‹ La comédie après Molière et le théatre de DancourtChapitre 12 sur 32 · SUCCESSEURS IMMÉDIATS DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

SUCCESSEURS IMMÉDIATS DE MOLIÈRE

Le théâtre de Hauteroche ne nous présente point de type nouveau. Hauteroche est un auteur sans prétention, qui s'inspire bonnement des farces de Molière, Il a le tort de ne pas écrire toutes ses pièces en prose.

Le Deuil (en vers) est l'histoire d'un fils qui fait passer son père pour mort afin de toucher ce que lui doit son fermier. Au milieu de la pièce le pFétendu mort reparaît ; le fermier Jacquemin, un garçon et une servante de ferme, le prennent pour un esprit. C'est fort plaisant pour qui n'a pas le rire difficile.

Crispin médecin^ étant en prose, vaut mieux. Le thème n'est pas neuf. Crispin fait le médecin pour s'introduire dans la maison du docteur Mirobolan, dont son maître Géralde aime la fille.... A la fin tout se d('couvro et s'arrange sans la moindre difficulté :

on pouvait commencer par là, comme dans la plupart des pièces de cette sorte. — Mais la prose de Hauteroche a de la franchise et de la rondeur. Puis Crispin est amusant, il se substitue au cadavre d'un pendu que Mirobolan doit disséquer, et peu s'en faut qu'il ne soit découpé vivant (1). Il faudrait être bien refrogné, bien dédaigneux et bien blasé pour ne pas rire de ses transes. — H y a des mots que Molière n'eût point méprisés. On vient consulter Crispin qu'on prend pour le médecin Mirobolan. Lise lui demande les moyens de retrouver le petit chien de sa maîtresse (2) :

Crispin. — Combien y a-t-il qu'il est perdu ? Lise. — Deux jours.

Crispin. A quelle heure ?

Lise. — Sur les onze heures du malin Crispin. — De quel poil est-il ?

Lise. — Blanc et noir.

Crispin, — [faisant semblant de réi>er). C'est assez. Lise, à Dorine : — Oh ! le brave homme ! il va nous dire des nouvelles de notre petit chien. Dorine. — Sans doute.

Crispin. — Ecoutez, il y a deux jours? Lise. — Oui, Monsieur.

Crispin. — Sur les onze heures ?

Lise. — Oui, Monsieur. Crispin. — Prenez des pilules.

Lise. — Des pilules !

Crispin. — Oui.

Lise. — Mais cela fera-l-il retrouver le chien ? Crispin. — Oui.

Lise. — Mais encore de quelles pilules ? Crispin. — Des pilules venues de chez l'apothicaire ,

Lise. — Mais, Monsieur.

Grispix. — INIais il ne faut pas tant raisonner, faites seulement ce que je vous dis.

Lise. — Combien faut-il en prendre ?

Crispin. — Trois,

Grand-Simon veut savoir si sa promise Taime, et s'il repensera (1), « car, à dire vrai, il s'en défie ».

Crispix. — Comment est-elle faite ?

Graxd-Simox. — Elle est grande, brune et camuse.

Crispin. - Grande, brune et camuse ?

Graxd-Simon. — Oui, Monsieur.

Crispin. — Prenez des pilules.

Crand-Simon. — Des pilules !

Crispix. — Oui.

Graxd-Simox. — Des pilules !

Crispin — Oui, des pilules qu'on prend communément chez l'apothicaire. — 11 en faut prendre au nombre de dix, à cause de votre taille.

Crispin musicien^ c'est encore Crispin médecin : seulement ici Crispin fait le maître de musique ; puis il y a deux filles et deux amants, plus un précepteur pédant, plus un vrai maître de musique qui dispute de son art avec Crispin. Ce sont les cousins de Pancrace, de Marphurius et des professeurs de M. Jourdain. Sont-ce caricatures sans originaux ? Je ne crois pas. Le pédantisme paraît avoir été prodijîieux au xvii° siècle dans le monde enseignant, et peut-être bien jusque chez les maîtres d'armes et les maîtres de danse. Les plus grands esprits en sont eux-mêmes empreints, invoquent continuellement les anciens, parlent du haut des règles, ont des scrupules à la fois humbles et suffisants. On

sent qu'au-dessous d'eux devaient fourmiller, dans ce siècle d"autorités,d'horribles cuistres en tout genre. — Quant aux détails sur la musique du temps, sur les concerts qui étaient fort à la mode, il ajoute peu de chose à ce que nous apprend le Bourgeois gentilhonmie. — La pièce est par malheur en vers. Elle a de l'entrain ; mais Crispin tm'drcin reste le produit le plus estimable de la ronde gaieté de Hauteroche.

Le Cocher supposé est encore une pure farce moliéresque par le ton et l'allure, par les courts monologues qui facilitent avec un art naïf le va-et-vient des personnages, par les insistances prolongées du dialogue, et par les coups prodigués. — Lisidor aime Dorothée, lille de M. Hilaire, et pour entretenir plus aisément sa maîtresse à la promenade, il a fait de son propre valet. Morille, le cocher du bonhomme. Mais Julie, à qui Lisidor avait promis le mariage et qui sait sa trahison, arrive tout à coup. Elle fait croire d'abord à M. Hilaire qu'elle est la femme de Morille et que ce gueux Fa abandonnée avec deux enfants (souvenir deji¥. de Pourceaugtiac). M. Hilaire les réconcilie etveut qu'ilspoussentle raccommodement jusqu'au bout : de là des plaisanteries copieuses. EnUn Julie retrouve Lisidor caché dans la chambre de Morille, force l'infidèle à lui demander pardon, et l'enlève de liante lutte. — Beaucoup de rondeur, mais rien de nouveau ni dans les personnages ni dans la forme.

H reste vrai qu'une farce bien venue est chose saine et qui a son prix. Les travers les plus généraux de l'humanité y apparaissent, rendus sans effort ni minutie, avec un grossissement plaisant par lui-même et qui nous attache en outre par le fond (le vérité.

nirmc viilg^tiirc, que nous y sentons. C'est une vision, la moins pénible qui soit, du grotesque de la vie. En nous montrant ses personnages comme des fantoches aux mouvements excessifs, la farce se rencontre en réalité avec la philosophie la plus désenchantée, mais sans le savoir, et nous en sauve les amertumes.

Baron est, comme Hauteroche, un élève de Molière, mais un élève prétentieux. 11 fait comme son maître des dialogues symétriques, il lui prend nombre de ses personnages ; mais il les anime d'une vie médiocre et superficielle; sa vivacité affectée est souvent fatigante et il a moins d'esprit qu'il ne croit. — Moncade, dans Y Homme à bonnes fortunes, c'est encore Acaste ou Glitandre, c'est le marquis de Molière, qui, de personnage épisodique, est devenu premier grand rôle. Moncade procède aussi de Dorante (Bourgeois gentilhomme) : il accepte des présents de ses maîtresses et donne à l'une ce qu'il a reçu de l'autre. — Adoré de trois femmes qull trompe à la fois, sa triple trahison est découverte et confondue. L'action est donc celle du Misanthrope ^ retournée et compliquée. Les variétés de ce type de l'homme abonnes fortunes, qui vont du simple fat au chevalier d'industrie et à l'homme qui vit du jeu et des femmes, rempliront tout le théâtre et tout le roman du XYin*^ siècle, comme elles abonderont, semble-t-il, dans la société du temps. Notons ici l'avènement de ce personnage au premier plan.

La Coquette et la Fausse Prude, c'est encore l'œuvre d'un homme qui possède son Molière et qui a l'habitude des planches, — mais rien de plus. — Cidalise (lisez Célimène^, en dépit de sa tante la prude Géphise (lisez Arsinoé), a trois adorateurs : le con-

fin

seiller Diircot, le financier Basset (tous deux assez incolores", et Eraste, qu'elle aime. — Eraste se fâche, puis se raccommode (réminiscence du Bourgeois gentilhomme^ du Dépit amoureux et surtout du Misanthrope). Puis Eraste, d'accord avec Gidalise, et afin d'être tranquille, feint d'aimer la prude Ce'phise (réminiscence de Tartufe). Céphise veut d'abord éloigner sa nièce Gidalise, « pour ne plus trouver d'obstacle à sa tendresse », ce qui ne fait pas le compte des deux jeunes gens. Mais par bonheur elle a l'imprudence d'écrire à Eraste. Le billet tombe entre les mains du mari de la prude, lequel se hâte de conclure le mariage d'Eraste et de Gidalise. — H y a aussi une Marthon qui ressemble à toutes les servantes de Molière, et qui, dans une longue scène, allant de DurcetàBassetet les trompant tous deux, fait songer à don Juan entre les deux paysannes, ou à maître Jacques entre Harpagon et Gléante.. Il y a une Agnès, qui s'appelle Ducile, mais si ingénue,qu'elle l'est beaucoup trop et qu'on n'y croit plus du tout. Jugez plutôt :

Si vous le voyiez, ma cousine, vous l'aimeriez (car cette Agnès a aussi son Horace, naturellement). Il est petit, mais il a le meilleur air du monde, les yeux si beaux I II chante comme un ange, il danse qu'on ne peut pas mieux.

Gidalise. — Vous lui avez donc parlé?

LuciLE. — Fort souvent, ma cousine. Il passait le soiipar-dessus la muraille du jardin d un de mes amis ; ce jardin donnait dans le nôtre ; une demoiselle de ma mère qu'on a chassée pour cela, le faisait monter dans sa chambre, et nous causions tous trois toute la nuit.

Marthon. — Ces pauvres enfants!

Lucu.B. — Oh 1 Marthon 1 vous ne savez pas I II a été une fois trois jours au logis à ne vivre que de confitures (1).

II y a même la petite Louison du Malade imagi- ?iai)-r, qui est devenue « le petit chevalier, » avec beaucoup trop d'esprit pour son âge (1) :

Ah ! ah ! ma sœur, vous dites que vous allez chez ma tante, et je vous trouve ici !

LuciLE. — Et vous, Monsieur, qui vous a permis d'y venir à l'heure qu'il est?

Le petit Ghevalieh. — C'est ma mère qui est revenue et qui m'envoie vous chercher. Eh ! la hi, vous ne serez pas mal grondée. . .

CiDALisE. — Oh ! çà, mon cher petit cousin, voudrais-tu nous faire un plaisir ?

Le petit Chevaliek. — C'est selon. Vous ne me tromperez pas. Premièrement, ma mère m'a envoyé ici pour voir ce que ma sœur y faisait, et je m'en vais le lui dire.

CiDALisE. — En vérité, vous êtes devenu un franc petit sot.

Le petit Chevalier. — Sot, tant qu'il vous plaira, mais je le ferai comme je vous le dis.

Cidalise. — Quoi, mon cousin, si, par exemple, on vous donnait tout plein vos poches de confitures et un louis d'or pour aller jouer à la paume, pour dire seulement, que vous avez trouvé votre sœur couchée et endormie chez ma tante, vous ne le feriez pas?

Le petit Chevalier. Il faudrait voir. 11 est bien aisé déjà de prendre un louis et des confitures, mais pour mentir à ma mère cela n'est pas si aisé que vous croyez.

Cidalise. — Pour ne nous point embrouiller, débarrassons-nous des choses aisées Tiens, voilà un louis, et je vais te donner des confitures.

Le petit Chevalier. — Voyez-vous, il me faut recommencer les choses plus d'une fois à moi ; d'abord, j'ai de la peine à comprendre.

LuciLE. — Mais, mon frère, il ne faut que dire à ma mère que je suis chez ma tante et que je suis couchée.

Page 1