces regards à 'a fenêtre, ingénues amourettes que, dans le Midi, les parents favorisent plutôt qu'ils ne s'y opposent?
Quatre heures sonnèrent à la pendule.
La mère de Raymond se leva , alléguant des occupations dans une autre partie de la maison.
Madame Falconnet agissait ainsi pour que Paule ne fût rencontrer son fils; pourtant Paule, qui aurait bien voulu voir Raymond, ayant demandé la permission de venir visiter la veuve :
— Habituellement , de une heure à trois , ma chère enfant, je suis à la maison , dit madame Falconnet en embrassant la jeune fille.
Dans le corridor, Paule retrouva son cœur qui, ayant battu la maison, revenait chargé de confidences.
Tout, dès lors, dans le modeste intérieur de la veuve, prit une couleur poétique, les marches de l'escalier , la couleur des murailles, la chambre de Raymond, dans laquelle le cœur de Paule s'était introduit, y faisant une ample et riche moisson.
L'abbé Supplici étudiait le procès Massabrac eu compagnie de Saturnin, aux yeux duquel il faisait luire incessamment la dot et l'étude, pour corriger l'aridité de cette procédure ; mais l'examen approfondi des dossiers n'empêchait pas l'abbé de fréquenter Negogousse et Paule, dans les bonnes grâces de laquelle il cherchait à s'insinuer.
Negogousse, voyant un homme si dévoué à ses intérêts, n'ouvrait la bouche que pour parler du prêtre à sa fille. Sans cesse il répétait, avec l'assurance que sa cause était mauvaise, qu'il ne pouvait gagner ce procès ?u'à l'aide de Saturnin et de M. Supplici.
Paule se résignait, n'osant avouer le peu de sympathie qu'elle ressentait pour le prêtre et son élève. Comment s'opposer, d'ailleurs, à l'action de M. Supplici, qui s'entremettait obligeamment dans une si grave affaire et ne répondait aux froideurs de la jeune fille que par des paroles mielleuses?
Un jour, madame de Parrequeminières franchit le seuil Je la Maison de pierre. Une marquise chez un marchand
d'huile ! Ce sont de ces visites qui caressent la vanité des plus enragés partisans de l'égalité.
Madame de Parrequeminières venait visiter la Maison de pierre, en compagnie de M. Supplici.
Tout d'abord la marquise s'enthousiasma sur la beauté de Paule. Toulouse possédait une si belle enfant, et sa réputation n'était pas venue jusqu'à elle !
Le cœur de Negogousse bondissait de joie, celui de Paule sautillait gaiement, tant les femmes du monde ont une puissance fascinatrice.
Pressée par le prêtre, qui avait négocié cette visite pour servir ses projets, madame de Parrequeminières était venue,* croyant trouver une petite bourgeoise douée d'une beauté de rencontre.
— Vous êtes un fin connaisseur, monsieur l'abbé, ditelle.
Le même jour, la marquise emmena Paule dans sa voiture et fut ravie de la naïveté de sentiments de celle qu'elle appelait « charmante enfant ».
Le lendemain, elle obtint de Negogousse la permission de garder Paule à diner. Il y avait, au fond de l'esprit de la marquise, quelque malice dans la présentation de la jeune fille aux habitués de son salon.
A peine entrée, Paule éclipsa la beauté des Toulousaines à la mode. Les dix-sept ans de l'enfant étaient un soleil devant lequel s'éteignaient les artifices de toilette des autres femmes. Paule fit sensation parmi les hommes, éblouis de tant de jeunesse, de candeur et de charme.
Ces sentiments sont ceux que perçoit spontanément une jeune fille, quoiqu'elle ne les analyse pas. Paule ressentit le contre-coup de ces admirations; dans le salon de la marquise, elle marchait sur un terrain enthousiaste. Les femmes restaient muettes et consternées, les
hommes s'approchaient de la jeune tille pour la respirer, comme une fleur.
D'abord Paule fut gênée des compliments que chacun lui adressait et du rôle qu'il lui fallait jouer, assise entre la marquise et l'abbé Supplici.
D'un regard, le prêtre, fit signe à Saturnin de s'approcher.
— M. de Poucharramet , votre admirateur , dit-il à Paule , désire vous présenter ses hommages.
En même temps l'abbé approchait près du fauteuil de la jeuue fille une chaise basse sur laquelle Saturnin s'assit sans dire mot ; mais il était soutenu par M. Supplice qui, abdiquant toute initiative, racontait à la marquise le rôle que l'avoué avait confié à son clerc dans le procès Negogousse.
Chaque root du prêtre avait sa portée comme chacun de ses actes. Ce n'était pas sans intention que M. Supplici avançait une chaise basse. 11 voulait que Saturnin, presque aux genoux de Paule, parût dans une sorte d'inlimité avec la jeune fille.
D'un mouvement à la fois spontané et réfléchi, le prêtre fit rouler la chaise de telle sorte qu'elle servit de barrière autour de Paule et qu'elle empêchât d'autres hommes de venir la complimenter.
Les batteries de M. Supplici avaient été disposées de telle sorte qu'à la suite de quelques entrevues dans le salon de madame de Parrequeminières, les habitués devaient répandre la série de propos dont est avide la province :
— M. Saturnin de Poucharramet a passé la soirée à s'entretenir avec mademoiselle Paule.
Observation à laquelle les chroniqueurs du dehors ajouteraient sans doute :
— M. Saturnin fait la cour à mademoiselle Paule.
Ce qui amènerait la terminaison inévitable :
— M. de Poucharramet épouse mademoiselle Paule.
Malheureusement, Saturnin, quoiqu'il fût stylé par M. Supplici, répondait peu k ces plans. L'élève faisait un mince honneur au maître. De nature solitaire, effrayé à la vue d'une femme, Saturnin n'avait pas de dehors qui prévinssent en sa faveur.
D'habitude, Saturnin se dissimulait dans un coin du salon, et le prêtre constatait à regret que ce n'était pas pour observer. Le clerc se cachait comme s'il eût eu conscience de sa misère d'esprit. De petits yeux que la nature avait ouverts comme avec une vrille, un long nez embarrassé de sa tenue, un front fuyant, des cheveux gras et plats, une physionomie enlaidie par des feux malsains, formaient un ensemble trop disparate avec ht belle Paule.
L'homme succombait sous le poids que lui imposait son directeur. Aussi faisait-il aux pieds de Paule la figure d'un ver prêt à salir un beau fruit.
La jeune fille, ne soupçonnant pas la trame qu'ourdissait l'abbé, témoignait à Saturnin une bienveillance égale à celle qu'elle accordait à tous ceux qui s'approchaient d'elle; même elle s'efforçait de faire germer intérieurement quelques sympathies pour celui qui, selon le témoignage de M. Supplici, s'occupait si vivement des intérêts de son père.
— M. Saturnin sera un de nos profonds légistes, dit h la marquise le prêtre d'un ton assez haut pour qu'on l'entendit dans le salon.
Un de nos profonds légistes est une qualification qui commande le respect.
Saturnin pouvait s'habiller disgracieusement, aller au rebours des usages du monde, se montrer incivil. Il était
posé comme un de nos profonds légistes. Un prêtre lui décernait ce brevet.
Le clerc possédai! déjh la cravate blanche du profond légiste; ce symbole suffisait aux yeux de tous.
Cependant M. Supplici, dont la nature n'avait pas garrotté l'esprit par de vaines illusions, s'inquiétait de l'attitude de son élève, qui ne relevait pas un extérieur disgracieux par la profondeur de ses connaissances en matière de droit.
Lui, prêtre, s'efforçait de devenir légiste; mais les connaissances qu'il acquérait par un labeur opiniâtre n'entraient pour rien dans le fonds de Saturnin. M. Supplici ne parvenait pas h faire naître l'ardeur nécessaire î un homme qui, débutant au barreau par l'affaire Negogousse, devait être assuré de la gagner.
Negogousse refuserait-il la main de sa fille à celui qui défendait sa fortune ?
Malheureusement, M. Supplici avait basé l'espérance d'une belle récolte sur un sol ingrat. L'esprit de Saturnin ne s'ouvrait pas : l'extérieur du protégé était d'accord avec les aridités de l'intérieur.
Avec amertume M. Supplici revint de la soirée de madame de Parrequeminières. Une occasion s'offrait à Saturnin de se montrer aux yeux de tous aspirant a la main fo Paule, et il était resté embarrassé, froid, contraint, renfrogné, réalisant trop vivement l'idéal du profond kgisle.
Tout autre que l'abbé eût abandonné un tel élève; mais M. Supplici, doué d'une ténacité sans bornes, s'entêtait à une éducation si laborieuse. Saturnin devenait une statue à animer.
Sans avoir pénétré dans les myslères de la physiologie, lue l'enseignement clérical voit d'un mauvais œil, l'abbé, ayant scruté longuement la nature de Saturnin,
n'y trouvait rien qui s'opposât à une éducation juridique. Le cerveau était sain, l'intelligence ne pouvait sans cesse regimber; M. Supplicien attendait l'épanouissement avec la perplexité d'un inventeur.
Cependant le temps s'écoulait. Tout prologue de procès, si long qu'il soit, a son terme. Les juges, quoique accusés de lenteur, n'en arrivent pas moins à siéger à l'audience. M. Supplici redoublait d'efforts.
Un jour, il avertit Saturnin de préparer sous huitaine son plaidoyer, contre lequel, lui, prêtre, jouerait le rôle de la partie adverse. Une soirée tout entière devait être consacrée h débattre charges et décharges pour ou contre les deux adversaires.
Ce combat oratoire eut lieu sans témoins. Toutefois une lumière cruelle luit pour M. Supplici; Saturnin n'avait aucun don naturel, aucune qualité acquise. Il était sans voix comme sans réplique. L'argument le plus faible le renversait. L'abbé enfonçait les éperous d'une dialectique serrée dans les flancs de son adversaire et cherchait à l'exciter. Saturnin restait froid. Alors M. Supplici s'aperçut que celui à qui il avait consacré cinq ans de soins était une absolue incapacité.
Quelle déconvenue! Quelle humiliation pour Finie orgueilleuse du prêtre ! Pendant cinq ans il avait cherché à dégrossir un morceau de marbre, en réalité un vil morceau de bois. Il n'est si grande humiliation que celle qui résulte d'une œuvre longuement élaborée dont l'auteur lui-même est forcé de reconnaître l'imperfection radicale. Ce sont de béantes blessures par lesquelles s'échappe la volonté des natures sans ressorts.
L'abbé imita le naturaliste anglais qui, ayant passé dix ans en Amérique à faire des collections d'histoire naturelle, les perdit dans un naufrage, et courageusement retourna dans les forêts amasser de nouvelles collections.
H. Supplici , changeant de batteries , se rendit seul chez Negogousse et posa nettement la question.
Le procès contre Massabrac était mauvais, Ncgogousse devait le perdre.
Telle fut la thèse brutale et inattendue qui , comme un coup de foudre, frappa le marchand. Le premier assaut passé, Negogousse s'enquit pourtant comment sa cause avait pu se modifier si subitement, le prêtre Fayant assuré jadis d'un succès certain.
— Ce sont les discussions contradictoires de toute espèce que nous avons eues avec M. de Poucharramet, dit M. Supplici qui m'amènent à vous armer contre celte
dure réalité.
— J'y perdrai trois cent mille francs... Ma pauvre enfant! s'écria Negogousse, qui poussa un cri de désespoir en pensant à sa fille.
— Mademoiselle Paule peut être sauvée, dit M. Supplici en prenant la main de Negogousse.
Dans cette pression passèrent une fermeté, une espérance, une volonté.
— Mademoiselle Paule est en âge d'être mariée, Yeprit l'abbé.
— L'enfant n'y songe guère, dit Negogousse.
— J'ai un secret à vous révéler. A un homme de votre intelligence, on peut tout confier.
Alors le prêtre confia au négociant l'amour de Saturnin pour Paule. Un brillant avenir était réservé aux deux jeunes gens s'il était permis de compter sur cette union.
— Et mon procès! s'écria Negogousse.
— Le mariage de mademoiselle Paule avec M. Saturnin de Poucharramet faciliterait les moyens énergiques qui doivent mettre un terme à ce différend ruineux.
— Si Paule y consentait! s'écria Negogousse.
— Ne parlez de rien à mademoiselle votre fille, dit
l'abbé pressentant que Paule ne donnerait pas de prime abord son consentement.
— Mais le moyen? demanda Negogousse.
— Vous le saurez, à une condition, c'est que vous ne mettrez pas obstacle à l'union projetée si je réussis à éteindre le procès Massabrac.
Negogousse accepta sans hésiter. Ce procès assombrissait trop sa vie pour qu'un terme de conciliation ne lui parât pas très-heureux.
— Ne vous étonnez pas, cher monsieur, dit le prêtre, de ne point me voir d'ici à huit jours. L'excellent et judicieux Saturnin a une idée admirable. ** Nous empécheons Massabrac de venir à l'audience. v ' *" " '
— Ah ! s'écria Negogousse.
— Demain nous partons pour Avignon, et si les arguments de M. de Poucharramet ne suffisaient pas à convaincre notre adversaire, alors j'emploierais les grands moyens.
L'abbé Desinnocends avait plus d'une fois songé à l'amour de Paule et de Raymond; cette union future le remplissait de félicités. Il est de certains hommes que l'alliance de la jeunesse et de la beauté rend aussi heureux que s'ils ressentaient eux-mêmes les sensations de l'amour chaste. M. Desinnocends savourait le bonheur dans le cœur des autres.
L'abbé ne demandait qu'une faveur, d'appeler la bénédiction du ciel sur la têle des jeunes amants. Bénir cette union était le souhait du bon prêtre qui n'avait rien sou* hailé dans s^ vie.
Après avoir longuement réfléchi aux confidences de la mère de Raymond, réflexions qui ne durèrent pas moins de trois semaines, M. Desinnocends, d'un pas alerte, se rendit chez Negogousse, après son audience du matin où les malheureux qu'il assistait le trouvèrent plus rayonnant que de coutume. Il restait vingt francs à l'abbé ; il les distribua sans penser au lendemain, faisant des largesses comme uu roi nouveau reçu par les acclamations de son peuple.
* Negogousse allait sorlir.
— Voulez- vous me permettre de vous accompagner? dit M. Desinnocends. J'ai une confidence à vous faire*
— Une confidence ! Parlez, l'abbé.
M. Desinnocends se recueillit. Pendant trois semaines de réflexions, il n'avait pas songé à la façon dont il parlerait de Raymond. Toutes sortes de rêves roses s'ébattaient dans son esprit; le côté matériel des précédents d'un mariage, il ne s'en était pas inquiété.
— Eh bien, cette confidence? dit Negogousse.
— Il s'agit de Paule.
— Ah ! fit Negogousse.
Après un nouveau temps, l'abbé, faisant un vif effort .
— Ne vous semble-t-il pas que la chère enfant soit en âge de se marier?
— Peut-être, dit Negogousse, pour qui cette idée devenait familière.
— Paule a toutes les qualités, continua l'abbé... Bienheureux celui qui possédera un tel trésor... Que penseriez-vous, monsieur Negogousse, d'un mari jeune?
— La jeunesse n'est pas un crime en ménage , au contraire.
— Vous êtes bon père, monsieur Negogousse, dit le prêtre.
— L'abbé, seriez-vous chargé d'une demande?
La figure de M. Desinnocends s'épanouit. D'un air mystérieux :
— Oui, souffla-t-il, en avançant ses lèvres charnues.
— Je vous écoute.
M. Desinnocends posa sa main sur le bras9 de Negogousse et parlant à mi-voix :
— Un jeune homme, qui depuis longtemps aime Paule, veut aujourd'hui révéler son secret à celui dont le consentement est nécessaire.
— Que votre jeune homme s'explique en toute liberté.
— Vraiment ! dit l'abbé. Vous me faites du bien, monsieur Negogousse... Je craignais, j'avais peur...
— Je ne suis pourtant pas un père barbare.
— Le jeune homme n'a pas de fortune... Il est tra- Tailleur, tous ceux qui le connaissent l'estiment; certainement il occupera un jour une position au barreau. . .
— Votre jeune homme, dit Negogousse est un clerc de M* Trebons.
— Comment savez-vous ? s'écria l'abbé.
— Qu'importe! L'affaire n'est pas impossible.
M. Desinnocends poussa un soupir plein 4' allégresse; de l'épaule droite il frotta son oreille comme un chat qui se caresse.
— - Alors vous me permettez de dire à Raymond d'espérer.
— S'appelle-t-il Raymond? demanda Negogousse... Je l'ai entendu nommer Saturnin...
— Saturnin ! s'écria M. Desinnocends.
— Sans doute, Saturnin, clerc chez Me Trebons.
— Je ne sache pas que jamais Raymond ail porté le prénom de Saturnin.
— Il ne peut en exister un autre... L'abbé Supplici le protège.
— Ah ! dit M.. Desinnocends étonné.
— Il est chargé de défendre mes intérêts dans mon affaire...
— Quelle affaire? demanda M. Desinnocends.
— D'où sortez-vous, l'abbé?... Il est impossible que le jeune homme ne vous ait pas parlé des prétentions de Massabrac... Voyons, dit Negogousse remarquant Tétonnement de M. Desinnocends, avouez que vous m'êtes envoyé par M. Supplici?
— Je ne connais pas l'abbé Supplici.
— Monsieur Desinnocends , pas de mystères !... Vous venez remplacer votre collègue pendant son absence... Il est à Avignon, vous le savez , et il a emmené le jeune homme que vous me recommandez.
— Raymond est à Toulouse, j'en suis certain.
— De quel futur me parlez-vous? reprit Negogousse. Alors l'abbé conta l'histoire des amours de Raymond,
les rendez-vous aux fenêtres, les poésies adressées à Paule, les confidences de madame Falconnet. Negogousse écoutait sans répondre. Tout à coup :
— Monsieur, vous faites un singulier métier pour un prêtre I dit-ql en éclatant.
L'homme violent frappait avec brutalité sur les illusions de M. Desinnocends, et les détruisait avec une colère que" l'abbé n'avait pas soupçonnée chez Negogousse.
' Invectives, menaces se pressaient sur les lèvres du marchand, qui s'emportait d'autant plus que M. Desinnocends voulait l'apaiser, craignant un scandale public.
Si l'abbé eût fait sa confidence dans le cabinet de Negogousse, certainement celui-ci l'en eût chassé.
Comme un cheval emporté qui, écumant, s'arrête devant un obstacle, Negogousse ayant vidé sa colère, rougit sans doute de son emportement, et quitta tout à coup M. Desinnocends, laissant le prcHre accablé.
Madame de Parrequeminières avait voué à Paule une réelle amitié. La jalousie qu'excitait dans son salon la beauté de la jeune fille faisait qu'elle portait d'autant plus d'affection à celle dont les mérites étaient vivement discutés.
La marquise sentait l'isolement de la vieillesse. René lui manquait. Une pensée traversa madame de Parrequeminières, garder Paule auprès d'elle. A quel titre, sinon à celui d'épouser son neveu. Tout d'abord la marquise rejeta cette idée, qui semblait irréalisable; cependant n'était-ce pas un bonheur pour René, dont une telle union pouvait arrêter les folies?
Les vacances approchaient. Par une lettre pleine de tendresse, René fut invité h venir les passera Toulouse, et le jeune homme obéit h l'invitation de sa parente.
Avant de pousser plus avant ce projet de mariage , la marquise voulait voir l'effet qui résulterait de la rencontre des deux jeunes gens.
Le lendemain de son arrivée, René fut placé à table à côté de Paule. Et lui qui d'habitude animait le repas
par ses saillies, semblait avoir perdu le meilleur de son esprit.
Après le diner madame de Parrequeminières emmeua ses invités daus le parc. René donnait le bras à Paule. Le jeune homme fut frappé de la gaucherie qui s'emparait de lui; auprès de la jeune fille il perdait son assurance parisienne.
— René, lui dit le soir la marquise, que penses-tu de Paule?
— Elle est bien belle.
— Elle est aussi bonne que belle.
— Ah!
— Aussi riche que bonne.
— Que m'importe, ma tante?
Madame de Parrequeminières ayant posé ses premiers jalons, se recula comme pour voir l'effet. Tout en insistant sur l'importance de la fortune, elle se demandait s'il fallait attendre ou brusquer la question.
— La femme, dit la marquise décidée, qui portera le nom des d'Espipat doit avoir une riche dot.
— Une future ! s'écria René. Mais je ne songe pas encore au mariage, chère tante.
— Tu as tort. . . .
— Plus tard...
— Plus tard il sera trop tard, mon cher René... Ne te sens-tu pas homme à rendre cette jeune fille heureuse?
— Sans doute, mais. . .
— Pas de mais si tu as quelque affection pour moi.
— En doutez-vous, ma bonne tante?
— J'en douterai tant que tu ne diras pas oui.
— Oui dépend plus d'elle que de moi.
— Dans les alliances de nos maisons , a-t-on jamais demandé le consentement aux elles.,. Paule sera trop
fière déporter le nom des d'Espipat... Le père est un honnête commerçant qui continuera à vous enrichir; j'ai pensé à tout. . .
Comme la marquise pressait René.
— Laissez-moi réfléchir, chère tante.
— Jusqu'à demain, mon beau neveu.
Aiusi se termina une conversation qui ne troubla guère le sommeil de René. Demain pour les jeunes gens vaut un siècle. René envisageait ce mariage comme une fantaisie de la marquise contre laquelle il serait facile de dresser une barricade.
Le lendemain ne se passa pas sans que René eût prononcé le oui qu'attendait avec impatience madame de Parrequeminières ; mais ce ne fut pas sans émotions, sans luttes, sans regards en arrière sur Paris que le cuue homme venait de quitter.
Aussitôt la marquise se fit conduire chez Negogousse. Non pas qu'elle apportât dans ce projet d'union l'âprelé particulière aux chercheuses de dots. Madame de Parrequeminières était poussée par la persuasion que ce mariage ferait rougir René de son inaction, et que retenu ) Toulouse, sa fortune lui permettrait d'y jouer un rôle éclatant.
Sans hésiter elle fit sa demande à Negogousse et s'étonna que sa proposition ne fût pas reçue avec enthousiasme par le marchand d'huiles.
Negogousse ne savait que répondre, embarrassé par la parole qu'il avait donnée à l'abbé Supplici.
Trois demandes en mariage en une huitaine effrayent particulièrement les pères. Us n'ont pas préparé de loin, comme les femmes, de telles séparations. Pour Negogousse, sa fille était encore une enfant qu'il avait à peine vue grandir.
Sans doute la demande de l'abbé Supplici étonna le
marchand ; mais Paule ne se détachait pas aussi complètement de lui par cette union. En épousant Saturnin de Poueharramet, elle devenait la femme d'un homme qui avait pour mission de défendre la fortune et les intérêts
de la maison. Quand madame de Parqueminières l'eut quitté, plein
de perplexité, Negogousse appela Paule, décidé h lui
poser la question. Il se souvenait à peine des confidences
de l'abbé Desinnocends, et le souvenir de Raymond
n'ayant pas pénétré dans son esprit, il parla de René et
de Saturnin d'une façon vague, de telle sorte que, sans
dire à sa fille les demandes qui lui avaient été faites, il
l'étonna par des demi-mots que d'abord Paule ne chercha
pas à approfondir.
Pourtant elle pressentait un danger. Le même jour, Paule écrivit à Raymond une lettre empreinte de tristesse. Les entrevues avec l'abbé Supplici et son élève, la soudaine amitié de madame de Parrequeminières, la promenade dans le parc, au bras de René, faisaient que la jeune fille, entrant dans une vie nouvelle, sentait son indépendance se briser avec ses derniers jours d'enfance.
Elle alla rendre visite à M. Desinnocends, auprès duquel d'habitude elle trouvait la tranquillité d'esprit.
L'abbé n'était pas encore remis du coup que lui avait porté son entrevue avec Negogousse. Quoiqu'il se montrât aussi affectueux que d'habitude, ses yeux étaient chargés de mélancolie, et toutes les fois qu'ils rencontraient ceux de Paule, le prêtre se gendarmait intérieurement pour ne pas dire à la jeune fille le secret qui lui pesait.
Chose singulière pour Paule que cet embarras chez tous ceux qui jusque-là lui avaient ouvert leur cœur! On ne lui parlait olus maintenant qu'à voix basse et les yeux baissés. D^ns chaque voix se remarquaient des tressaillements.
C'étaient jadis des joies que Paule éprouvait quand elle entrait quelque pari; c'étaient aujourd'hui des attitudes embarrassées, des confidences qui s'arrêtaient brusquement, des figures contraintes qui la gênaient, elle dont le cœur n'aspirait qu'à faire fleurir l'épanouissement.
En un moment se fondaient amitiés, affections, cordial accueil dont avait tant besoin la jeune fille, qui ne soupçonnait rien des luttes de la vie.
Raymond lui-même se montrait plus réservé. A quelques mots de sa mère, il comprit que son secret n'appartenait plus à lui seul; maintenant le jeune homme ouvrait sa fenêtre à la dérobée, craignant qu'une explication ne lui enlevât le mirage de bonheur qui emplissait sa vie de félicités.
Les amoureux vivent d'illusions. Raymond ne se doutait pas qu'à cette heure même un ami à lui allait entrer dans la Maison de pierre, présenté par sa tante, -afin que Negogousse fût séduit par les charmes de l'élégant René d'Ëspipat.
L'abbé Supplici était alors à Avignon, sans se douter des drames qui se jouaient à Toulouse pendant son absence. Reçu par un de ses collègues* des Jeux-Floraux, il kii fut facile d'entrer en rapport avec Massabrac.
Massabrac était un des célèbres félibres de la contrée.
Tout le Midi est entouré par une chaîne poétique, non sans rapport avec le fil conducteur qui reliait jadis les adeptes autour du baquet de Mesmer.
Membre de l'association des Félibres, innocents troubadours voués au patois, enfourchant, leurs travaux terminés, une sorte de Pégase qui, dans leur pensée, les conduit droit au Parnasse, Massabrac partageait sa réputation avec un perruquier, un berger et un compagnon boulanger. A eux quatre ils étaient des « félibres félibrants » qui ne reconnaissaient d'égaux ni en Provence, ni en Languedoc, ni en Europe, et chantaient chaque année leurs propres louanges dans VArmana prouvmçau.
Gens un peu rustauds que ces félibres, n'adorant que deux divinités : l'ail et le patois ; mais ils étaient naïfs,
prompts à happer l'hameçon de la louange, et M. Supplici avait apporté toutes sortes d'amorces à l'aide desquelles il semblait facile de prendre Massabrac.
Après avoir subi maints assauts de patois, le prêtre parla négligemment de son ami N ego gousse, que Massabrac ne manqua pas d'injurier avec tout le luxe du dictionnaire d'Avignon.
Negogousse devenait un péïerot, un qoulamas et un rascassot, c'est-à-dire un chiffonnier, un homme sans ordre, un teigneux.
H. Supplici laissa éclater la première bôpdée, mais il insista sur les qualités privées de Negogousse et fit entendre combien il était dangereux pour un félibre de se laisser aller à des rancunes qui devaient fatalement le détourner du culte de la poésie. Les injures de Massabrac n'en tombaient pas moins dru comme grêle, avec autant de facilité que les. vers qu'il improvisait. L'abbé Supplici ne se tint pas pour battu. Avec une extrême patience, il écouta le récit du procès tel que le comprenait Massabrac, d'où il résultait que le félibre le plus naïf, quoiqu'il semble particulièrement occupé à chanter les roussignols amour ous, peut être un roué en affaires.
Evidemment Massabrac avait trompé Negogousse. .
— Cher monsieur, dit le prêtre, tous vos concitoyens tous tiennent pour le roi des félibres et moi-même je suis heureux que le hasard m'ait mis à même d'entendre de votre bouche ces trésors de poéàie; mais j'ai peur que votre procès ne ternisse votre couronne si brillante !
Pour prouver sa loyauté, de nouveau Massabrac invectiva Negogousse..
— Malavalisco! s'écriait le félibre, ce Negogousse est un berdufaillo, je lui ferais mourre -bourdoun (mordre la poussière).
— Sans doute, dit M. Supplici, vous terrasseriez faci-
230 LA BELLE PADLE
e ment votre adversaire devant un tribunal poétique; mais es juges, gens froids, partageront-ils votre indignation ?
Alors, le prêtre démonta Massabrac par une série d'arguments : « Si votre adversaire vous disait, * ou : t Votre adversaire pourrait vous répondre... »
Arguments dont Massabrac comprenait bien la valeur. Aussi dès lors injuria-t-il Negogousse plus mollement. L'Avignonnais, démonté par l'habile attaque de M. Supplici, commençait à craindre que sa cause ne fût pas s excellente qu'il se l'imaginait.
— Eh bel que feriez-vous h ma place? demanda-t-il au prêtre.
C'est la question qu'attendait M. Supplici.
— Je m'arrangerais à l'amiable ; et si vous jugiez mon entremise de quelque utilité, j'agirais en votre faveur auprès de M. Negogousse. Vos œuvres poétiques m'inspirent une telle admiration, que je n'aurai de cesse qu'en éteignant le flambeau de discorde dont la flamme empestée pourrait gêner plus tard la candidature d'un homme que je serais fier d'appeler mon collègue k l'Académie des Jeux-Floraux.
— Boudiou! Massabrac mainteneur!
— Sans doute. Plus d'un concurrent est sur les rangs; mais les portes du Capitolelie doivent-elles pas s'ouvrir toutes grandes pour laisser passer Massabrac le félibre?
— C'est que je ne réclame pas une petite somme à ce galipian, disait Massabrac, qui, quoique félibre, ne dédaignait pas l'argent.
Alors M. Supplici posa les bases d'une transaction dont il devait soumettre les termes à Negogousse ; mais Massabrac était assez fin pour ne pas se compromettre par des avances écrites dont son adversaire pourrait tirer parti plus tard.
— Faisons mieux, dit le prêtre; accompagnez-moi à Toulouse.
— Noumdesori! Qui payera les frais de déplacement si mon voyage n'aboutit pas? dit Massabrac.
— Ne faut-il pas que vous veniez un jour soutenir votre procès à Toulouse? D'ailleurs, je garantis l'arrangement, à moins que vous n'y mettiez obstacle.
— Ah boutas! je vous accompagne, monsieur l'abbé.
— Voilà une bonne parole ! s'écria M. Supplici. Vous êtes un homme de conciliation et de progrès.
A cette époque, on venait de mettre en circulation le progrès, un mot dont les sots sont particulièrement friands.
— L'académie , continua le prêtre, aime les hommes de conciliation et de progrès... Je témoignerai avec grande joie de vos sentiments loyaux dans cette affaire.
Ce fut sur ces bases que Massabrac et M. Supplici quittèrent Avignon.
Ayant laissé son compagnon dans une auberge du faubourg Saint-Cyprien, J'abbé courut chez Negogousse.
— Victoire! s'écria-t-il, victoire! Le procès est à moitié gagné.
Negogousse ouvrit de grands yeux.
— L'excellent Saturnin m'avait donné des notes si judicieuses que je n'ai pas eu de peine à amener ici votre adversaire... 11 vient à vous plein d'intentions pacifiques...
— Quel service, monsieur l'abbé !
— Ne remerciez pas l'humble instrument, mais bien la main qui a conduit l'instrument. Si la Providence daigne parfois me prêter son appui, M. de Poucharramet m'avait insufflé sa logique puissante... Ce soir il me paraît convenable d'inviter a dîner ce Massabrac... Au cas où l'Avignonnais serait tenté d'ergoter, vous verrez
avec quelle domination le judicieux Saturnin ruinera ses prétentions.
— Comment pourrais-je m'acquitter envers vous de tels efforts, monsieur l'abbé ?
— Ne parlons pas de moi ; songez à M. de Poucharramet qui, du fond de son cabinet, a tissé la toile qui servira de linceul à votre adversaire.
Là-dessus M. Supplici revint de nouveau sur les qualités de Saturnin qui, dévoré par l'étude du droit, ne pouvait montrer ses sentiments à l'extérieur. Suivant le prêtre, c'était une belle âme fuyant les rayons du miroir de la société qui la pouvait ternir. Qualités de famille, qualités d'intelligence et de travail, qualités de futur époux, Saturnin les possédait toutes à un degré développé.
Naïvement Negogousse écoutait le chapelet que M. Supplici égrenait pour le père, s' appliquant toutefois à en faire partager la croyance à Paule; mais la jeune fille écoutait ces récits sans en conserver d'impression. L'amour qu'elle avait voué à Raymond était une armure que ne pouvaient traverser ces éloges, et si les séductions habituelles qu'inspirait à toutes les femmes la présence de René d'Espipat n'avaient pas prise sur Paule, les connaissances judiciaires d'un Saturnin ne lui causaient aucune sympathie.
Paule fut à peine sensible à une pièce en patois, Ma Flourèla, que Massabrac improvisa en son honneur le jour même où il mit les pieds chez Negogousse. Et pourtent Massabrac accumulait épithètes sur épithètes, poulidèta sur amislousa, tourtouro sur tourtourello, l'exagération de la langue d'oc lui permettant des louanges qui dépassaient de beaucoup celles que, jusquelà, Raymond s'était permises.
Après le dîner, Massabrac, fatigué de son voyage,
LA BELLE PAULB 233
ayant prononcé quelques paroles tendant à une conciliation, laissa Negogousse, l'abbé et Salurnin.
Un acte, esquissé d'après les conversations entre M. Supplici et Massabrac, fut lu par Saturnin. Si les droits de Negogousse étaient un peu écornés, Massabrac consentait à rompre le traité qui lui donnait le droit d'exiger à bas prix des fournitures d'huiles dont le cours avait haussé considérablement.
L'abbé fit entendre à Negogousse qu'il valait mieux faire quelques sacrifices que de jeter son argent dans l'étude d'un avoué.
— Saturnin, dit le prêtre, tirera poil et plumes des plaideurs quand il aura acheté la charge de M* Trebons, mais il ne peut pas dévorer la fortune d'un ami, d'un beau-père.
Ce soir-là, la demande en mariage de Paule fut posée et agréée. Il était convenu que Saturnin reprendrait l'étude que la dot de Paule servirait à payer. Cette dernière clause était sous-entendue. Aussi, le lendemain matin, l'abbé Supplici se rendit chez Me Trebons et lui expliqua la situation.
— Cela semble une proposition, dit l'avoué.
— Cela est une proposition, reprit M. Supplici.
— J'y réfléchirai, ditMe Trebons.
Il ne s'agissait guère de réfléchir pour l'abbé. Il pressa de telle sorte l'avoué que celui-ci donna sa parole de ne céder son étude qu'à Saturnin, au jour de sa retraite.
Plein de joie, M. Supplici alla, comme il était convenu, terminer avec Massabrac le différend dont la parfaite combinaison favoriserait l'union projetée.
Massabrac écouta les propositions consenties la veille par Negogousse. A chacun des articles il poussait des zxngueet zangue d'assentiment.
— Et maintenant, cher monsieur, dit le prêtre en poussant l'écritoire devant Massabrac, il ne reste plus que votre signature à donner.
Tranquillement, Massabrac repoussa l'encrier.
— Un instant, monsieur le curé, dit-il.
L'abbé Supplici devint froid. Un instant! est un mot terrible en affaires.
— J'accepte volontiers les propositions de ce rampitur de Negogousse, reprit Massabrac.
— Très-bien ! dit l'abbé.
— Le papier est signé Negogousse ; mais il y manque la signature de la fillette.
— La fillette? s'écria le prêtre surpris.
— Oui, la potdidila à qui j'ai adressé hier ma flourèta.
— Mademoiselle Paule?
— Précisément.
— Elle n'a pas qualité, dit M. Supplici, pour signer nn arrangement amiable.
— Boudiout Pardonnez-moi, monsieur le curé... J'ai quarante ans et je me fatigue de la vie de garçon... La fillette ne me déplaît pas... C'est avec le beau-père que je souhaite traiter aujourd'hui l'affaire.
— Vous avez des vues sur mademoiselle Paule, vous, monsieur Massabrac?
— Eh bé! Pourquoi pas? J'ai le cœur sur la main... Voilà comment nous traitons les affaires en Avignon.
Un architecte qui, d'un œil inquiet, suit les fissures d'un monument qu'il a mis vingt ans à élever, n'eût pas offert plus piteuse figure que le prêtre en entendant la déclaration de Massabrac.
Et c'était lui qui avait été chercher un rival si dangereux!
— La maison Negogousse est bonne, le commerce
LA BELL fi PAULfi S38
Massabrac n'est pas mauvais, continua le félibre. Nous nous associons avec le beau-père pour jeter un pont commercial entre Toulouse et Avignon... Si par hasard Yenfantounelto n'était pas portée pour le négoce, la poésie me relèverait à ses yeux... Moi, loupoèlo à qui ÏÂrmana provençal* disait il n'y a pas six mois encore : Lève-te, nouvel Troubadour! Voilà qui est glorieux pour une fillette... D'ailleurs vous avez promis de me patronner aux Jeux-Floraux... Eh bel monsieur le curé, vous ne me répondez pas ?
En effet, M. Supplici n'écoutait plus Massabrac. Les poutres de son monument chancelaient, et il ne voyait nul moyen de les consolider.
' — Monsieur le curé ? reprit Massabrac, d'une voix qui commandait l'attention.
Le prêtre releva la tête".
— Ah boutas! je te m'en vais parler moi-même au père de la fillette.
— Tout serait compromis. Gardez-vous-en bien... ; — Sarnipabiél c'est le nœud de l'affaire.
— Patientez, cher monsieur Massabrac... il faut préparer le père... Demain je verrai.
— A demain sans manque, dit le félibre. D'ici là j'aurai préparé pour la fillette quelque pièce à laquelle il lui sera impossible de résister. Que pensez-vous d'un roussignol qui suspendrait soun ramadge?
— Excellent moyen ! dit le prêtre.
Aussitôt, d'un pas alerte il se rendit chez madame de Parrequeminières, qui, suivant lui, pouvait seule arranger cette affaire.
René était auprès de sa tante. Après les premiers compliments :
— Que je suis aise de vôtre retour, monsieur l'abbé, dit la marquise.
— Chère madame, ma première visite est pour vous..» J'ai uoe grave affaire à vous communiquer.
— Il paraît que c'est le jour des affaires graves, l'abbé... Mon neveu aussi vient de me confier des affaires graves... Et d'abord, je vous remercie de m'avoir mise en relations avec mademoiselle Paule, si aimable et si charmante qu'elle me manque quand je ne la vois pas»
— Justement, madame la marquise, c'est de mademoiselle Paule que j'avais à vous entretenir.
— N'est-il pas vrai, l'abbé, que mes éloges n'ont rien d'exagéré?
— Madame la marquise, on ne saurait trop appuyer sur les qualités de cette jeune fille.
— Elle est d'une douceur! s'écria madame de Parrequeminières.
— Modeste, dit le prêtre. *
— Bien élevée...
— Bonne, reprit M. Supplici.
— Un caractère d'une égalité...
— Et elle pratique ! s'écria le prêtre.
— Tous ceux qui l'approchent tombent d'admiration devant sa beauté.
— Mademoiselle Paule m'a fait espérer qu'elle me prendrait pour directeur.
— Elle a conservé tout le charme de l'enfance, continua la marquise.
— Mademoiselle Paule doit quitter l'église de la Dalbade pour la paroisse de Kyrie Eleison.
— Sa voix est d'une douceur, dit madame de Parrequemhiières.
— Ce sera une précieuse conquête pour les pauvres de ma paroisse.
— La chère enfant porterait la toilette comme une duchesse, si elle le voulait.
LA BELIE PÀULfc 23?
— Je crains, dit le prêtre, qu'elle ne fasse mourir de jalousie nos dames quêteuses.
— Eh bien, René! s'écria la marquise.
— Ma chère tante, vous avez improvisé, en compagnie de H. l'abbé, une merveilleuse litanie.
— Qui t'a convaincu T
— A peu près, dit René, si toutefois ce merveilleux portrait ne pâlit pas hors du cadre de vos paroles.
— Monsieur l'abbé, reprit la marquise, j'ai l'honneur de solliciter votre aide et protection pour mon neveu qui demande mademoiselle Paule en mariage...
La dernière poutre de l'édifice tomba sur la tête de M. Supplici.
— René hésitait, dit la marquise, vous l'avez convaincu. Merci, monsieur l'abbé.
Le prêtre ne put contenir un profond soupir.
— Excellent homme ! s'écria madatoe de Parrequeminières. Vous êtes ému du bonheur de ces jeunes gens... Et maintenant il serait utile, monsieur l'abbé, quefvous tâliez le terrain ?
— Mademoiselle Paule, dit M. Supplici, me semble encore bien jeune.
— Les meilleures unions sont celles des jeunes gens, répliqua la marquise engageant l'abbé à voir Negogousse le lendemain et à lui rendre compte de sa visite.
M. Supplici descendit l'escalier sans se rendre compte s'il posait les pieds sur les marches.
Jamais homme ne fut plus atteint dans son orgueil. En un clin d'oeil, le prêtre sentait le néant des meilleures combinaisons. Ses terrassements si laborieux se dissipaient comme le sable du rivage, et l'abbé se prit à admirer la volonté à' un fétu de paille qui, dans la rue, voltigeait au gré du vent.
Lui, le renard, avait découvert un poulailler et on
croquait la poule devant lui ! Tout ce labeur de combinaisons était détruit subitement par des adversaires avec lesquels il semblait impossible de lutter.
Ruser avec le nouveau prétendant, il n'y fallait pas songer. Madame de Parrequeminières, si elle restait sans réponse, était femme à s'adresser à Paule ellemême.
Un instant l'abbé pensa à souffler sur le feu mal éteint du procès, à mettre Massabrac en opposition avec Negogousse. C'était s'exposer à dévoiler aux yeux de tous la nullité de Saturnin ; c'était peut-être faire connaître a Me Trebons le rôle singulier de conseil judiciaire que lui, prêtre, avait joué dans le drame.
Un scandale profond en résulterait dans la ville. Le caractère religieux de M. Supplici s'en ressentirait ; le bruit de ces machinations arriverait certainement à l'archevêché !
U existe pour les esprits voués aux intrigues des châtiments qui, pour n'être pas de même nature que ceux infligés aux criminels, n'en sont pas moins poignants.
M. Supplici subit ces tortures. Toute la nuit se passa en agitations pour le prêtre, qui, tantôt debout, tantôt assis, marchant à grands pas, attri&é, les oreilles bourdonnantes, les nerfs à la débandade, ne pouvait tenir dans sa chambre, manquait d'air, maudissait le jour où il s'était embarrassé de Saturnin, et cependant tenait à son œuvre comme une mère à un enfant mal venu.
Rarement homme fut plus étouné que M. Desinnocends eu ouvrant la porte à l'abbé Supplici, qui jamais n* était entré chez lui.
A peine introduit :
— Je viens vous parler d'une affaire qui vous intéresse, mon cher collègue, dit M. Supplici; je sais l'intérêt que vous portez à la famille Negogousse.
Alors le préire exposa le nombre des concurrents qui s'étaient mis sur les rangs pour obtenir la main de Paule, En même temps H. Supplici peignit sous de sombres couleurs la cause Negogousse et montra l'embarras que ces sollicitations diverses devaient causer au négociant.
A cette heure, toutes les pièces qui s'agitaient sur cet échiquier du mariage étaient bouleversées dans l'esprit du prêtre. Une trop grande contention d'esprit avait amené la fatigue ; il avait besoin d'exposer verbalement les diverses phases du procès, et M. Desinnocends, par sa naïveté et sa surprise de voir tous ces fils emmêlés, lui parut réunir les qualités d'un parfait confident.
En effet, à diverses reprises, M. Desinnocends leva les mains au ciel et poussa des exclamations. "Jamais il n'avait vu se réunir dans un même but tant de personnages divers.
— Quel est votre avis? demanda l'abbé Supplici h son collègue.
— Grand Dieu! s'écria M. Desinnocends.
Ce mutisme inquiétait peu M. Supplici. En questionnant son interlocuteur, il se questionnait lui-même.
Il en est de la parole comme de la marche ; si celle-ci active les idées, l'autre les décroche du cerveau. Parler longtemps du même thème à un être vivant, fût-il muet, amène quelque clarté dans l'esprit. Il y a communication par le jeu de physionomie; M. Desinnocends, passant par toute la gamme de la stupeur, éclairait M. Supplici, car les divers étonnements que ressentait M. Desinnocends montraient la portée de son œuvre. Des événements imprévus, il est vrai, renversèrent les combinaisons du prêtre ; il n'en avait pas moins posé les premières pierres, et malgré les fortes rivalités qui se ruaient sur son ouvrage, il n'avait pas encore abandonné toute croyance.
— Que feriez-vous, cher collègue, dit M. Supplici, si vous étiez le père de la jeune fille?
Encore une fois M. Desinnocends sembla prendre le ciel à lé moin qu'il était entré dans les ordres pour échapper aux soucis de la vie de famille.
Tout autre que M. Supplici eût abandonné ce confident dont on ne pouvait rien tirer; l'abbé s'entêta et fit résonner une nouvelle corde.
— Ce M. Raymond, dont j'ai parcouru les poésies, demanda le prêtre , est-il digne d'obtenir h main de la fille de M. Negogousse?
— Oui, vraiment digne, s'écria M. Desinnocends, qui pour la première fois laissait échapper une nette réponse.
— Et la jeune fille, demanda M. Supplici, répondelle à ce désir?
— Paule ne m'a rien confié ; mais je le crois.
— M. Raymond n'a pas de fortune?
— Malheureusement non, dit M. Desinnocends.
— La fortune de M. Negogousse sera sensiblement diminuée s'il n'adhère pas aux propositions de ce Massabrac. Ne jugez-vous pas qu'il y aurait une certaine délicatesse de la part de M. Raymond à se retirer?
— La digne madame Falconnet pensait bien ainsi, s'écria M. Desinnocends.
— Je me sentais cependant plein de sympathies pour ce jeune homme, dit M. Supplici... Mais la ruine d'une famille change bien les idées... L'alliance que souhaite madame de Parrequeminières sera sans doute elle-même modifiée par un procès qui enlèverait à M. Negogousse une fortune dont a tant besoin le jeune d'Espipat ! Qu'en pensez-vous?
M. Desinnocends ne répondait pas, songeant à Raymond, nullement à René.
— Parlez avec sincérité, dit M. Supplici, feignant de croire que son collègue ne voulait pas s'expliquer.
En ce moment, une idée vint à luire dans l'esprit de M. Supplici, qui vit dans le naïf curé de la Dalbade l'homme sur la tête duquel il était facile d'appeler l'attention. Derrière M. Desinnocends se cacherait l'abbé Supplici.
— Vous pourriez, cher collègue, dit-il, prévenir M. Raymond de ces graves incidents, sans lui faire savoir toutefois que l'avis vient de moi. Si par la suite je puis être utile à votre protégé, croyez que j'y emploierai tout mon crédit.
De là l'abbé Supplici se rendit avec plus d'assurance chez Negogousse. Cette conversation l'avait remis dans son assiette.
11 lui restait deux heures avant de revoir Massabrac, cinq heures avant de se présenter chez madame de Parrequeminières, temps immense quand un plan est clairement dessiné.
Plein de confiance extérieurement, M. Supplici aborda Negogousse.
— Cher monsieur, dit-il, à un homme de votre trempe on ne doit rien cacher... Tout accommodement pour votre procès est rompu.
— Que me dites- vous là, monsieur l'abbé?
— Ma douleur est extrême, mais vous serez obligé de plaider.
— Hier soir ce Massabrac était si accommodant!
— Trop accommodant! s'écria Supplici.
— Je ne vous comprends pas.
— Pour parler net, cher monsieur, Massabrac ne consent à abandonner son action qu'à la condition d'épouser votre fille.
— Donner Paule à Massabrac, jamais ! s'écria Negogousse.
— C'est bien ce que je pensais, dit le prêtre. Il prit les mains de Negogousse.
— Brave cœur d'or ! Uu autre eût sacrifié sa fille à ses intérêts... Vous aimez mieux perdre votre procès... Voilà de ces vertus domestiques ignorées qui valent plus d'un fait que l'histoire honore... En effet, M. Massabrac rêve une union impossible.
— Ma pauvre enfant! disait Negogousse... Lui faire épouser cet Avignonnais !
— Il est certain que seule une nature exquise peut comprendre mademoiselle Paule; c'eçt pourquoi yous
avez accueilli la demande du bon Satûrnin...MaisceMassabrae !
— Si je perds la moitié de ma fortune, c'est pour Paule seulement que je la regrette.
Negogousse se recueillit.
— Enfla, hier soir Massabrac était décidé à traiter.
— Accusez-en le charme que répand mademoiselle Paule et qui a enflammé un esprit sérieux tel que M. de Poucharramet, au point de lui faire passer deux ans h étudier votre affaire... Massabrac a vu votre fille, il était pris. N'a-t-il pas improvisé aussitôt une assez méchante poésie en patois? Le jeune fou qu'on appelle Raymond est dans le même cas... L'amour l'a rendu indiscret, et mademoiselle Paule a servi de modèle dans ce compromettant volume de vers dont les gens qui ne s'y connaissent pas ont exagéré la valeur... Enfin la marquise de Parrequeminières, tombée sous le môme charmj , vous demande la main de mademoiselle votre fille pour son neveu, M. René d'Espipat, un de nos jeunes élégants qui ne ferait qu'une bouchée de la dot de sa future.
— Que me dites-vous là? demanda Negogousse.
— La vérité. Et maintenant j'ai rempli la mission de madame de Parrequeminières.
— Qu'une fille est difficile à conduire! s'écria Negogousse. Et que me font à moi tous ces poètes! Ah ! j'en avais le pressentiment quand je disais à Paule de ne pas me fatiguer la tête avec ces vers!
— Cependant, dit H. Supplici, qui sait si la poésie ne peut guérir le mal qu'elle a causé?
— Parlons d'autre chose, monsieur l'abbé, reprit Negogousse accablé.
— Voilà donc, poursuivit M. Supplici, quatre concurrents : M. gaturnin de Poucharramet, M. Raymond, H. Massabrac et M. René d'Espipat .. Sans doute, quand
il connaîtra la tournure des événements, M. de Poucbarramet retirera sa demande, quoiqu'il ait la priorité... Il a beaucoup travaillé pour sauvegarder ses intérêts ; mais , moi qui connais sa loyauté, je me fais fort de son désintéressement dans cette affaire... Il se retirera le cœur navré, sans vous fatiguer de ses demandes... Moi-même j'ai applaudi h son courage et à sa force de caractère ; mais M. Massabrac ne reste pas moins en face de deux aspirants.
— Que m'importent Massabrac et ses concurrents!
— Prenez garde, cher monsieur, dit l'abbé; entre ces rivaux, il en est de sérieux. On ne blesse pas impunément la famille des Parrequeminières.
— Je n'ai rien à démêler avec madame de Parrequeminières.
— Sans doute; mais Massabrac reste toujours avec son procès pendant.
Negogousse était en proie à un affaissement que le prêtre jugea à propos de laisser se développer quelques instants.
— Il faut pourtant, dit-il, parer ces dangereux coups. Negogousse ne répondait rien, tant était grand son
accablement. L'abbé fit mine d'être pris d'une vive pitié.
— Je crois avoir trouvé un moyen, s'écria-t-il. Negogousse releva la tête.
— 11 s'agit de poésie.
La tête de Negogousse retomba inerte.
— Prêtez-moi toute votre attention, cher monsieur... Notre seul adversaire dangereux est Massabrac, et il est important qu'il se désiste... Ce Massabrac a une vanité considérable. Nous jouerons de sa vanité comme d'un instrument. Il existe une place vacante de mainleneur «ux Jeux-Floraux; avec mon aide Massabrac l'obtiendrait sans contredit. Faites savoir que vous donnerez la main
de mademoiselle Paule à celui qui obtiendra le fauteuil. Cette condition, les concurrents l'admettront... Massabraç consentira à abandonner le procès et à transiger si je lui fais avoir la voix de mes collègues... Me laissezvous carte blanche?
— Paule consentira- t-elle? dit Negogousse.
— Trois jeunes gens sont sur les rangs : Saturnin, M. Raymond et M. d'Espipat. . . Je ferai croire à Massabrac qu'il triomphera d'eux facilement. Ce petit Rajmond n'a aucune chance à l'Académie; madame de Parrequeminières dispose d'une trop forte influence. Restent donc deux choix honorables : ou une alliance avec la maison des Parrequeminières, ou un mariage avec M. de Poucharramet.
— Ne disiez-vous pas, reprit Negogousse, que M. d'Espipat était liomme à croquer la dot?
— Sans doute.
— - Je ne vois pas dans cette alliance un avenir pour Paule.
— Est-ce que mon influence n'est pas telle que je ne vous débarrasse de ce futur? M. de Poucharramet a tous les titres qui le recommandent au suffrage des membres de l'Académie. Lui seul sera nommé.
— Alors, dit Negogousse, tout va bien.
— Parfaitement. Et maintenant, dit l'abbé avec un singulier sourire, je vais porter de bonnes paroles à Massabrac.
■ —H faut que Raymond prenne courage, avait dit l'abbé Desinnocends à la veuve.
— Mon fils, prends courage ! s'écria madame Falconnet alors que mille illusions s'ébattaient dans le cœur de l'amoureux.
— Paule! s'écria Raymond. Il s'agit de Paule ! La veuve ne répondait pas.
— Parle, ma mère, je t'en prie.
La veuve prit les mains de son fils.
— Bien des fois, dit-elle, j'ai songé aux dangers de... l'amitié que tu portais à mademoiselle Paule... Un pressentiment m'avertissait que tu te préparais des traverses.. . Les jeunes gens ne raisonnent pas; ils se jurent fidélité pour toujours... Ah ! mon enfant, engager sa vie, jeune, tu ne sais pas ce que c'est... J'aurais voulu l'épargner des désillusions...
— Je ne te comprends pas, ma mère.
— M. Negogousse est peut-être à la veille d'être ruiné.
— Tant mieux ! s'écria Raymond.
— Je lis dans ton cœur, mon pauvre enfant... Sans dot, mademoiselle Paule devient ton égale...
— Oui, faisait Raymond, plein de joie.
— Mais un négociant qui a joui d'une grande fortune ne consent pas facilement à avouer sa misère en public... Si, par un arrangement, M. Negogousse essayait de rétablir ses affaires, te jetterais-tu à la traverse?
La veuve s'arrêta. Raymond ne la pressait plus de continuer.
— Celui qui possède un riche hôtel n'habite pas sans chagrins une petite maison semblable h la nôtre. Paule a été élevée dans le luxe; son père ne lui refuse rien... Pour rétablir cette fortune chancelante, il se présente quelqu'un qui demande mademoiselle Paule en mariage.
— Paule a refusé?
— Non, dit madame Falconnet.
— Ah ! s'écria Raymond d'une voix altérée, je ne l'aurais pas cru !
En face de ces confidences accablantes, Raymond ne demanda pas d'autres détails. Il avait foi en sa mère.
Massabrac tomba moins facilement dans le piège, et sans s'inquiéler de la présence de l'abbé Supplici, se laissa aller à un chapelet de jurons qui se termina par un hippobosco plein de rage.
Lui, le roi des félibres, était pris pour un dindouletlo; il ne parlait de rien moins que (ïescrabouchinar Negogousse. Et serrant le bras de M. Supplici, il lui donnait un modèle de sa force cscrabouchinante.
C'étaient des imprécations en langue félibrige qui s'échappaient de sa bouche avec une profusion méridionale.
— Lou sang de moun cadabre boue e reboui dins moun cor, s'écriait le Provençal en regardant le prêtre d'un air terrible.
L'abbé Supplici essaya de démontrer à Massabrac que le sang de son cadavre pouvait bouillir et rebouillir dans son cœur pour une cause plus digne d'un troubadour ; mais on n'apaise pas facilement la tempête de langage d'un Avignonnais.
Viro bouroulant si tripo (la colère bouleversant ses tripes), suivant ses propres termes, Massabrac enveloppait Negogousse et le prêtre dans une même colère; il ne parlait rien moins que de brandir l'épée.
— Massabrac Vespasso brandasso! s' écriait— il. Les duels félibrants sont peu dangereux. On se jette
habituellement à la tête une injure de galoupin, à quoi l'adversaire riposte par coucaro (va -nu-pieds). Le duel est terminé; cinq minutes après, les adversaires les plus enragés ne s'en souviennent plus.
L'abbé Supplici était résigné à subir toutes les épi— thètes du dictionnaire provençal populaire avant d'exposer son plan.
— Un Massabrac a raison de brandir son ég£e, dit-il, mais l'épée poétique, la véritable arme qui convienne au roi des félibres... Que vous ai-je dit, cher monsieur; en vous invitant à venir à Toulouse? Qu'un fauteuil était vacant à l'Académie des Jeux-Floraux, et que j'userais de toute mon influence pour le faire obtenir à celui qui déblaye le sentier où marchaient nos anciens troubadours.
— Nostro-Damo ! vous parlez d'or, monsieur l'abbé.
— Eh bien, continua M. Supplici, le fauteuil qui est dû au restaurateur de la langue félibrige sera occupé par celui qui obtiendra la main de la belle Paule, comprenezvous?
— Cataclan ! s'écria Massabrac, que dites-vous là ?
— M. Negogousse était disposé à accepter vos conditions, vous le savez. Au moment de conclure, vous avez
LA MSLLE paule 249
souhaité la main de mademoiselle Paule, ce à quoi je n'ai pu répondre de mon propre chef. Or il est arrivé que deux demandes avaient déjà élé adressées à H. Negogousse par trois poètes.
— Des francihot sans doute, dit Massabrac, parlant des gens du centre de la France avec le même ton que s'il les avait traités de giaour.
— Oui, des poètes français, dit M. Supplici... Embarrassé de ces demandes et ne pouvant les écarter sur l'heure, M. Negogousse a décidé qu'il accorderait sa fille k celui des concurrents qui obtiendrait un fauteuil au Capitole...
— Doou rire lou ventre me petto, s'écria Massabrac. A moi le fauteuil ! Qui oserait se mesurer avec Massabrac, que Y Armand prouvençau appelait dernièrement encore le triounfle d'Avignon ! Tous ces misérables franchimans n'ont pas le sang patrioto, et leurs rimes manquent de l'orthographe félibrenco! Massabrac au Capitale! Quel admirable espétaclel-L'enfantounetto est à moi, je vous le garantis. Je te m'en vas l'écrire à l'ami Montagnagout...
— Montagnagout? dit le prêtre.
— Vous ne connaissez pas Montagnagout , monsieur
le curé?
— C'est la première fois que j'entends son nom.
— Qu'est-ce que vous faites donc au Capitole? Il est temps que je m'assiste dans le fauteuil... Ah! vous ne connaissez pas Montagnagout? Et Diouloufet , avez-vous entendu parler de Diouloufet?
— Les devoirs de mou ministère m'empêchent de me rendre un compte exact de ce qui se passe chez nos voisins les Provençaux.
— Ne pas connaître Montagnagout ni Diouloufet me ferait hésiter à entrer dans votre Académie, si Y en fan-
tounetto Paule n'était là pour assurer m récompense. Enfin vos académiciens ne sont pas de première force, puisqu'ils n'ont pas même en tendu la renommée proclamer les noms de Montagnagout et de rfiouloufet... Vous avez certainement eu vent de Reymonencq?
L'abbé Supplici cherchait un moyen pour échapper k ce déluge de noms.
- «-. Yous ne connaissez pas Reymonencq? Lou tron de Dieu le eurel C'est impossible qu'on ignore l'existence de Reymonencq. Un ignorant peut ne jamais avoir mis le nez dans les œuvres de Montagnagout et de Dioufoulet; mais Reymonencq, après Massabrac, peut se présenter hardiment.
- — Je suis heureux, dit l'abbé, que vous me révéliez l'existence de Reymonencq. J'en ferai mon profit, mais...
— Au moins, s'écria Massabrac, vous connaissez Pompée Ladurance ? . . .
— Attendez que je me recueille, dit l'abbé, feignant de se souvenir de Pompée Ladurance.
— Il faudrait être apouthicare pour ne pas connaître Pompée Ladurance...
— Maintenant, en effet, je crois me rappeler M. Pompée Ladurance, dit l'abbé.
— Rappelez-vous sérieusement, monsieur le curé, car mon entrée au Cap i loi e sera suivie de celle de Montagnagout, le berger félibre qui a chanté le cachai odorant.
— Le cachât! s'écria M. Supplici.
— Froumage si vous aimez mieux, l'odorant froumage. Tout le monde a été d'accord que ce morceau poétique embaumait YArmana prouvençau pour lou bel an de Dieu \ 833.
— Parfaitement, dit l'abbé pressé de quitter Massa-
- brac.
LA BELLE PÀULE Î5i
— Un instant, monsieur le curé. Vous me promettez qu'aussitôt que je s«rai assis dans le fauteuil, après la mort d'un de vos avoue at s, car je me suis laissé dire qu'il y avait trop iïav»ucat$ dans Votre Capitule, vous m'aiderez à Taire arriver Diouloufel le pindarique, l'intrépide Reymouencq, le facétieux Pompée Ladurance et le sublime auteur du cachât odorant.
— C'est convenu, dit l'abbé.
— Cliquo-claquo ! s'écria Massabrac, vous aurez là une rude bande de félibres...
— Oui, dit l'abbé en faisant quelques pas.
— Maledicieure! Nous riverons les clous de ces franchimons qui osent cracher dans l'aïoli de la poésie.
— C'est entendu, dit M. Supplici... J'en parlerai à mes collègues.
Massabrac frappa un violent coup de sa large main sur l'épaule de l'abbé.
— Nuutn de sort! Il ne s'agit pas de parler. Il faut dire : C'est fait.
— Nous sommes d'accord , dit M. Supplici craignant que là terrible main ne s'abattit de nouveau sur lui.
Il alla vers la porte. Massabrac le tira rudement par le bras.
— Dites-moi voir un peu les noms des félibres.
— Quels noms ?
— Sarnipabié! Les noms de tout h l'heure.
— Oui, dit le prêtre se mordant les lèvres, j'entends bien : les noms de l'auteur de l'odorant fromage.
— Cachât si vous voulez... Vous dites froumage ; k Avignon nous disons cachât!... le vois bien que vous ne tous rappelez plus les noms de notre pléiade; mais, comme vous avez bonne volonté, je vous laisse aller pour aujourd'hui.
1 Ayant introduit avec précaution le bout des doigts dans
254 LA BELLE l'AULE
l'étau de la main de Massabrac, H. Supplici descendit l'escalier. Il était à peine à la troisième marche, qu'il entendit la voix du félibre lui crier :
— Souvenez-vous de Montagnagout.
— Oui, dit le prêtre. •.
— N'oubliez pas Diouloufet.
— C'est convenu, dit H. Supplici hâtant le pas.
— Que sans cesse retentisse h vos oreilles le nom de l'intrépide Reymonencq.
— Au diable! se serait écrié volontiers le prêtre.
Il était descendu lorsque la cage de l'escalier fui remplie du nom de Pompée Ladurance que hurlait Massabrac.
Dans le corridor, M. Supplici se secoua comme un barbet qui sort de l'eau. 11 était plus meurtri encore de la façon de discuter du félibre que de ses poignes brutales. Avec sa parole bruyante , Massabrac eût rendu sourds ceux des mainteneurs qui ne Tétaient pas; avec de telles secousses, le Provençal eût abrégé les jours d'au moins vingt Illustres sur quarante.
On comptait dans l'Académie quelques vieux singes, quelques-uns particulièrement remarquables par des poitrines bizarres et des épaules déjetées; mais ces singes faisaient oublier leur triste mine par un langage choisi. Un homme qui parlait cT escrabouchinar ses rivaux ne pouvait siéger au Ca pi tôle.
L'abbé Supplici sourit intérieurement. Le félibre était impossible. 11 suffisait de le lâcher sur quelques singes illustres pour le perdre à jamais.
Saturnin regagnait du terrain. Une entrevue avec madame de Parrequeminières devait décider du sort du protégé de H. Supplici.
En entrant dans le salon delà marquise, le prêtre prit un autre ton.
— J'ai rendu visite, madame, selon vos instructions, iNegogo usse...
— Ah! s'écria madame de Parrequeminières... Mon neveu peut-il se présenter?
— - Certainement, madame la marquise; M. Negogoiisse s'est montré on ne peut plus flatté de ce projet d'alliance...
— Vous êtes un ange, monsieur l'abbé !
— C'est à vous, madame la marquise, qu'est dû le compliment... S'occuper avec tant de zèle d'un jeune parent, tenter par une alliance de l'enlever aux séductions mondaines, avoir découvert une jeune fille riche, belle et modeste, sont de ces faveurs que la Providence accorde seulement aux êtres qui en sont dignes... „
— Avouez, monsieur l'abbé, que dans cette mission, dont je vous sais le plus grand gré, vous avez donné la main à la Providence pour la guider?
— Madame la marquise, la Providence a des vues impénétrables que nul humain ne peut se flatter de sonder... Quelquefois elle semble prendre le chrétien sous sa protection et le mène par une route bordée de fleurs, au bout de laquelle se trouve un chemin inextricable plein de dangers.
— Nous n'en sommes pas là heureusement , s'écria madame de Parrequemfhières.
— Non, mais...
— Parlez, l'abbé; vous me faites trembler... Y a-t-il quelque obstacle qui empêche René de se présenter?
— Quant à ce qui touche M. d'Espipat personnellement, non... Il jouit des mêmes droits que ses concurrents...
— Ses concurrents ! s'écria la marquise. Il y a donc des concurrents... René ne les craint pas... Connaissezvous dans Toulouse un plus aimable cavalier ? *
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— M, Negogousse, dit le prêtre, me paraît tenir plus aux qualités intellectuelles qu'aux avantages physiques. ..
— René ne vous semble-t-il pas, monsieur l'abbé, joindre l'esprit aux séductions extérieures?...
— En effet, madame la marquise, M. d'Espipat a beaucoup d'esprit; vous ne sauriez trop appuyer sur cette corde... J'ai lu et relu son charmant volume de poésies... Le badinage qui convient à la jeunesse s'y mêle à des accents qui montrent ce qu'un jour le public est en droit d'attendre d'une maturité due h la connaissance de la vie; mais...
— Vous êtes terrible avec vos mais, monsieur l'abbé. .. Savez-vous que ce que vous me dites là est tout a fait bizarre! Un Negogousse, un marchand d'huiles, un pitcharrou qui exige d'un gendre noble et titré des facultés intellectuelles, cela renverse toutes mes idées...
— Madame la marquise, accusez-en l'Académie des Jeux-Floraux qui, jusque dans la bourgeoisie, a semé des graines poétiques...
Alors le prêtre développa le prétendu plan de Negogous. <}, d'accorder la main de sa fille à celui qui obtiendrait le siège vacant au Capitole.
— C'est charmant, s'écria la marquise... René sera nommé... Son élection ne fait pas un pli.
— M. d'Espipat, en effet, a de nombreuses chances»
— 11 les a toutes... Vous nous aiderez, monsieur l'abbé...
— Même contre ce candidat distingué que, madame, vous vouliez bien appeler le jeune barde.
. — M. de Poucharramet ne saurait tenir contre un d'Espipat. . . .
— C'est mon avis, madame; avec ménagement je l'ai fait entendre à ce jeune homme que jusqu'ici je protégeais...
LA BELtE PAULE SKK
— On lui réservera le prochain fauteuil. Dites-le lui de ma part... Je suis toute dévouée à l'auteur des Stances du Prétrê mourant; mais mon René passera avant tout.
— Alors, madame la marquise, nous écartons M. Laffitte-Yigordanne, qui avait promesse absolue du premier fauteuil.
— Il est si facile de promettre, dit madame de Parreqneminières. Une élection dépend absolument des événements... Un protestant, par exemple, qui défendrait la pouvoir temporel du Pape, passerait par-dessus tous les candidats... Au moment où il se présentait, M. Laffitte- Vigordanne était possible. La candidature de René, que vous-même m'engagez à porter, fera que ce fauteuil qui recule. pour M. Laffitte-Vigordanne lui semblera plus rayonnant encore... D'ailleurs, M. Laffitte-Vigordanne n'aspire point à la main de Paule.
— Qui sait! II. est célibataire.
— Monsieur l'abbé, il faut parler franchement. Mon gentil René n'a pas le sou.
— Ah I dit M. Supplici. 6
— Ne le saviez- vous pas ?
— J'ai tant à faire dans la vie, que je m'oGeupe rare* ment des affaires d' autrui.
— Paule se donne le luxe d'un marquis. René s'installe h Toulouse. Il rend aux d'Espipat l'éclat que leur avait enlevé la gène. C'a été l'unique préoccupation de toute ma vie de trouver une riche héritière pour mon neveu. Nous avons la riche héritière.
Le prêtre secoua la tête et prononça une interjection qui arrêta court la marquise.
— Dans le commerce, dit M. Supplici, il y a des surfaces brillantes sous lesquelles se eachent des gouffres.
— Que an dites-vous làf
Alors le prêtre conta à la marquise le procès Massabrac dans tous ses détails. Il n'épargna à madame de Parrequeminières aucun détail de chicane, choisissant des mots juridiques, aussi terribles que ceux d'une maladie nouvelle.
L'abbé ne cacha pas son rôle de médiateur dans cette affaire, laissant croire, toutefois, que Massabrac avait de grandes chances pour arriver aux Jeux-Floraux; bref, il fit un tableau si sombre de la situation de Negogousse, que la marquise répondit :
— Cela ne fait plus notre affaire.
Un éclair de joie traversa le cœur du prêtre; mais il jugea prudent de ne pas laisser madame de Parrequeminières sous le coup de cet abattement.
— Monsieur d'Espipat n'est-il pas reçu avocat ? demanda-t-il.
— Je crois que oui. Ce n'est pas là ce qui enrichira mon gentil neveu. Que peut avoir de commun un d'Espipat avec les tribunaux?
— Peut-être M. le marquis, en vue d'obtenir la main de mademoiselle Paule, consentirait-il à sonder les obscurités de l'affaire pendante entre Negogousse et Slassabrac.
— Je garantis que René n'aura pas le courage de lire une feuille de papier timbré.
— Il y en a plus de deux cents, dit froidement l'abbé.
— René a été élevé pour la vie active... S'il était permis aujourd'hui d'acheter un régiment comme aux belles époques de notre histoire, mon neveu eût été un parfait colonel. Mais .songer à faire asseoir René devant un bureau au milieu d'affreux dossiers, il me répondrait avec raison .que c'est le lot des hommes d'affaires ou des intendants. . . D'après ce que vous me dites, je regrette
médiocrement cette petite Paule. . . Sans dot elle redevient une bourgeoise qui a grand besoin d'être déniaisée.
René entra sur la fin de l'entretien. Le prêtre reprit :
— Je suis un peu de votre avis, madame la marquise... A part moi, je pensais que vous marquiez un enthousiasme peut-être excessif pour la fille de Negogousse, si l'enthousiasme n'était pas le signe des nobles cœurs...
— Une beauté du diable, dit la marquise.
— Une figure ingénue...
— Manque de grand air... Elle n'a pas les signes qui appartiennent seuls à l'aristocratie.
— Éducation bourgeoise, reprit M. Supplici...
— Nous aurions bien du mal à la dresser, continua la marquise.
— Sans doute ; elle a atteint une partie de son développement.
— Souvent je me demandais ce qu'après le mariage on ferait du père.
— Là était la difficulté. On ne renie pas un père.
— Ce Negogousse pue l'huile.
— Nécessairement.
— A un moment cette petite Paule nous eût froissés par ses sentiments de fille de marchand.
— De profundis! s'écria René en embrassant madame de Parrequeminières.
— Tu nous écoutais, mauvais sujet...
— Chère tante, j'avais entendu dernièrement vos litanies en l'honneur de mademoiselle Paule; aujourd'hui tous me faites assister à l'enterrement de ses brillantes qualités... Le feu d'artifice est tiré.
— Monsieur l'abbé, dit madame de Parrequeminières,
je me recommandé à tous si vçus striez connaissance de quelque riche héritière qui comprenne ce brave cœur.
— Monsieur, ajouta René, prenez votre temps... le ne suis pas pressé.
Le bruit des conditions apportées h la possession de Paule se répandit dans la ville. Un des premiers Raymond l'apprit par les clercs de l'étude, et son atnour redoubla ; mais quels nombreux soucis s'emparèrent dé Raymond ! On citait dans Toulouse divers aspirants, et son nom n'était pas même prononcé, lui qui avait chanté les charmes et la beauté de Paule. C'étaient pages perdues que ce volume de poésies sur lequel il avait tant fait fonds.
Un si vif enthousiasme avait été dépensé en faveur de Raymond qu'il ne restait plus maintenant de cris de protestation h l'opinion publique. Pour ne pas avoir deviné qu'il s'agissait de Paule, les amis eux-mêmes de Raymond étaient à cette heure accusés par l'amoureux de ne pas comprendre son œuvre.
Raymond eût pu nommer Paule, dire en publie : C'est elle qui m'a inspiré !
Il avait la pudeur de l'honnête homme, ne vou* lant livrer ni son secret ni le catalogue des beautés de
celle qu'il aimait. Il lui répugnait de mettre le public dans la confidence de la couleur de ses cheveux, de ses yeux.
• Peu importail à Raymond que le lecteur comprit qu'il aimait une femme; il eût été blessé que ses poésies désignassent telle femme. Ces délicatesses, comprises par si peu d'artistes, résultaient du sentiment qu'avait Raymond de ne pas profaner une femme en la désignant aux regards de tous.
En apprenant la nouvelle de ce singulier concours, Raymond fut teuté de briser son amour. Raymond était surtout profondément ulcéré de trouver un rival dans un ami. La pointe de l'épée de René, lorsqu'elle perça sa poitrine, le fit moins souffrir que ce qu'il regardait comme une traîtrise.
La rivalité d'un ami est cruelle! Dépose-t-on des trésors d'affection dans le cœur d'un homme pour les reprendre comme des titres à la Banque? Il y a dans les attaches de deux cœurs d'hommes quelque chose de profondément scellé qui résiste malgré les tiraillements. Cela ne casse pas du premier coup; même quand toute amitié est brisée, il revient des bouffées de souvenirs d'autant plus amers qu'ils étaient plus tendres jadis.
Raymond se jura de ne plus revoir Paule. Il voulut condamner sa fenêtre, tendre de sombres rideaux les vitres au travers desquelles lui était apparue l'image de la jeune fille. Rancunes d'amoureux qui ne tiennent pas ! L'homme n'en était pas moins désespéré.
La politique de l'abbé Supplici l'avait conduit à répandre dans Toulouse la nouvelle du concours au fauteuil des Jeux-Floraux que couronnerait la main de Paule. Cette union présentée sous le couvert poétique devenait une de ces légendes chères aux Méridionaux.
Battu dans ses plans primitifs , le prêtre compliquait la
situation de deux concurrents, Laffitte-Vjgordane et Escanecrabe, de telle sorte que les quatre prétendants représentaient pour le populaire un appel à tous les poètes de France.
Quoique jouant cartes sur table, M. Supplici cherchait il lire dans le jeu de ses adversaires. Une nouvelle lecture des poésies de Raymond lui prouva que sous chaque vers se cachait un fait réel, non une idéalisation.
Le voisinage des deux amants, les fenêtres qui se faisaient face, diverses pièces intitulées Contemplations à un balcon, firent qu'il engagea Negogousse à changer sa fille d'appartement, le prêtre étant certain que du boudoir s'échappaient les dangereux regards qui avaient troublé le cœur de Raymond.
Negogousse hésita d'abord à éloigner Paulede la chambrette qu'il avait fait décorer à son intention. Ce séjour était si agréable à sa fille ! Mais M. Supplici ayant montré au marchand M. Desinnocends qui se rendait un soir chez la mère de Raymond, c'en fut assez pour ranimer l'irritation de Negogousse , qui voyait un complot tramé dans la maison de la veuve. Aussi bien M. Supplici tourna la difficulté en proposant devant Paule de déposer dans sa chambre les dossiers de l'affaire Massabrac, afin que Saturnin pût les consulter à son aise sans déranger les habitants de la Maison de pierre.
Paule n'osa refuser, croyant à la parole de l'abbé Supplici, qui priait la jeune fille de permettre qu'on disposât de sa chambre pendant quelques jours seulement; mais Negogousse et le prêtre échangèrent un regard de satisfaction d'avoir élevé une barrière entre les deux imants, sans que Paule pût en être alarmée. Ainsi fut établie autour de la Maison de pierre une
sorte de barricade, qui empêchait toute communication
du dehors.
A cette heure le nom de Paule emplissait la ville. Chacun discutait sur l'heureux candidat qui devait obtenir la main de la jeune fille.
La Restauration, qui a déjà rendu compte à l'art du singulier courant d'idées d'où est né le troubaiourisme, a laissé son empreinte de Lindor sur la plupart des créations littéraires et artistiques de l'époque.
A la suite de la rénovation grecque que David affirme nettement sous la République, ce courant est tout à coup arrêté par un retour aux panaches blancs de Henri IV, mélangés de bottes à créneaux, de tuniques abricots, de collants désastreux.
Le grand poète s'appelle M. de Marchangy, le peintre, Fragonard ; jamais les siècles futurs n'auront assez de railleries pour cet accouplement artistique, où la réaction contre Marie-Joseph Chénier, Méhul et David a produit une école qui entrevoit le moyen âge monarchique sous la forme d'un castel.
Le bruit qui se faisait dans la ville à propos du futur concours aux Jeux-Floraux donna naissance à une romance que quelques Toulousains de 1 866 se rappelleront peut-être avoir entendu accompagner sur là guitare par leurs mères.
Il existait une légende dé la belle Paille au seizième siècle. On doit à un galant mainteneur des Jeux-Floraux le pendant composé en 1834, souô l'influence de la poétique de la Restauration.
A Toulouse était une belle, La BeUe Paule était son nom.
A l'huis de ion charmant giron Cupido faisait sentinelle.
Mais au petit Gascon,
La dame disait : — Non, Non, non!
Qu'il était coupable, l'abbé Supplici, par ses intrigues académiques, d'avoir agité tellement l'opinion qu'un barde du pays pût composer ce morceau où , indépendamment de Cupido, de Yhuis, de l'Amour, surnommé le petit Gascon, il était question de marchand à la riche escarcelle, de pimpants muguets, nécessairement aux agueis, soufflant aux oreilles de la jeune fille mignonnes paroles.
L'air cadrait avec la poésie, et le thème eût été merveilleusement approprié à une tabatière h musique. La. romance trouva des fanatiques dans une contrée où peuvent se promener en sûreté des gens qui se couvrent de la rime comme d'un bouclier pour appeler une jeune fille une pastouroulette.
Paule s'était emparée de l'imagination toulousaine. Paule renouvelait la légende; elle était soumise aux commérages des portiers poétiques de son temps. Seule, isolée dans la Maison de pierre, Paule eût entendu cette omance chantée par les pêcheurs de l'île de Tounis, qu'elle n'eût pas compris que sa personne occupât à tel point l'opinion publique.
Raymond s'en montra plus préoccupé. La romance était devenue populaire; les clercs la fredonnaient à l'élude de Me Trebons. Un succès poétique si considérable fit douter l'amoureux de la valeur de ses poésies. Car les esprits inquiets, à qui manque l'envergure du génie, souffrent vivement du succès des œuvres médiocres, se demandant en vertu de quel principe ils peuvent affirmer qu'eux-mêmes ne sont pas des êtres médiocres.
Si une œuvre vraiment forte réchauffe le cœur, l'anime
et sert d'excitant dans les époques de pénurie poétique
aux natures qui manquent de ressorts, le déluge de
méchantes rimes, l'entassement d'inventions sans art ni
co nscience, les encouragements accordés à des productions
misérables, peuvent accabler les hommes doués de belles facultés qui ne sont pas doublés par la volonté de triompher de pareilles misères. *
Raymond se demandait avec amertume : Le public qui répète de tels couplets peut-il être le même que celui qui a souscrit à mes poésies t
Un regard de Paule eût dissipé ces mélancolies.
Paule n'apparaissait plus à la fenêtre.
Et un jour Raymond avait surpris devant une table Saturnin semblant avoir pris possession de la petite chambre, jadis si rayonnante !
A quelques temps de là René, rencontra Raymond, se dirigeant du côté de l'étude. Raymond pressa le pas et baissa la tête pour ne pas apercevoir son rival. Ce manège était si significatif qu'il ne put échapper à René. Il courut après Raymond, lui prit les mains avec affection, manifestant son étonnement de cette singulière froideur. Raymond l'assura qu'il n'en était rien, répondit évasivement et prétexta des travaux pressés pour prendre congé.
René, ayant fait part à Loubens de cette rencontre, remarqua également une certaine réserve sur les traits du journaliste.
— Raymond, dit Loubens , peut-il sauter au cou d'un rival que personne ne s'attendait à voir surgir subitement?
— Un rival ! Explique-toi , dit René qui ne soupçonnait pas l'amour de Raymond pour Paule.
M. Supplici, jugeant Raymond dangereux, l'avait rayé de la liste des concurrents. Chez madame de
26ti LA BELLE PAULE
Parrequeminières on ne regardait comme aspirants à la main de Paule que Saturnin, Massabrac, Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe.
Alors le journaliste apprit à René ce que les amis de Raymond pressentaient seulement à cette heure : que les poésies du clerc s'adressaient à Paule. Ne devait-il pas renier l'ami qui entrait en lutte contre lui ?
— Quelle complication est-ce là? s'écria René, se demandant dans quel but M. Supplici avait caché les prétentions de Raymond, celui de tous qui, par son amour, avait le plus de droits à la main de Paule.
Ceci ne semblait pas clair au jeune homme, qui marchait droit dans la vie. Pour la première fois il réfléchit, s'entretint longuement de ce sujet avec Loubens et se fit donner, sur le compte des divers concurrents, les quelques détails que le journaliste connaissait.
René se perdait h chercher l'enchaînement de cette iutrigue dont il saisissait à peine quelques fils. Le docteur Gardouch, qu'il consulta h ce propos, s'emporta comme d'habitude contre l'Académie, mais ne put donner de renseignements particuliers sur le prêtre qui mettait en jeu tant d'aspirants à la main de Paule.
— il faut nous tenir sur nos gardes, dit Gardouch.
— Je vais prévenir Raymond, reprit René.
— Gardez-vous-en, mon cher d'Espipat... Continuez à jouer votre fôle devant l'opinion publique. Il est utile que chacun croie que vous aspirez à devenir l'époux de la fllld de Negogousse... Parla, vous aurez un pied dans la maison et connaîtrez le fond de la pensée de nos adversaires... S'il est possible de sauver Raymond, nous lé sauverons ; itiais épargnez-lui la connaissance de ces intrigues.
A cette heure, les fils tenus par M. Supplici étaient renoués, offrant une trame régulière» Grâce k> d'ae-
LA BELLE PÀULE f 6T
tires démarches, le prêtre était certain de l'élection de Saturait).
Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe n'apparaissaient qu'à l'état d'utilité dans cette comédie.
Massabrac s'était désisté de son procès. Sans armes contre Negogousse, il semblait douteux que le représentant de la langue félibrige fit son entrée triomphale au Capitole.
Un mur séparait Raymond de celle qu'il aimait ; ce mur, il lui était interdit de le franchir.
Chaque nuit, l'amoureux la passait à sa fenêtre, les paupières non pas baignées de larmes, bar les douleurs ne sont rien qui coulent avec les pleurs, mais c'était une mélancolie poignante et sourde. Raymond ne se plaignait pas. A qui se plaindre ? A sa mère ? Madame Falconnet semblait éloigner un cruel entretien. Un jour elle avait dit à son fils : Pauvre enfant! d'une voix qui accusait de tels déchirements, que Raymond craignait qu'une confidence ne fit jaillir des sanglots comprimés.
Il préférait la résignation muette de sa mère, qui, maintenant , tantôt courbait la tête sur son ouvrage, tantôt allait et venait, pour éviter par cette apparente activité de revenir sur lin grave sujet.
Et cependant madame Falconnet jetait des regards soucieux sur son fils, inquiète d'un chagrin qui n'avait ni relâche ni détente. Elle craignait que dans ce cœur plein d'amertume une nouvelle goutte ne s'ajoutât; elle craignait une de ces maladies morales qui mettent la raison en danger.
La mère avait senti en elle ces symptômes <)uand, après le duel, Raymond fut ramené dans un état désespéré. La pauvre femme constata en elle des faiblesses cérébrales dont son fils, qui était sa vivante image, pouvait ressentir les atteintes. Un jour, un trouble parti-
culier s'était emparé de la veuve, qui , effrayée, eut assez d'empire sur elle-même pour éviter les rires qui tentaient de se greffer sur sa douleur.
Rire et souffrir! Posséder une moitié de cerveau assez saine pour constater que l'autre échappe à la volonté, ce sont d'affreuses tortures pour les natures délicates.
Madame Falconnet avait vu de près la folie avec son troublant cortège. Elle craignait que Raymond ne fût visité par la même hideuse hôtesse. C'est pourquoi elle interrogeait les yeux secs de son fils, son visage pâle, son air sombre, cherchant quelle diversion elle pourrait jeter à travers ce profond chagrin.
Si une lueur d'espoir d'obtenir la main de Paule eût été permise, la mère de Raymond se fût jetée aux pieds de Negogousse; elle eût versé des torrents de larmes pour l'attendrir; elle n'eût pas quitté la place sans le consentement du marchand au bonheur des deux enfants.
Il ne fallait pas songer à cette union !
M. Desinnocends avait montré l'impossibilité de ce rêve. Confident de l'abbé Supplici, M. Desinnocends croyait à la ruine de Negogousse, au mariage de Massabrac et de Paule.
Toute espérance devait donc être bannie, suivant le prêtre, qui, toutefois, recommaudait à madame Falconnet de lui amener Raymond. M. Desinnocends, quoiqu'il fût ignorant des remèdes pour guérir un amour traversé, comptait sur son trésor de consolations. De nombreuses douleurs lui avaient été confiées qu'il assoupissait, s'il ne les guérissait pas. Misère, ruines, chagrins domestiques , maladies et mort trouvaient dans le cœur de M. Desinnocends des onguents doux et onctueux dont la vertu étonnait le bon prêtre lui-même.
La charité, cette plante qui pousse si rarement dans
le cœur des hommes, donnait des fleurs sans cesse épanouies d'où M. Desinnocends tirait ces onguents.
Et pourtant Raymond, quoique pressé par sa mère, n'allait pas chercher de consolation auprès du curé de. la Dalbade ! Grave sujet d'inquiétude pour madame Falconnet que Raymond aurait pu surprendre la nuit, collée au seuil de sa porte, écoutant les plaintes s'échapper de la poitrine de son fils.
Elles sont immenses les tendresses que déploient les mères pour les nouveau-nés. Le moindre cri les trouve debout. Plus de sommeil pour ces êtres si faibles ! On ne sait dans quel arsenal les femmes puisent ces forces. Madame Falconnet était en éveil pour -Raymond amoureux comme pour Raymond enfant. Les perceptions de la mère étaient revenues aussi exquises qu'à l'époque où elle nourrissait celui qui lui faisait oublier le mari qu'elle avait perdu.
Raymond sortait.
Sans savoir où il dirigeait ses pas, la mère suivait d'un regard intérieur son fils par les rues. Elle l'eût vu à deux lieues <ie lit. Raymond n'avait pas besoin de se confier à sa mère; elle entrait en lui , constatait ses brûlants chagrins. Il lui suffisait de mettre la main sur ses yeux. Pas un souci de Raymond qui lui échappât. Ses pensées, elle les pensait h la même heure.
— J'ai peur, dit-elle à M. Desinnocends, qui, la figure soucieuse, songeait à ces durs et admirables privilèges que communique une vie chaste à la maternité.
XXXVIÎI
Mamette allait et venait dans la maison , lorsqu'elle entendit Paule qui chantait : Vole, mon coeur, vole! mais d'un singulier accent. Ce n'était plus la voix de cristal de la jeune fille ; l'air de la chanson semblait revêtu d'un crêpe. Ceci étonna la vieille servante, qui ouvrit la porte.
Paule était assise devant la fenêtre, les yeux baignés de larmes.
Pour la première fois, Mamette essuya un mouvement de dépit de Paule, qui, voulant rester seule, se gendarmait contre la vieille servante.
— Une autre fois, mademoiselle, je frapperai , dit Mamette confuse... Mais vous chantiez si tristement, que j'ai voulu m'assurer qu'il ne vous était rien arrivé.
— Celle qui chante n'est pas triste, dit Paule. Mamette secoua la tête.
— J'en ai connu plus d'une, dit-elle, qui cherchait à s'étourdir... Et moi-même...
— Toi! s'écria Paule qui ne pouvait songer qu'une jeune fille avait existé sous les rides de la vieille.
LÀ BELLE PÀULE $7fr
Un instant son chagrin se dissipa, et elle déploya tant de gentillesses que Mamette, heureuse de trouver une confidente, conta comment son cœur avait été brisé lors des guerres de l'empire, par la séparation avec son fiancé, à la suite de la retraite de Russie. Elle aussi longtemps avait chanté : Vole, mon cœur, volé ! Et si elle apprit cette chanson à Paulé, c'est que chaque fois qu'elle entendait sa maîtresse redire l'air, elle pensait au pauvre conscrit qui jamais n'avait donné de ses nouvelles.
— C'est comme un appel, dit Mamette, je me figure qu'il m'entend... Mais il faut chanter plus gaiement, mademoiselle.
— Tu as raison, Mamette, en chantant elair on se fait entendre des absents.
La tristesse s'était emparée de nouveau de Paule.
— Vous avez un chagrin, Mademoiselle, dit Mamette. Silencieusement des larmes coulaient dès yeux de
Paule. Elle aimait et ne craignait plus celle qui avait aimé.
— Un gros chagrin ! reprit Mamette.
Elle s'approcha de sa maîtresse.
— Confiez-moi votre chagrin, mademoiselle, dit-elle. C'est comme un fardeau. A deux il est plus commode à porter.
Paule hésita d'abord ; mais les yeux de la vieille servante étaient si tristes et si suppliants qu'elle s'écria :
— J'ai donné ma foi.
■ — A un jeune homme? dit Mamette.
— Oui, dit Paule.
— Il doit être beau et bien vous aimer.
— Plus qu'on ne saurait dire, reprit Paule. Mamette resta un instant sans répondre, parcourant
du regard la Maison de pierre sans trouver cet amoureux qu'elle n'avait pas soupçonné jusque-là.
— Et vous l'aimez, mademoiselle
— Oui, dit Paule.
— Pourquoi vous désoler, mon enfant
— Je ne le vois plus, reprit Paule.
— Ah ! fit Mamelle.
Elle réfléchit :
— Votre père, le sait-il ?
— Non, dit Paule.
Mamette secoua la tête.
Après un instant de silence :
— Je t'en ai trop dit pour ne pas t'en confier davantage, dit Paule.
Alors elle confia que Raymond était c son ami doux », comme dans les chansons que lui avait apprises Mamette qu'elle lui avait juré fidélité un an auparavant, que les poésies répondirent aux fleurs jusqu'à ce que survint un échange de lettres, qu'un engagement sérieux existait de part et d'autre, qu'il se tramait quelque chose contre elle, qu'elle ne jouissait plus de sa petite chambre sur la rue, que la porte en était fermée à double tour la nuit, qu'il lui était impossible de communiquer avec Raymond, qu elle en souffrait tellement que Mamelle s en était aperçue et qu'elle demandait le secret le plus absolu à sa gouvernante, quoi que celle-ci en pensât.
Ce que Mamette en pensait se lisait dans ses yeux ravivés par une dernière flamme. Les vieilles se plaisent à entendre conter des amours. C'est un allegro pour leur cœur. Elles se réchauffent à tisonner les amours des jeunes gens. Les aventures qu'elles entendent semblent leurs propres aventures ; elles se reconnaissent dans les jalousies, les brouilles et les traverses, et elles courraient de grands dangers pour faire triompher une véritable passion.
Paule s'attendait à de sévères conseils de Mamette.
— Que fant-il faire? dit la vieille.
— Trouver le moyen d'envoyer une lettre à Raymond sans que personne s'en doute.
Alors Paule donna des instructions à Hamette sur les heures auxquelles il était facile de rencontrer Raymond. Le soir, après diner, il retournait à l'étude. Mamette l'attendrait sur le pas de la porte.
— Reste ici, dit Paule, pendant que j'écris ; ce soir même il faut que cette lettre parvienne. Il y a trop longtemps que j'attends.
Mamette était pleine d'émotions. Il eh si doux d'attendre un moment à la tombée de la nuit, de faire doucement psi! de surprendre un amoureux et de lui glisser un billet dans la main. Cela rajeunit les vieilles femmes.
Le même soir, Mamette, sur le pas de la porte, chantonnait doucement : Vole, mon cœur, vole, et remuait d'une main agitée la poche de son tablier, d'où tour à tour elle introduisait et sortait la lettre.
Tout à coup elle poussa un cri de surprise. Devant elle se trouvait l'abbé Supplici froid, sévère, le regard fixe, qui disait :
— M. Negogousse est-il à la maison ?
La question était simple. Mamette balbutia.
La lettre tomba sur le pavé, tant était grand son trouble.
Le prêtre ramassa le billet.
— Pour M. Raymond, dit-il.
Il serra le bras de Mamette.
v — Dites h mademoiselle Paule que sa lettre a été remise à qui de droit. Et si vous aviez l'indiscrétion de mêler mon nom à cette affaire, je vous fais chasser à l'instant par votre maître... Maintenant rentrez et faites votre
confidence à mademoiselle Paule dans le galon, de façon à ce que je puisse vous voir.
Pendant la soirée, M. Supplici conta les aventures de la jolie marchande de gants de la place du Capitule, l'empressement qui rassemblait les étudiants sous ses fenêtres et les tendres poésies que lui envoyait Raymond.
Paule écoutait !
Le bruit se répandit dans Toulouse que l'Académie des Jeux-Floraux devait couronner dans quelques jours les lauréats ; la douleur de Raymond augmenta.
Loubens vint lui rendre visite ; Raymond ne voulut pas le recevoir. Madame Falconnet se plaignit au journaliste des tourments que lui causait la profonde tristesse de son fils.
— Tout espoir n'est pas perdu, dit Loubens.
Il écrivit à Raymond, rassurant que son triomphe était assuré s'il voulait concourir, que l'opinion publique lui était favorable et que vraisemblablement les Illustres reculeraient à l'idée de donner naissance à un scandale tel que celui du précédent concours.
La lettre était affectueuse et cordiale. Madame Falconnet, pleine d'espoir, la remit à son fils, qui, spns dire un mot, monta à sa chambre.
Agenouillée devant la porte, la mère écoutait.
Une vive lueur glissa sous la fente de la porte, et la veuve entendit déchirer de nombreux papiers que Raymond brûlait.
Il détruisait ses poésies, ne voulant pas concourir !
Brûler des poëmes eût été, pour une âme vulgaire, un incident sans signification. Madame Falconnel sentit en elle les tourmentes violentes qui poussaient Raymond k un tel acte. La veuve comprenait maintenant que les mots imprimés dans le volume de son fils n'étaient pas des mots de convention. Us avaient fait vibrer les cordes de son cœur, parce qu'ils étaient vibrants. La faible traduction que l'imprimerie peut donner de la passion était décalquée nettement dans ces petits poëmes. Pas de pièce qui ne contint une espérance, un cri du coeur.
Depuis la publication du volume, madame Falconnet avait surpris Raymond composant de nouvelles pièces. Souvent il était sorti dans une excitation fiévreuse, brisé, ne tenant plus en place, car donner le plus intime de soi-même abat les natures les plus robustes.
Pâle, défait, les yeux brillants d'une flamme maladive, Raymond, à l'issue de ces séances, avait dit à sa mère : — Je suis content !
Il était content d'avoir exprimé ses sensations les plus pures et il les détruisait tout h coup !
Dans le cœur de madame Falconnet retentit un son sourd et mélancolique. Raymond mettait à sac ses souvenirs !
Voulait-il oublier Paule, effacer ce nom de sa mémoire ? Ce fut la première pensée de la veuve.
Attentivement elle étudia l'attitude de son fils, qui paraissait plus concentré que d'habitude. Pourtant il se rendait à l'étude, faisant un vif effort sur lui-même pour maîtriser son chagrin ; mais un ruban de soucis violacés encadrait ses paupières.
Un changement s'opéra tout à coup dans ty, physionomie de Raymond, qui affecta de sourire ; il redevenait prévenant, s'efforçait de prouver à sa mère son affection,
parlait toutefois d'un ton saccadé. Madame Falconnet rendait à son Gis ses sourires ; mais tous deux sentaient qu'ils avaient pris un masque.
— Que penses-tu, ma mère, de la proposition suivante? dit Raymond. Un ami de Julien, mon maître clerc, lui offre une place dans une des meilleures études de Paris. Julien ne peut s'y rendre ; comme il a quelque amitié pour mof, il me pousse à accepter cette situation... Si tu n'y vois pas d'inconvénients, je serais heureux de continuer mon droit à Paris.
La veuve se demanda si la Providence ne voulait pas sauver Raymond en l'éloignant de Toulouse.
— Les appointements sont raisonnables, dit Raymond, qui jamais n'avait pensé à l'argent.
— Je ne vois pas d'obstacles à ce départ, reprit la veuve, au contraire...
— Il faudrait que je partisse le plus tôt possible, dit Raymond ; la place n'est vacante qu'à cette condition... J'ai déjà presque promis.
— Ah I dit madame Falconnet.
— Je partirai demain.
— Si tôt, mon enfant ; rien ne sera prêt...
— Il n'y a pas un instant à perdre...
Là-dessus Raymond sortit, alléguant qu'il fallait que le maître clerc répondit le jour même que la proposition était acceptée.
Quand Raymond revint, il trouva le petit salon en désordre ; linge et habits couvraient les fauteuils.
— Je pars avec toi, dit madame Falconnet. Raymond devint soucieux.
— C'est impossible, dit-il.
— Impossible ! reprit la mère. Tu veux m'abandonner, Raymond... Nous pourrions vivre si heureux dans Paris!
f 78 LA BELLE PAL LE
— J'aurai tant à travailler ! dit Raymond.
— Le travail ne dispense pas des soins d'une mère. Raymond réfléchissait.
— Je serai logé et nourri par mon patron, dit-il.
— Ah 1 dit madame Falconnet ; mais de temps en temps, il te restera bien une heure... Je me logerai aux environs de ton étude ; je ne suis pas une femme gênante... On a besoin d'affection dans ce grand Paris; laisse-moi f accompagner .. .
— Plus tard, nous verrons... D'ailleurs, je dois partir ce soir.
— Ce soir! s'écria la veuve.
— A neuf heures.
— Ce matin tu me disais demain.
— M maitre clerc craint qu'on ne dispose de la place en faveur de quelqu'un.
— Tu es cruel, Raymond... Pense donc! N'avoir plus qu'une heure k passer avec toi...
— 11 le faut, dit Raymond d'une voix sourde.
— Ah ! les enfants sont durs ! s'écria la veuve. Partir, ce n'est rien pour eux. Us ne pensent pas à ceux qui restent... Ton trousseau ne sera pas prêt... J'étais si fière de f avoir auprès de moi... Tu n'as même pas le temps de rendre visite à H. Desinnocends... Lui aussi trouvera que tu pars trop vite.. . Enfin ! Si tu te fais une position, penseras-tu à moi?... Tu m'écriras tes pensées, n'est-ce pas?... Je te comprends si bien !... Non, tu ne te doutes pas combien je t'aime... Ah 1 tu le mérites bien... J'aurais tant désiré te voir heureux I
— Ma mère, dit Raymond, l'heure s'écoule Madame Falconnet allait et venait par la chambre , jetant à la dérobée un coup d'œil h son fils , entassant linges et habits dans une petite valise.
Raymond laissait faire sa mère, qui pleurait à . la
\a belle paule 279
dérobée. Lui avait les yeux secs. La valise se remplissait.
— Adieu, ma mère, dit-il d'une voix sourde.
— Est-ce ainsi que nous nous quittons ? s'écria la pauvre femme qui«fondait en larmes et pressait Raymond sur son cœur... Laisse-moi t'embrasser, mon enfant. Dans la cour des messageries, je pourrai à peine te parler. Est-il possible que tu partes ? Je ne le crois pas encore.
Raymond avait pris la valise .
— Il vaut mieux que tu ne m'accompagnes pas à la diligence, ma mère, dit-il.
— Ne pourrais-tu remettre ton départ à demain, Raymond? Sans doute, il vaut mieux que tu quittes la ville; tu as peut-être raison ; mais cela est dur pour une pauvre femme qui n'a qu'un bonheur au monde, son enfant... D'ici à demain f aurais disposé tout ce qu'il te faut... Et tu pars...
— Dans cinq minutes , dit Raymond montrant la pendule.
— Tu ne me dis seulement pas que tu m'aimes, que tu ne m'oublieras pas.
— Adieu, dit Raymond d'une voix brisée. Il ouvrit la porte du corridor.
Madame Falconnet était affaissée dans un fauteuil. D'un bond elle se leva, et retenant Raymond sur le seuil de la porte.
— H'écriras-tu ? s'écria-t-elle en sanglotant.
— Adieu, mère, fit Raymond.
D'un mouvement rapide il avait ouvert la porte de la rue. La veuve entendit au dehors les pas de son fils. Raymond était parti !
Quelques jours avant le départ de Raymond, Laffitte- Vigordanne promenait ses pensées dans l'île de Tounis, réfléchissant à une boutade de René d'Êspipat, qui lui avait dit : — Un quatrain seul ne valut jamais rien.
Ce mot ironique d'un neveu cher k madame de Parrequeminières troubla les nuits de Laffitte-Vigordanne, qui songea à donner un pendant à son œuvre.
Il s'agissait cette fois d'enfoncer la porte des Jeux- Floraux; un nouveau quatrain semblait le meilleur engin en pareille circonstance.
Les sceptiques qui auraient rencontré Laffitte-Vigordanne, la barbe longue, les habits en désordre, une ficelle noire au cou, le teint blême et les souliers non cirés, fait bizarre chez un homme chaussé habituellement d'escarpins vernis, n'eussent pu nier les tourmeutes apportées par la composition d'un quatrain au poète qui respecte sa pensée.
Depuis un an déjà Laffitte-Vigordanne s'appliquait à répondre aux exigences du titre du quatrain suivant :
Sur un président, qui, pendant les vacances, avait laissé croître sa barbe.
LA BRLLE PÀULB 381
Au premier abord l'idée s'était présentée claire et riante; Laffitte-Vigordanne crut facile de poser un grain de sel sur la queue de son quatrain, sans déplaire au président Cornebarrieu, que le poète avait rencontré faisant ses vendanges à la campagne, les lèvres ornées de moustaches bleuissantes.
Maintes fois Apollon fut appelé par le poète à son secours. Apollon ne répondit pas à cette invitation. Laffitte- Vigordanne se retrancha derrière Bacchus et Pomone, se demandant lequel du dieu ou de la déesse cadrerait mieux avec un grave magistrat. Bacchus et Pomone n'envoyèrent aucuns fruits à Laffitte-Vigordanne, qui songea dès lors à se passer de la mythologie.
Ayant consulté M. Valcabrère, l'émule d'Homère, pour savoir si les avocats romains portaient moustaches, pendant huit heures M. Valcabrère parla des célèbres orateurs Fuscus Salinator et Ummidius Quadratus, de leur voix mâle, de la délicatesse de leur discernement, de leur probité « surprenante » ; le mainteneur conclut que l'introduction des deux avocats dans un quatrain devait certainement, rien que par ce souvenir antique, être regardée d'un œil favorable par l'académie.
C'est en pensant à la difficulté de faire tenir dans la petite boite du quatrain tant de rares facultés que Laffitte- Vigordanne se rongeait les ongles, car l'époque du concours approchait, et les bruits auxquels donnait naissance la coopération de la belle Paule annonçaient une réunion encore plus intéressante que de coutume.
Ayant jeté les yeux au ciel pour le supplier de collaborer à son quatrain, Laffitte-Vigordanne* aperçut de l'autre côté du petit-bras qui sépare la Maison de pierre de la Garonne un homme qui escaladait les rochers sur lesquels est appuyée la propriété de Negogousse.
L'homme arrivé au sommet s'essuya le front, et alors
Laffitte-Vigordanne reconnut avec surprise Escanecrabe, qui, avec précaution, détachait des roches quelques lichens qu'il introduisait dans une boite de fer-blanc pendue à son col.
Laffitte-Vigordanne fronça un terrible sourcil à la vue de son rival, la composition d'un quatrain ayant pour résultat de mettre les humeurs en mouvement. Le système excité par Fuscus Salihator etUmmidiusQuadratus, qui combattaient pour présenter leur hommages au premier président, Laffitte-Vigordanne eût sans remords poussé du haut de la roche son rival dans le ruisseau contournant de Tile.
Escanecrabe faisait habituellement grand bruit de ses découvertes en botanique; les lichens, qu'après avoir recueillis, il regardait avec les yeux d'un amoureux, devaient offrir quelque particularité.
Blotti dans un saule, Laffitte-Vigordanne attendit que son rival descendit du rocher. Alors lui aussi tenta l'escalade de la roche, non sans difficultés toutefois, car sa faiblesse naturelle, aggravée par le culte de la poésie, ne lui avait pas donné la musculature du botaniste.
Quand, essoufflé, le front trempé de sueur, Laffitte- Vigordanne jeta un coup d'œil sur la plate-forme du rocher, il frémit d'horreur.
Ces roches Stériles étaient envahies par de noirs lichens poilus, qui ressemblaient à des cheveux. Des sauvages qui eussent scalpé les têtes de leurs ennemis n'eussent pas laissé traces plus horribles.
Ce fut avec de vifs efforts intérieurs, qu'en détournant la tête Laffitte-Vigordanne se décida à arracher une touffe de ces lichens pileux.
De retour à Toulouse, le poëte courut chez le pharmacien Francazal-Sanitas et lui montra sa trouvaille , que non sans frissons il avait enveloppée dans du papier.
M. Fratocazal, qui avait ajouté Sanitas k son nom pour se distinguer de divers autres Francazal ses concitoyens, faisait également partie de l'académie des Jeux-Floraux.
— Est-ce que vous avez trouvé quelque part un pendu? dit au poêle Francazal-Sanitas.
Laffitte-Vigordanne tressaillit.
— Je m'étonne qu'un homme de votre caractère, continua le pharmacien, puisse conserver dans sa poche une mousse recueillie sur le crâne d'un homme accroché depuis longtemps à une potence.
— Ah! fit le poète, retournant convulsivement la poche de son habit pour en enlever les affreux poils qui auraient pu s'échapper du papier.
— Vous soumettez à mes lumières, continua Francazal-Sanitas, le lichen scatilis dont les botanistes ne parlent qu'avec une horreur profonde.
— Tant mieux, s'écria Laffitte-Vigordanne.
Le pharmacien-mainteneur parut démesurément étonné de cette conclusion.
— Ce n'est pas moi qui ai fait cette horrible découverte! s'écria Laffitte-Vigordanne, cestEscanecrabe.
— J'aurais dû m'en douter, dit Francazal-Sanitas ; cette mousse est tout à fait du ressort de M. Escanecrabe... Il n'a d'affection que pour les monstruosités.
Cependant Laffitte-Vigordanne, qui tenait à se disculper de toute fréquentation avec les pendus, fit connaître au pharmacien l'endroit où il avait recueilli ces lichens.
— Qu'importe, dit Francazal-Sanitas, il n'est pas mal de faire croire que M. Escanecrabe a des relations avec les potences.
— Oui, s'écriait Laffitte-Vigordanne, je pense comme vous.
— L'an passé, dit le pharmacien, je n'ai pas peu contribué à empêcher l'Académie d'entendre la lecture $e
l'odieux mémoire de M. Escanecrabe sur le Phallus tmpudicus des bois Puibusque.
— Comment dites-vous , s'il vous plait?
— Phallus impudicus, ou morille impudique, à votre choix.
— Bon , dit Laffitte-Vigordanne prenant note de ces détails*
— Est-ce là de la science? reprit Francazal-Sanitas. Nous avons tant de plantes aimables, le tragopogon pratense, par exemple. Tenez...
Le pharmacien ouvrit un bocal.
— Voilà de jolies fleurs jaunes, agréables à l'œil. Nos pâtres connaissent tous la barbouquine des prés dont les racines peuvent être mangées au printemps avec délice, car elles sont désobstruantes.
— Un moment, s'écria Laffitte-Vigordanne, continuant d'écrire... C'est vraiment plaisir de causer avec un académicien de votre science... Nous disons désobstruantes.
— Au lieu de chanter ces plantes qui joignent l'utilité à l'agrément, M. Escanecrabe passe son temps à s'occuper du putrilage ou putréfaction des champignons... II est ravi quand il flaire quelque abominable odeur nauséeuse.
— Bravo! s'écria Laffitte-Vigordanne. Putrilage, désobstruante, odeur nauséeuse... Je tiens mon quatrain.
— M. Escanecrabe a empêché, dit le pharmacien, nos gourmets de manger des morilles par ses dissertations dans les salons. M. Labastidette, qui se connaît en fins morceaux, lui a retiré sa voix pour l'avoir dégoûté de la morille. A quoi bon disserter sur des plantes fétides quand les coteaux de Puech-David, les prairies du Touch
offrent des endroits propices à d'aimables herborisations?
L'indignation fait le poëte. Le résultat que n'avait pu amener la barbe du premier président jointe à l'art oratoire de Fuscus Salinatoret d'Ummidius Quadratus, le lichen scatilis le produisit et un satirique quatrain fut improvisé par Laffitte-Vigordanne le jour où son rival Escanecrabe publia sur ces épouvantables produits pileux un Mémoire qu'il osait dédier à la Belle Paule.
Ainsi se rattachaient au groupe des prétendants h la main de la fille de Negogousse le botaniste et le poëte, qui tentaient de faire oublier leur âge par de brillants travaux.
Toutefois Laffitte-Vigordanne continuait le cours de ses visites, cherchant à s'insinuer daus les bonnes grâces des académiciens.
Le plus difficile des mainteneurs était M. de Pomper* tuzat, qui avait dit à la sortie du cimetière à Laffitte-Vigordanne :
— Hé quoi ! monsieur, vous osez troubler la cendre encore chaude du défunt en demandant son fauteuil!... C'est de la profanation et de l'impiété.
Pourtant à ce même enterrement M. de Pompertuzat avait promis sa voix h Escanecrabe.
Laffitte-Vigordanne, connaissant la vanité des paroles académiques, n'en tenta pas moins le siège de M. de Pompertuzat.
Le mainteneur recevait habituellement les candidats dans son salon, ses enfants, le jeune Théroistocle et la petite Urbainie, groupés autour de lui. Admis auprès de M. de Pompertuzat, Laffitte-Vigordanne exposa l'extrême jouissance qu'il éprouverait h faire partie du corps des Illustres, quoiqu'il s'en jugeât indigne.
Pendant qu'il plaidait sa cause, Laffitte-Vigordanne
aperçut dans la glace le petit Thémisfocle qui faisait part à sa sœur d'uue découverte importante, à savoir le chapeau neuf du candidat acheté le matin même et dont les rayonuements attiraient les enfants. Us tournaient autour du feutre, le touchaient du bout des doigts e semblaient pleins de convoitise.
— Vos enfants sont vraiment charmants, dit Laffitte- Vigordanne en reprenant le chapeau pour le mettre en sûreté entre ses jambes.
— La deitiande que vous avez l'honneur de mè faire mérite considération, répondit M. de Pompertuzat avec ftfcletinité; cependant je dois vous prévenir qu'attaché par les liens d'une étroite amitié avec M. Bellegarrigue, je vote suivant ses désirs. Ayez la voix de H. Bellegarrigue et je vous garantis la mienne.
En langage antiacadémique, c'est ce qu'on appelle c balancer un candidat ».
Nécessairement, M. Bellegarrigue, à qui Laffitte-Vigordanne alla rendre visite, lui tint ce langage :
— Monsieur, une affection de longue date* de la sympathie dans l'esprit m'unissent k M. de Pompertuzat. Nous votons ensemble depuis notre entrée à l'académie. . . Ayez la voix de M. de Pompertuzat, je vous garantis la mienne.
Lafiitte-Vigordanne vit bien que, renvoyé comme un volant à la porte de l'Académie par ces deux vieilles raquettes, il courait grand risque de n'entrer jamais au Capitale.
Lafiitte-Vigordanne ne se tint pas pour battu.
M. de Pompertuzat était connu dans Toulouse pour l'homme le plus avare des Jeux-Floraux.
L'extrême attention que les enfants de H. de Pompertuzat avaient portée à son chapeau inspira une idée au poète, qui sentit l'esprit de Machiavel rayonner en lui.
Laffitte-Vigordanne retourna chez l'académicien, vêtu irréprochablement, sauf le chapeau numéro trois de sa garde -robe, qui ne comptait pas moins de treize ans d'existence, et, par sa forme insensée, avait droit d'entrée dans un musée archéologique.
Comme d'habitude, M. de Pompertuzat était entouré de ses enfants.
Laffitte-Vigordanne posa sa chapellerie sur le plancher, à quelque distance de lui, en manière d'amorce, souhaitant que la relique fût sans respect bourrée de coups de pied.
En effet, un instant après, Thémistocle Pompertuzat s'emparait du vieux chapeau, et suivi d'un corps d'armée réprésenté par sa sœur Urbainie, se dirigeait vers le jardin en imitant le son du tambour.
Fendant que Laffitte-Vigordanne exposait au mainte neur ses soucis d'être renvoyé encore une fois en sollicH talion auprès de lui par M. Bellegarrigue, les enfants, promenant le chapeau, chantaient solennellement une sorte d'antienne.
— Assez de chansons, cria M. de Pompertuzat par la fenêtre.
— Ah ! monsieur, dit Laffitte-Vigordanne, vous devez vous estimer bien heureux d'avoir une petite famille si gaiel
Les enfants, sans s'inquiéter des recommandations de leur père, étaient occupés k remplir le chapeau de terre.
Un floc, qui se fit entendre tout à coup, annonça h M. Laffitte-Vigordanne que son chapeau avait définitivement disparu dans un puits au fond du jardin. Pour se créer un alibi, les eufants étaient rentrés, caressaient leur père, et comme de jeunes chats grimpaient après son fauteuil, inondant de caresses la perruque du mainte* neur.
— Monsieur, dit H . de Pompertuzat en se levant, car les visites de Laffitte-Vigordanne le fatiguaient, je regrette de vous dire que ma voix est promise pour les prochaines élections... Sans doute vos titres sont nombreux, mais ceux de votre concurrent me paraissent d'un ordre supérieur.
Laffitte-Vigordanne se levant alors, salua le mainteueur, tourna dans l'appartement et s'écria :
— Où est donc mon chapeau?
M. de Pompertuzat, d'un coup d'oeil d'aigle, embrassa les angles du salon.
— C'est singulier, dit-il, personne n'est entré ici. Dans un coin, les enfants, gravement assis, regardaient
du coin de l'œil les mouvements physionomiques d'un homme privé tout à coup de sa coiffure.
— Un chapeau ne peut disparaître dans mon logis ! s'écria Pompertuzat.
— Je suis vraiment désolé de causer tant de troubles ici, monsieur, disait Laffitte-Vigordanne...
— Thémistocle, s'écria le mainteneur, tu n'aurais pas aperçu le chapeau de monsieur?
— Non, père, dit l'enfant.
— Menteur et déprédateur, pensa Laffitte-Vigordanne. Que de vices dans une si jeune intelligence!
Mais, loin de témoigner la certitude qu'il avait du crime des enfants, Laffitte-Vigordanne cherchait sous les meubles, tournait avec des inquiétudes exagérées autour de l'appartement.
— Étrange événement! s'écria M. de Pompertuzat. Il faut que ma petite famille ait caché ce chapeau.
— Ces enfants ont l'air si sages.
— Voyons, Urbainie, sois franche, dit M. de Pompertuzat, tu n'aurais pas touché par mégarde à un chapeau ? #
Urbainie, moins enfoncée dans le crime que Théoiistocle, rougit et baissa les yeux sans répondre.
— Non, père, reprit Thémistocle craignant que son complice ne se trahit par son émotion.
— Je ne vous parle pas, monsieur; vous répondrez quand je vous ferai l'honneur de vous interroger.
M. de Pompertuzat ayant de nouveau questionné sa fille, Urbainie fondit en larmes
— Je vous en prie, monsieur, disait Laffitte-Vigordan ne, ne faites pas couler les pleurs de cette charmante enfant pour un chapeau.
M. de Pompertuzat ayant réfléchi :
— Vous êtes bien certain, monsieur LafGtte-Vigordanne, d'être venu dans la maison avec un chapeau?
— Oh ! s'écria le candidat indigné, oserais-je me présenter chez H. de Pompertuzat le chef dépouillé de son ornement naturel ?
— Quelle forme affectait donc ce chapeau? demanda le mainteneur.
— Tout neuf, répondit avec assurance Laffitte-Vigordanne; je me suis fait habiller entièrement des pieds à la tête, ne croyant pas assez faire pour honorer les membres dont j'allais solliciter les voix... Ma tournée académique représente trois cents francs d'effets, et le chapeau entre dans ce coût pour une somme de treize francs, que j'ai soldés hier chez notre premier chapelier, rue des Minimes.
— Treize francs! Il faut retrouver ce chapeau, s'écria M. de Pompertuzat consterné... C'est une somme.
— Pas pour vous, monsieur, mais pour moi... Le désir d'entrer à l'Académie me coûte déjà bien des privations... Je ne suis pas riche...
Laffitte-Vigordaune était arrivé à l'accent d'un pauvre qui demande l'aumône à la porte d'une église.
190 U BELLE PAULfi
— - En tout cas, dit H. de Pompertuzat, si vous étiez pressé, monsieur, voici mon chapeau avec lequel vous pourriez sortir.
Le candidat essaya le chapeau à larges ailes du mainteneur, qui lui descendit jusqu'au milieu de la poitrine.
— Il n'y faut pas penser, monsieur, dit-il, vous avez un crâne olympien.
— Il est certain, reprit M. de Pompertuzat, que votre boite osseuse doit contenir de Anesépices...
— Pour vous servir, monsieur, riposta Laffitte-Vigordanne.
— Thémistocle, s'écria de nouveau M. de Pompertuzat, que faisiez-vous tout à l'heure dans le jardin, eu compagnie de votre sœur?
— Je jouais.
— Tout ceci n'est pas clair, dit M. de Pompertuzat entrant dans le jardin, où s'apercevait un trou fraîchement creusé.
Les enfants suivaient muets, dans l'attitude de criminels se rendant sur le théâtre du crime, sous la conduite de gendarmes.
— Ce trou n'indique rien de bon, s'écria M. de Pompertuzat. Des enfants qui commettent de telles déprédations dans un jardin, malgré mes défenses, pourraient bien avoir caché un chapeau...
Laffitte-Vigordanne n'ayant garde d'accuser lui-même les enfants, iaissait l'instruction se dérouler sans y prendre part.
H. de Pompertuzat regardait le théâtre du crime avec des yeux de commissaire de police.
— Qu'est-ce que cela? dit-il tout à coup en ramassant un ruban noir graisseux.
— C'est la ganse de mon chapeau 1 répondit Lattitte- Vigordanne*
— Est-il possible, s'écriait M. de Pompertuzat, qu'un père de famille passe par de si vives émotions?... Ces petits malheureux ont maculé un chapeau neuf...
De treize francs, répondait d'un ton lamentable Laffitie-Vigordaune.
— Thémistocle,ici! s'écria M. de Pompertuzat, empoignant son fils par l'oreille. Jusqu'à ce que tu aies avoué ton crime, je ne te lâche pas.
— Grâce pour lui ! dit M. Laffitte-Vigordanne.
— Non, pas de pitié pour les coupables... Qu'as-tu fait du chapeau, Thémistocle?
Père, s'écria Thémistocle fondant en larmes,
Urbainie a rempli le chapeau de grosses pierres et l'a
jeté dans le puits.
Laffitte-Vigordanne pleurait d'un œil et riait de
l'autre.
Comment réparer un tel désastre? se disait M. do
Pompertuzat, quoique la réflexion lui vînt qu'à l'aide de treize francs il lui serait possible de contenter le candidat décoiffé.
— Monsieur, dit-il, je vais envoyer quérir des sauveteurs qui repêcheront ce chapeau. Un homme qui fait l'honneur à un académicien de venir solliciter sa voix ne doit pas être traité de la sorte.
Les frais pour le sauvetage de ce chapeau, disait
Laffitte-Vigordanne, ne doivent pas dépasser le coût du chapeau neuf, un chiffre, après tout, modeste.
— Treize francs! s'écria M. de Pompertuzat.
Ne vous tracassez pas, monsieur, disait Laffitte- Vigordanne, j'ai encore k la maison un chapeau, le numéro deux, que je ferai durer un peu plus longtemps, si vous me garantissiez qu'au sein de l'Académie vos honorables collègues ne seraient pas offenses de nie voir avec un chapeau qui n'est pas absolument neuf.
— Comment donc, cher monsieur! Le chapeau ne fait pas l'homme... Certainement de fortes raisons militaient en faveur de votre compétiteur... Hais la façon dont yous supportez les malheurs de la vie annoncent un de ces caractères fortement trempés, qui sont nécessaires à soutenir l'édifice des Jeux-Floraux. Yous pouvez compter sur ma voix, et s'il y avait ballottage, je m'engage à décider mon ami Bellegarrigue en votre faveur, de telle sorte que votre nom sorte des urnes triomphant.
Une heure après que Raymond eut quitté sa mère, alors que la rue de la Dalbade était plongée dans le silence et l'obscurité, une ombre, glissant avec précaution contre les maisons, s'arrêta devant la Maison de pierre aux fenêtres de laquelle nulle lueur n'apparaissait.
L'ombre remuait à peine et n'eût pas révélé un être humain, si un fallot porté par un domestique accompagnant ses maîtres à la suite d'une soirée, n'eût projeté quelque lueur dans l'angle où se cachait Raymond.
Une dernière fois il voulait revoir la fenêtre de Paule !
Raymond ne serait pas parti s'il eût pu surprendre Paule en proie à la jalousie, relisant les vers de l'amoureux et se disant qu'une autre, M. Supplici l'avait affirmé, recevait les mêmes hommages.
La jeune fille ne pouvait le croire; cependant, pourquoi Raymond ne donnait-il pas signe de son existence? Paule, se sentait capable de mille audaces pour avoir des nouvelles de Raymond. Lui, la laissait seule, isolée. Paule pleurait, se sentant oubliée !
En face de la Maison de pierre, c'étaient d'autres douleurs.
La veuve, dans la chambre de son fils, assise devant le bureau de son fils, évoquait les tristes pensées qui fatalement la séparaient de son fils.
Raymond envoya un long regard aux deux fenêtres et s'éloigna.
A une demi-heure de marche de la ville, au port de l'Embouchure, se trouvent les ponts Jumeaux qui relient le canal de Brienne à la Garonne. Les arches, se réfléchissant dans l'eau, troublent seules la tranquillité d'une nappe large et limpide.
Si les rues de Toulouse sont calmes le soir, les quais sont déserts à onze heures, et le pont n'est traversé que de grand matin par les jardiniers qui apportent leurs provisions h la ville.
Ce soir-là soufflait le vent marin. Peu de Toulousains eussent affronté le passage du pont dont s'était emparée une noire brise.
A la lueur d'un réverbère apparut Raymond, une valise h la main. Lentement il traversa le pont, regardant les rares feux allumés encore dans la ville; sur l'autre rive aucune lumière n'apparaissait.
A mi-chemin du pont Raymond s'accouda sur le parapet qui fait face à la ville. Au loin se détachaient des masses confuses et grises. De petits points de lumière piquetaient de lourdes ombres. Ces ombres, Raymond s'efforçait de les pénétrer par le regard.
Là, dans ce groupe de maisons, reposait Paule.
Le vent pouvait siffler en toute liberté, la pluie tomber, l'orage éclater! Il n'est point de tempêtes pour les êtres envahis par la passion. Chagrins, ambition, amour, autant de préservatifs contre le froid et l'orage.
Du parapet du pont l'œil ne pouvait rien distinguer. Tout était ombre profonde, silence glacial. Lentement de
LA BELLE PAULti Î8K
gros nuages gris disparaissaient sous d'épais nuages noirs, semblables à des rêves chargés de tristesse.
Le ciel était en harmonie avec le cœur ulcéré de Ray-» mond qui ne pouvait se rassasier de suivre ces lourds bataillons nuageux.
Au loin apparaissait une lune pâle que masquaient par instant de sinistres balayures. On eût dit que l'astre nocturne souffrait des voiles de deuil qui cachaient sa face morne.
Sombre nuit qui cadrait avec les lugubres sensations de l'amoureux.
Raymond passa longtemps à contempler la ville, la campagne, l'eau , les nuages.
Après quoi il franchit le parapet.
De chaque côté du pont sont des assises de pierre assez larges pour donner asile à un homme. Debout, on n'y saurait tenir sans être vu; un être étendu disparaît pour les passants.
Telle était la cour des messageries qu'avait choisie l'amoureux. Une idée fixe l'appelait au fond de la rivière.
11 est de ces chagrins qui s'emparent du cœur et ne laissent à l'homme ni trêve ni merci qu'il n'ait obéi à une voix sourde sans cesse criant : Il faut mourir!
Les esprits fermes luttent et tentent de ne pas se laisser renverser. Plus sombres que les nuages, ces troubles montent du cœur au cerveau, garrottent la résistance, s'emparent de la volonté et placent en sentinelle des sensations désespérées, qui répètent le cri :
— 11 faut mourir !
Si l'amour, tentant d'échapper à ces conjurés, fait flotter au loin sa bannière de vertes espérances, des pensées troublantes la dérobent à la vue du malheureux, et du milieu de ces ombres l'écho répète :
— Il faut mourir !
S96 LA BELLE PÀULE
Tout poussait Raymond au suicide. Pourtant deux figures de femmes se détachaient sur l'horizon des pensées du malheureux ; mais Raymond se croyait quitte pour avoir dit adieu à sa mête, adieu à Paule. Et la même pensée malsaine sonnait sans cesse le glas funèbre :
— Il faut mourir!
De gais souvenirs d'enfance se dessinaient roses et souriants, auxquels répondait la voix de la Fatalité :
— 11 faut mourir !
La verdure des platanes et des oliviers ne pouvait lutter contre les nuages noirs qui commandaient :
— 11 faut mourir !
Si la petite source auprès de laquelle Raymond avait senti pointer son talent poétique reparaissait, de livides reptiles, passant leur tête dans la mousse, siftlaient :
— 11 faut mourir!
Le cœur sec criait :
— 11 faut mourir!
Les paupières arides :
— Il faut mourir !
La main glacée :
— Il faut mourir!
Les dents claquetantes :
— Il faut mourir !
La poitrine oppressée :
— Il faut mourir!
Les soucis des nuits sans sommeil :
— Il faut mourir!
Le vent soufflait :
— Il faut mourir!
L'eau :
— Il faut mourir !
Chœur lamentable et désespéré, où chaque voix se fondait dans un funèbre unisson.
LA BELLR PAULE 297
Raymond prit la valise et la jeta dans le canal.
Un sou sourd se fit entendre. La valise creusa un trou. Autour de l'endroit où elle avait disparu, un cercle donna naissance à d'autres cercles toujours s'allongeant jusqu'à ce que la nappe d'eau reprit son calme.
L'endroit était bon. Le canal savait conserver un secret.
Lentement Raymond se leva, considérant l'endroit où avait disparu la valise.
En ce moment, un cri arrêta Raymond :
— Malheureux !
Une main s'était emparée de lui, le serrait convulsivement. La voix, plutôt un sanglot qu'une voix, s'écriait :
— Méchant enfant !
Un voile passa sur les yeux de Raymond ! De l'autre côté du parapet, madame Falconnet, les bras passés au cou de son fils, disait :
— Faut-il mourir avec toi?
Il est de ces événements qui frappent les esprits les plus déterminés.
La mort n'effrayait pas Raymond. En face de sa mère, il perdait tout sentiment, toute volonté.
XLIÏ
Quand Raymond reprit ses esprits, son corps éprouvait un singulier balancement ; mais il ressentit une douce chaleur, à la poitrine.
— Raymond, du courage ! disait une voix d'homme que le jeune homme cherchait à reconnaître.
La chaleur que l'amoureux ressentait à la poitrine était produite par l'étreinte de la veuve, qui, en ce moment, se sentant doublement mère, ne quittait plus ce fils ingrat.
Une voiture dans laquelle Raymond était assis auprès de sa mère causait ce singulier balancement.
La voix que le jeune homme cherchait à reconnaître était celle du docteur Gardouch.
En vertu de l'amour maternel, madame Falconriet plongeait dans les pensées de son fils. Quand Raymond eut quitté brusquement la demeure de la veuve pour se rendre aux messageries, madame Faleonnet resta dans un profond abattement. Un coup de massue que ce départ !
Une heure la veuve resta sans penser, sans réfléchir.
Certains chagrins sont composés d'effets tellement poignants qu'ils émoussent les pointes aiguës de la douleur. C'est un abattement sourd, une sorte de paralysie du cerveau, où les souvenirs et causes du chagrin se fondent en troubles morbides.
Cet accablement dissipé, madame Falconnet monta à la chambre de son fils. Elle avait soif de toucher aux objets qui lui appartenaient. D'habitude la petite table où s'asseyait Raymond , en face de la fenêtre de Paule, était chargée de papiers. Les papiers avaient été brûlés la nuit précédente.
La veuve s'assit sur la chaise où s'asseyait Raymond. Elle posa les coudes sur la table, la tête dans les maint, dans l'attitude où souvent elle avait surpris son fils, et alors se passa un phénomène connu des hommes dont le rôle au barreau, au théâtre, en chaire, est d'émouvoir le public. Leur Ame s' incarnant dans l'esprit de ceux qu'ils ont à représenter, ils savent ce qu'ont pensé en de certaines circonstances les natures les plus diverses, car ils ont endossé masques , passions, vices de ces diverses natures.
Si ces intelligences-Protées arrivent à de tels résultats par la volonté d'émouvoir le public, une mère puise en elle des facultés naturelles plus vivaces encore.
Papiers brûlés, départ précipité, douleur profonde de l'amoureux furent des indices qui, à cette heure, firent tressaillir madame Falconnet.
Raymond refusait de la laisser venir k Paris!
Il n'avait pas voulu qne sa mère l'accompagnât au bureau des messageries!
Il était parti tout à coup avec une mince valise, dans laquelle il-lui semblait indifférent que le linge entrât.
Ces mille deuils se présentèrent à la veuve comme des témoignages accablants.
Alors, les vifs chagrins qui s'étaient emparés d'elle se dissipèrent pour faire place à une étude plus attentive des souffrances de son fils. Peu à peu la mère arriva à la certitude que la perte assurée de Paule devait conduire Raymond à quelque drame.
Il couvait une sombre idée au départ. Il fallait le retrouver sans perdre un instant, tout de suite.
Sans savoir où elle dirigeait ses pas, madame Falconnel sortit, résolue, l'œil aux aguets.
Comme un animal qui cherche son maître, la mère suivit le chemin par lequel Raymond avait passé. Elle ne se trompait pas, elle n'hésitait pas. On eût dit que des jalons étaient posés au coin de chaque rue pour la guider dans ses recherches. Que ceux qui ne s'étonnent pas qu'un agent de police trouve presque sans signalement un voleur au delà des mers nient la seconde vue donnée à la maternité.
Tout être qui aime profondément un autre être le voit, le suit, le touche, lui parle à travers les distances.
Ainsi la mère put arriver à temps pour empêcher le suicide de Ravmond. Elle se sentait une force considérable. Si son fils eût résisté à ses prières, elle se fût jetée à l'eau pour le sauver.
Le courage avait abandonné Raymond. Dans tout suicide, il entre une part d'aliénation. L'homme n'a plus son libre arbitre; terrassé par le malheur, la seule force qui lui reste est de prêter aide à son ennemi triomphant, dont il craint de nouveaux coups.
C'était l'avis du docteur Gardouch, qui, revenant de consultation d'un village voisin, avait trouvé au milieu du pont madame Falconnet, au moment où elle s'efforçait d'arracher son fils à l'abîme.
Sauter à bas de sa voiture, voler au secours de la pauvre mère dont les forces ne suffisaient pas pour en-
lever Raymond de la plate-forme du parapet, fut pour le docteur l'affaire d'un instaut. Aidé de la veuve, il transporta dans sa voiture Raymond évanoui, et ramena dans sa propre maison le fils et la mère.
Le reste de la nuit, tous deux la passèrent au chevet du jeune homme qui, brisé par l'émotion, s'était laissé aller au sommeil.
Trop d'âmes succomberaient aux secousses de la vie, si le sommeil ne commandait aux émotions d'arrêter leur cours.
A l'aube, le docteur dit à la veuve en lui montrant Raymond, dont le souffle s'échappait paisible :
— Votre fils est sauvé, madame ; maintenant le voilà propre à supporter la vie... J'ai quelques ordres à donner, ajouta- t-il... Pour ne pas quitter Raymond, étendezvous sur ce fauteuil qui est dans le cabinet de toilette. Vous aussi avez besoin de repos. D'ici vous entendrez le moindre mouvement de votre fils.
Il est de ces regards auprès desquels pâlit toute parole. La mère ne remerciait pas le docteur; mais de ses yeux s'échappa un ineffable remerclment muet qui remua Gardouch. Le vieux voltairien voilait ses émotions par le sarcasme. Les vices, les passions et les bassesses de l'humanité le révoltaient ; un regard de mère lui faisait oublier ces misères.
— S'il vient quelqu'un, dit-il, ne vous montrez pas ; il faut que Raymond se réveille le soleil dans la chambre, le soleil dans le cœur.
Madame Falconnet suivit les instructions de Gardouch ; elle avait foi en lui ; il avait déjà sauvé son fils.
Étendue dans le fauteuil, la mère écoutait la respiration de Raymond, et à tout instant, par la portière du cabinet de toilette, jetait un coup d'oeil sur le fils qui lui avait causé de si vives émotions.
Sur le matin, la porte s'ouvrit doucement. Gardouch parut avec René d'Espipat, qu'il conduisit près du lit de Raymond. Caché derrière les rideaux du lit, le docteur attendit.
René avait pris la main de Raymond, qui fit un léger mouvement, ouvrit les yeux.
— René! s'écria-t-il.
— Oui, René que tu accuses à tort... Pauvre ami! as-tu pu penser qu'une fois de plus je serais ton adversaire? Pouvais-je prévoir que tu aimais cette jeune fille?... Ah! Raymond, aime Paule el rappelle-toi que j'ai mis mon cœur et mon épée à ton service.
Des larmes de joie coulaient des yeux de Raymond. Il embrassait René et ne pouvait répondre.
Le soleil qui inondait la chambre de ses rayons fit passer une ombre sur les traits de Raymond. Il ne reconnaissait pas la chambre où il était couché et Se regardait comme le jouet d'une vision.
— Ma mère! s'écria-t-il tout k coup.
Le songe se dissipait. Il se rappelait la scène nocturne des Ponts-Jumeaux. Au même moment madame Falconnet se jetait dans Tes bras de son (ils, ne cherchant pas à arrêter ses larmes qui baignaient le front de Raymond.
Tous se taisaient : l'ami, la mère, le docteur. Les joies les plus vives sont celles qui ne laissent pas place à la parole.
Pour Raymond, il eût été complètement heureux si l'image de Paule eût apparu au-dessus de ce groupe d'amitiés, qui, après tant d'angoisses, cherchaient à le réconforter.
Toulouse conservera longtemps, avec le nom de la belle Paule, le souvenir du lundi qui précéda d'une huitaine la fête des fleurs annuelle.
L'abbé Supplici avait réussi dans ses projets.
Paule, blessée de l'oubli de Raymond, acceptait le concours avec ses conséquences. Elle soumettait son cœur et sa main au jugement de l'Académie!
Les candidats ayant été admis h lui présenter leurs hommages , tous passèrent par le seuil de la Maison de pierre, à l'exception de Raymond.
Le complot de l'abbé Supplici, Negogousse qui en avait reçu confidence, l'approuvait; il avait horreur de Massabrac, se disait que Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe étaient des futurs impossibles, et voyait sans trop de déplaisir sa fille devenir la femme de Saturnin, en tant que successeur de Me Trebons.
La ville était aussi divisée que les salons, Ces candidatures engendraient des discussions comme s'il se fût agi de politique.
Remporter une fleur du Capitole était déjà un événe-
ment, mais une jeune fille! Il y avait là de quoi troubler toutes les imaginations.
Le rayonnement poétique qui illumine les figures du passé s'attachait à la fille de Negogousse, que peu de personnes connaissaient dans Toulouse. A ses charmes naturels, Paule joignait le mirage de beauté que les siècles ont apporté à sa patronne.
La beauté, telle que l'entrevoyait l'imagination populaire, était appliquée à la jeune fille avec des tons mystiques qui rendaient plus grotesques encore Laflitte-Vigordanne et Escanecrabe.
Massabrac et Saturnin étant à peu près inconnus dans la ville , l'opinion publique concluait à l'union de Paule et de René d'Espipat. Le renom de ce dernier parmi les étudiants, sa bravoure en faisaient un de ces types chers aux masses, toujours prêtes à applaudir les êtres en évidence.
Si quelques esprits d'élite se rattachaient à Raymond, ils formaient un petit groupe et n'inspiraient aucune inquiétude à M. Supplici, qui, à part lui, souriait du rôle de triomphateur que le peuple décernait h René.
Maintenant il préparait la cérémonie, recrutant, de concert avec madame de Parrequeminières, des voix eu faveur de Saturnin.
Cet événement communiquait la vie à l'Académie; aussi les mainteneurs avaient-ils décidé qu'une éclatante manifestation publique précéderait leur décision.
Une députation des Jeux-Floraux devait partir à midi du Capitole pour aller chercher Paule à sa demeure, l'escorter et lui rendre les hommages public que jadis les capitouls exigeaient de décerner à sa patronne.
A quelque opinion que les habitants appartinssent, à cette heure ils se ralliaient à la cérémonie qui devait couronner l'heureux aspirant à la main de Paule.
Une telle union, préparée par l'Académie, offrait . quelque chose de particulièrement poétique, que ne représentent en pareille circonstance ni le mariage civil, ni le mariage religieux.
Le secret avait été par hasard si bien gardé par les mainteneurs, que la plupart d'entre eux ignoraient le nom du triomphateur qui sortirait de l'urne.
Toutefois, l'abbé Supplici fit part de ses projets à madame de Parrequeminières, lui cachant le résultat de ses transactions avec Massabrac. Et cependant le prêtre, malgré le profond empire qu'il exerçait sur luimême, en était arrivé à un état fébrile, craignant qu'au dernier moment un grain de sable ne l'arrêtât dans sa marche.
Massabrac fut présenté par lui à tous les mainteneurs qui tenaient pour Saturnin. Massabrac avait trop parlé de son génie, trop vanté la langue félibre, trop juré d'annihiler ce farfantaïre de Victor Hugo, ce YénguUsous de Lamartine.
Dans l'humanité, Massabrac ne. reconnaissait que Massabrac. Opinion choquante pour les mainteneurs, qui, eux aussi, se croyaient des satellites poétiques d'un certain éclat.
Enfin le soleil d'un grand jour illumina la place du Capitule.
Un à un arrivaient les mainteneurs qui avaient demandé quelques rajeunissements à l'art de la toilette.
M. de Pompertuzat, un pouce dans l'entournure de son gilet, la poitrine bombée, regardait de haut le populaire.
Madame de Parrequeminières, entourée de l'élite de la noblesse féminine, attendait que le signal fût donné de prendre dans le cortège le rang attribué à celles qui devaient recevoir PauU de la main de son père.
Pons de Lunel avait fait couper sa perruque en présence de quelques Illustres, qui, par là, devaient constater que le mainteneur jouissait encore deaa chevelure. C'était un sacrifice de vingt-sept francs ; mais Pons de Lunel ne reculait pas, aux jours de grande cérémonie, devant cette excessive dépense.
Le crâne de M. Resplandy, rond et brillant comme une bille de billard, fut, le matin même, savonné, lavé à grande eau, puis épousseté délicatement par une servante dressée à cet exercice.
Les Labastide-Beauvoir et leurs alliés formaient groupe autour d'Escanecrabe, tous portant à leur boutonnière une feuille des horribles plantes chantées par le botaniste.
Laffitte-Vigordanne se hissait sur la pointe de ses escarpins pour complimenter madame Douladoure, habillée des couleurs de l'arc-en-ciel.
L'abbé Supplici, penché vers la portière de la chaise du marquis de Pesc h busqué, lui recommandait une dernière fois de teiiir ferme pour Saturnin.
Un roulement de tambours coupa court à ces entretiens, et le cortège se mit en marche vers la rue de la Dalbade.
Cinq mille personnes suivaient le cortège. Les équipages conservaient difficilement leur rang au milieu du concours de cette populace qui n'avait pas assez d'yeux pour contempler les quatre candidats marchant derrière 4es dames patronnesses.
Massabrac obtenait un succès complet parmi le peuple, car à haute voix, sans morgue ni fierté, il parlait à ceux qui le coudoyaient, s' écriant avec une persuasion commuuicative :
— A moi la gentille bachelette !
Saturnin, les yeux baissés vers la terre pour se donner une contenance, se massait les mains.
En tête du cortège la musique jouait l'air de la Belle Paule, populaire depuis un mois.
Les académiciens étaient triomphants; sous le beau ciel provençal où brillent annuellement des fleurs d'or et d'argent, par une heureuse innovation, on opposait une fleur délicate, une jeune fille.
A cette idée , les cœurs des plus vieux mainteneurs s'épanouissaient. C'était une belle plume arrachée par les Illustres à l'aile de la jeunesse. Une suave odeur d'anciens troubadours chassait l'aigre et le rauce académiques.
Le cortège arriva à la rue de la Dalbade, et l'émotion populaire, qui se traduisait par des paroles bruyantes, augmenta encore pendant que le cortège se rangeait aux environs de la Maison de pierre,, dans Tordre suivant :
En tête, M. de Pompertuzat.
A droite, madame de Parrequeminières qui, entourée des dames des plus nobles familles, devait recevoir Paule h l'ouverture de la porte.
A gauche, les aspirants à la main de la jeune fille.
En face, l'Académie formant corps.
Sur les côtés, peuple et curieux.
Le grand maître de la cérémonie, M. de Pompertuzat, fit signe alors aux musiciens de donner une aubade à celle qu'on venait chercher avec tant de pompe.
Après quoi, la tête haute, pénétré de sa mission, M. de Pompertuzat s'avança vers la porte de r hôtel.
Suivant le cérémonial qui avait été réglé entre Negogousse et l'abbé Supplici, il fit résonner d'un coup sonore le gros marteau de fer.
A l'intérieur de la Maison de pierre, aucun bruit ne répondit.
Au second coup de marteau l'émotion populaire redoubla. Encore un instant, la jeune fille allait sortir de l' hôtel.
Il avait été réglé qu'au troisième coup seulement Paule apparaîtrait.
Les Toulousains de toute qualité qui se pressaient dans la foule admiraient par avance le brillant costume sous lequel se montrerait cette beauté que tant d'incidents avaient posée comme merveilleuse.
Au troisième coup tous les cœurs palpitaient.
Rien ne répondit au troisième coup !
Quelques secondes se passèrent dans une muette indécision. M. de Pompertuzat, inquiet, regardait les jalousies du premier étage ; de la foule s'échappaient des murmures.
— La toilette de Paule n'est sans doute pas terminée, dit madame de Parrequeminières.
Le bruit se répandit dans la populace que la belle Paule était encore aux mains des couturières.
Cependant M. de Pompertuzat semblait scandalisé que Negogousse qui, lui, n'avait rien à voir avec les couturières, n'ouvrit pas les portes de la Maison de pierre.
Curieux et fluet, Laffilte-Vigordanne s'était avancé, appliquant l'œil à la serrure de la porte.
Un fan! terrible, que chacun crut lui avoir fracassé le crâne, fit pousser au candidat un cri aigu.
Sans remarquer la présence de Laffitte-Vigordanne, M. de Pompertuzat avait frappé violemment le marteau de la porte, pendant que, courbé près de la serrure, le candidat recevait un énorme contre-coup.
— Un instant! dit Massabrac à M. de Pompertuzat, qui se préparait à secouer de nouveau le marteau retentissant.
Le félibre s'étant avancé sous le balcon, la foule fit silence.
Alors Massabrac récita une pièce en l'honneur de Paule, où le vent se montrait gingoulo, la foule grtngoulo, le cœur du poëte gingoulo, le soleil gingoulo, l'Académie ging >ulo, et à la suite de cette divinomusi-, quéto, hpouléto ne sortait pas de sa chambrelto!
Ce morceau pathétique se terminait par un cri des entrailles, que si rarement les poêles modernes ajoutent au fonds des chefs-d'œuvre du passé.
— Gingoulo ! gingoulo ! s'écria Massabrac, par un retour en manière de ballade.
Du fond du cœur de tous les assistants s'échappa un murmure : Gingoulo ! gingoulo !
Ce nouvel appel étant resté sans résultat, le peuple cria :
— Paule!
— Pan! répondit le marteau secoué par M. de Pompertuzat.
— Paule ! la belle Paule! reprirent nombre de voix.
— Pan ! pan ! pan ! faisait le lourd marteau sous la main du mainteneur.
— Noum de sort ! s'écriait Massabrac.
Un bruit d'espagnolette se fit entendre au premier étage.
— La voilà ! Voilà Paule ! cria la foule.
La fenêtre s'ouvrit, donnant passage à Gardouch qui, le masque railleur, attendit que les murmures produits par son apparition fussent dissipés.
Ayant salué à trois reprises les Illustres, les dames de la noblesse, les candidats :
— Il est regrettable, dit Gardouch avec un sourire sarcastique, que tant de personnes émineutes se soient dérangées en vain. L'Académie des Jeux-Floraux ne
pourra malheureusement couronner aucun des aspirants à la main de mademoiselle Paule.
Un rire formidable de la foule accueillit cette singulière révélation.
Grave et railleur, Gardouch ayant fait sigue qu'il avait encore à parler :
— Pour échapper, dit le docteur, à un concours qui ne répoudait pas à son libre sentiment, mademoiselle Paule s'est dérobée à toute recherche.
— Malédicieure t s'écria Massabrac. .
Ayant ainsi parlé, le docteur salua l'Académie et ferma la fenêtre, laissant à leur déconvenue les nobles dames, les Illustres, les candidats qui baissaient la tête devant les huées de la foule.
Tristement, les mainteneurs songeaient k se disperser, lorsque le cri de gingoulo fut poussé tout à coup par un groupe d'étudiants avec un singulier accent.
— Gingoulo ! reprit.la foule.
Alors se forma une immense farandole, sautant, criant, appréhendant au passage avec Francazal-Sanitas M. de Pompertuzat. Gingoulo! Gingoulo!
Quoiqu'elle fit, Madame Douladoure entra dans la danse. Gingoulo! Gingoulo !
Pons de Lunel y perdit son chapeau nnméro deux Gingoulo! Gingoulo l
Madame de Parrequeminières, comme la feuille enlevée par le vent, tournoya, prise de vertiges. Gingoulo ! Gingoulo !
La farandole obligea Escanecrabe à donner la main à Laffitte-Vigordanne, son rival. Gingoulo! Gingoulo!
Toute l'Académie tressautait ainsi que dans une danse macabre! La farandole sans pitié, comme la mort, ne reconnaissait ni rangs ni titres.
U BELLE PÀULE 311
L'abbé Supplici faisait vis-à-vis à Saturnin. Gingoulo ! Girigoulo !
La farandole prenait les proportions d'une trombe !
Dans une embrasure de porte avait été déposée la chaise du marquis de Pesclibusgue qui, quoique n'ayant guère plus de sang qu'une allumette, .avait voulu assister à cette cérémonie. Deux hommes vigoureux s'emparèrent des brancards de la chaise à porteurs et la firent entrer dans la farandole, secouant comme une salade le malheureux marquis aux cris de Gingoulo! Gingoulo l
A la tête d'une bande d'étudiants, Fajon criait le plus fort. Il reparaissait au bout de deux ans d'absence et, après sa fâcheuse affaire avec Raymond, avait besoin de se refaire une popularité. Sa barbe était plus longue que de coutume, les ailes de son chapeau calabrais plus larges, et le soleil du Languedoc avait bronzé son teint.
Se sentant soutenu par la population, il criait : Gingoulo! Gingoulo! d'une voix de tonnerre.
Massabrac, qui, par son allure de taureau, avait échappé à celte farandole excessive, murmura ;
— Voilà un escourpion à qui je donnerais bien une girouflada sur la faça.
Fajon n'entendit pas celte menace.
Massabrac passa près de lui et, lui marchant sur les
pieds :
— Prends garde, andoulha (andouille), dit-il. Fajon regarda Massabrac, qui se posait en face de lui.
— As-tu bientôt fini, dit le félibre, de tambourinar àzhlangua?
— Gingoulo l criaient les étudiants.
— Gingoulo ! répéta Fajon.
— Poiett twuffla Massabrac h l'oreille de Fajon. Fajon sourit.
— Droga! continua Massabrac.
Fajon eut le tort de reculer.
— Méchant ïèbre (lièvre)! reprit Massabrac.
Les étudiants, tout à la farandole, ne prêtaient pas attention aux injures du félibre.
— Punaisa ! dit Massabrac.
Fajon tourna le dos.
— Chin (chien) ! s'écria Massabrac.
Fajon haussa les épaules.
— Vielh naveou (vieux navet) ! fit Massabrac. Faion, pour rompre avec le fâcheux, fit de nouveau
chorus avec les étudiants.
— Je le m'en vas graver, dit Massabrac, un gingoulo sur le nas.
Fajon devint soucieux et tenta d'échapper au félibre. Mais Massabrac l'avait saisi au collet et, un genou contre le ventre, disait :
— J'ai bien envie de t'enleverune peira de h boufiga (une pierre de la vessie).
Cela devenait sérieux.
— Grande patraca, je suis un bouffhtiaire, s'écriait Massabrac hors de lui.
— Un fabricant de soufflets, pensa Fajon, qui se sentit perdu.
— Répète donc gingoulo, si tu l'oses, poultroun, dit Massabrac certain de la lâcheté de son adversaire.
Fajon ne soufflait mot. Et à côté de lui tournoyait la bruyante farandole qui ne lui permettait pas d'appeler de défenseur.
— Tiens, grand cotonne, dit Massabrac en donnant un soufflet terrible à Fajon, voilà un bouffett
— Monsieur ! s'écria Fajon.
— Et voilà un viragant (revers de main), continua Massabrac.
— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Fajon.
— Voici un bouffetoun, dit Massabrac continuant sa distribution, et voilà un souffletoun...
— Monsieur, reprenait Fajon consterné, nous nous reverrons...
— En attendant, voilà un bouffet de maçon, continua Massabrac.
— Est-ce une affaire que vous cherchez? disait Fajon tremblant.
— Si tu ne connais pas un bouffet de quincailhier , liens, reprit Massabrac en bourrant Fajon.
— Vos armes, monsieur, dit le" roi des étudiants.
— Mes armes sont un bouffet de tambour, s'écria Massabrac qui ne voulait pas laisser une place vide sur le pourtrat de son adversaire.
— C'en est trop, galipian! dit Fajon.
— Ah ! tu oses m'appeler galipian, voilà un bouffet decharroun.
Fajon poussa un cri de rage.
— Et maintenant, merdaïoun, dit le félibre, secouant Fajon et le jetant par terre, tu sauras ce que c'est qu'un coup de pied dans la marmita.
Un hurlement de Fajon, abattu par le coup de la fin, amena autour do fui des défenseurs; mais Massabrac était entré dans une telle fureur, que les étudiants osaient à peine s'attaquer à l'Avignonnais aussi terrible qu'un cheval etifporté.
Après maintes gourmades échangées pour la défense de Fajon, que Massabrac jurait de crever, les combattants se dispersèrent, remplissant la ville du bruit causé par ces événements.
— Les buveurs de sang, sous la Terreur, dit M. de Pompertuzat quand il fut remis des secousses d'une telle journée, n'ont pas commis de pareils excès.