XL1V
Ayant souscrit aux désirs de son père, Paule s'apprêtait, la veille de ce scandale, à marcher au Capitule, le cœur brisé. Des conciliabules secrets qu'elle avait surpris entre Negogousse, l'abbé Supplici et son protégé indiquaient une entente à laquelle Raymond n'avait aucune part?
Chaque être en proie à la tristesse est doublé d'un inquisiteur qui recueille mille indices, les classe, et, à un instant , apporte une vive lumière dans ces troubles accumulés. Paule, maintenant, épiait l'afibé Supplici dans ses paroles, ses gestes. Le prêtre faisait un clignement d'yeux à Negogousse , Paule le voyait. Une poignée de i main donnée par M. Supplici à Negogousse détenait un i indice. Jusqu'il la façon dont l'abbé entrait ou sortait * était commentée par la jeune fille, souriante en apparence; mais seules les lèvres obéissaient k la volonté intérieure.
Saturnin, ni Massabrac, ni Lafiilto-Vigordanne , ni Escanecrabe , ni le prêtre n'avaient conscience de cette transformation de jeune fille en femme réfléchie.
Le seul qui comprit Paule fut René d'Espipat.
Chaque prétendant avait le droit d'entretenir le soir, dans le salon de la Maison de pierre, celle à la main de laquelle il aspirait. Paule jouissait de toute liberté à cet égard. M. Supplici, ne craignant plus René, le regardait parader comme un brillant officier d'ordonnance.
Cependant René avait surpris le secret du jeu de l'abbé Supplici. S'il eût pu voir Raymond, il eût épargné à son ami les angoisses de la nuit des Ponts-Jumeaux.
En apprenant par le docteur Gardouch la nouvelle du désespoir de Raymond, l'indignation de René fut vive.
La connaissance de ces intrigues, qui causaient le' malheur de Paule et de Raymond, révolta l'âme droite du jeune homme.
Lui-même, d'ailleurs, ainsi que la marquise, avait été dupe du prêtre. Certain d'obtenir le pardon de sa tante, au cas où le dénouement de son entreprise aurait besoin d'être poussé à l'extrême, René n'hésita plus. Reprenant le masque de soupirant, il alla, comme ses rivaux, faire sa cour à la belle Paule.
— Je viens de la part de Raymond, lui dit-il à voix basse. ; Paule regarda René avec inquiétude. Elle se sentait
environnée d'embûches et n'osait se confier à personne.
— Mademoiselle, dit René qui comprit les doutes de la jeune fille, je suis l'ami de Raymond.
LecourageetlaloyautéselisaientdanslesyeuxdeRené.
— Ayez confiance malgré vos ennemis, mademoiselle; je viens vous rendre courage.
— Du courage, oui, j'en ai bien besoin.
Alors Paule se plaignit de l'ingratitude et de l'abandon de Raymond.
— Lui vous abandonner, s'écria René... Qui a pu vous faire croire? L'abbé Supplici sans doute... Toutes ces perfidies m'effrayent pour vous, mademoiselle, con-
tinuà René. Vous êtes perdue pour Raymond si vous ne prenez un grand parti.
Paule regarda René avec inquiétude. Alors René raconta à la jeune tille les projets de suicide de Raymond, comment il était gardé dans la maison de Gardouch ; il insista particulièrement sur la crainte que ceux qui l'aimaient éprouvaient de le voir retomber dans son chagrin si la main de Paule lui était enlevée.
11 n'y avait pas à hésiter à cette heure. Il fallait que Paule mit les aspirants dans l'impossibilité d'accepter sa main.
La fuite était le seul moyen d'imposer Raymond k Negogousse.
La fuite ! Ce mot fit froid h la jeune fille et la remplit de trouble. René s'aperçut à l'altêrnation de pâleurs et de rougeurs de Paule de l'émoi que produisait son conseil; sans s'y arrêter il revint sur cette idée, car il fallait brusquer l'aventure, ne pas laisser la jeune fille réfléchir, l'entraîner dans un coupde tête pour son bonheur.
Tout était déjà prêt pour cette fuite.
Ce plan, René l'avait confié à madame de Parrequeminières, qui, si elle ne s'intéressait pas absolument aux amours du poète, gardait une violente rancune à l'abbé Supplici du scandale public auquel elle avait été mêlée.
René pressait sa tante avec tant de chaleur , il parlait si éloquemment en faveur de son ami, que la marquise s'en inquiéta.
— Un enlèvement! dit-elle d'un air sévère.
René ne lâchait pas pied, affirmant qu'un grand malheur résulterait du tissu d'intrigues de M. Supplici , qui faisait servir l'Académie à la- réussite d'un Saturnin, présenté faussement à tous sous le nom de Poucharramet. René ajoutait qu'il était en mesure de prouver prochainement la parenté trop proche du clerc avec le prêtre.
■ — Son fils! s'écria la marquise... *
— J'en suis certain.
— Voilà qui va discréditer l'Académie, reprit madame de Parrequeminières.
— Et quel coup pour le clergé! ajouta René. Heureusement, vous, ma tante, et moi, sommes seuls à connaître ce secret.
— Bien , René ; je reconnais là la loyauté et la prudence des d'Espipat.
Alors René, profitant de la situation, revint sur le projet de fuite de Paule avec Raymond.
Dans une chambre retirée où madame de Parrequeminières n'admettait personne, était un grand portrait représentant la marquise en costume du Directoire, robe à la grecque d'une transparence qui ne protégeait guère plus le modèle que les gouttes d'eau sur le corps de la Vénus sortant de l'onde. Dans cette peinture il était difficile de trouver la noble dame défendant le trône et l'autel dans son salon académique. La marquise âgée n'avait plus souvenir de sa légèn té sous le Directoire. Le mauvais sujet René y retrouvait la même femme.
L'amour qui ne connaît pas d'obstacle, l'amour qui mène le monde, l'amour dont chaque être conserve le parfum, René en Ht le sujet d'une thèse si tendre, que madame de Parrequemiuières même fut rappelée au souvenir de ses vingt ans. La cause de Paule était plaidée avec une telle persuasion que la marquise sourit :
— Ce siècle est d'un bourgeois I On ne connaît plus l'art de l'enlèvement.
— Aussi, ma chère tante, je m'adresse ii vous, sachant qu'avec votre esprit vous donnerez quelque tour piquant à l'aventure.
— Paule est-elle consentante? demanda la marquise.
E|Jb est bien jeune ? Voua vous êtes laissé imposer dans ce siècle des lois d'un rigorisme!... Les tribunaux sont très sévères pour les majeurs qui enlèvent des mineures... Le scandale sera considérable.
— Tant mieux, dit René. Il faut que ce scandale dévoile le système d'intrigues de l'abbé Supplici.
— Ne me parle plus de cet homme abominable, dit la marquise. Il s'est conduit indignement avec moi, et je lui montrerai qu'on ne se joue pas d'une Parrequeminières.
Encore une fois René supplia tellement sa tante, qu'elle entra dans le complot. Il s'agissait d'avoir la libre disposition d'une maison de campagne appartenant à la marquise.
Pour échapper aux conséquences judiciaires d'un enlèvement, madame de Parrequeminières recevrait ellemême Paule des mains de Raymond. La marquise ne quitterait pas Paule jusqu'à l'arrivée de Négogousse.
La connaissance de la fuite de la jeune fille, répandue dans Toulouse, ferait que le père ne pourrait refuser son consentement à Raymond.
Ce plan, madame de Parrequeminières finit par y souscrire, et René alla trouver Paule.
— Si vous aimez Raymond, si vous ne voulez pas appartenir à un Saturnin, demain soir à la nuit nous vous attendrons à la porte de derrière (fui donne dans l'île de Tounis.
Paule ne répondait pas.
— Songez, mademoiselle, qu'après-demain il serait
trop tard.
Le devoir, l'affection pour son père arrêtaient Paule.
— Chargez-moi, mademoiselle, déporter quelques bonnes paroles au pauvre Raymond.
— Je l'aime! s'écria Paule.
A un mois de là fut célébrée l'union de Paule et de Raymond, en présence de la noblesse ralliée autour des époux par madame de Parrequeminières.
Ce fut le dernier coup porté à l'Académie des Jeux- Floraux, qui y perdit son mainteneur le plus délié, l'abbé Supplici.
L'archevêque , ayant eu vent des troubles apportés dans les deux familles par les intrigues du prêtre, l'envoya dans une cure médiocre d'un département éloigné.
— Quand 'je te disais , s'écria Loubens signant au contrat de Raymond, que tu aurais besoin, par une sombre nuit, de l'aide d'amie dévoués, enveloppés de manteaux couleur de muraille ! '
Toulouse-Paris, 1803-1866.