‹ La comédie après Molière et le théatre de DancourtChapitre 13 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

Le petit Chevalier. - Taisez -vous; vous ne savez ce que vous dites; ma cousine se fait bien mieux entendre que vous.

CiDALiSE, — Mais point, mon cousin ; elle vous dit la chose comme il faut.

Le petit Ghevaliek. — Pardonnez-moi, elle n'a point parlé de confitures.

CiDALisE. — Eh bien ! eu voilà, nous entendez-vous mieux.

Le petit Ghevameh. — Oh ! je vous entends à présent Que faut-il faire ? Dire à ma mère que ma sœur est chez ma tante ?

Gidalise. — Oui.

Le petit Chevalier. — Qu elle est couchée ?

Gidalise. — Oui.

Le petit Chevalier. — Ne trouvez-vous point encore quelque petite difficulté ?

LuciLE. — Oh 1 faites ce qu on vous dit, ou rendez l'argent et les confitures.

Le petit Chevalier. — Allez, allez, je me moquais de vous. Ma mère n'est point revenue, mais je me suis bien douté que ma sœur était ici avec M. le comte.

Gidalise. — Peste soit du petit fripon !

Hélas ! où est la petite Louison, si futée, mais si naturelle ? Ce petit chevalier, qui a tant d'esprit, qui paraît déjà si savant, qui a « l'air fripon >> de la génération nouvelle, sera plus tard un joli garçon ! Laissons-le grandir, et nous le retrouverons chez Dancourt. Le pis est qu'il aura gardé l'habitude de recevoir des dames de l'argent et des confitures.

On le voit, la pièce, dans son ensemble, n'est qu'un ingénieux centon. C'est presque partout du Molière affaibli et enjolivé. Célimène et surtout Arsinoé ont singulièrement pâli en passant d'un théâtre à l'autre. Il y a pourtant d'assez heureux elFets, et de la vérité dans la scène où l'on apprend à la prude Céphise

qu'elle est aimée dEraste, et dans la scène suivante, où elle se trouve en face de son soupirant prétendu, elle, onctueuse et chastement provocante, lui fort embarrassé de son rôle :

La charité, ma nièce, m'oblige de le voir et de lui parler, et je ne veux pas qu'on puisse me reprocher de n'avoir pas employé tous mes efforts pour lui arracher du cœur cette pensée criminelle...

On vient de m'apprendre des choses étranges, Monsieur. La la, remettez-vous, ce n'est point par des paroles fâcheuses que je prétends faire éclater ma vertu...

Eh bien ! cette étourdie, je pense, en vérité, qu'elle nous laisse seuls ici.

Eraste. — Il est vrai. Madame, et je vais L'appeler s'il vous plaît.

CÉPHisE. — Je ne dis pas cela, Monsieur. Mais vous savez qu'aujourd'hui on juge sur les apparences, et comme deux personnes seules peuvent faire tout ce qui leur plaît, on peut d'elles aussi dire tout ce qu'on veut.

(Excellente, cette insinuation brutale sous une forme hypocrite, cette provocation dévote faite les yeux baissés.)

Ma nièce m'a dit que vous m'aimiez, est-il vrai ?

Eraste — Ah ! Madame 1

CÉPHISE. — Non, non, parlez-moi franchement.

Eraste. — Ah ! Madame I

CÉPHISE. — Parlez-moi sincèrement, vous-dis-je, les paroles ne me font point peur ; mes scrupules ne vont pas jusque-là.

Cette scène est sûrement la meilleure de l'ouvrage. Le malheur est qu'elle n'est qu'ébauchée, qu'elle s'interrompt brusquement. Céphisenefait qu^essayer sur la proie offerte son grappin de femme dévote et de femme dé quarante ans. Elle devait 1 y jeler cl

ly maintenir avec racliarnenienfc d'une douce férocité. Mais point : à peine espérions-nous quelque chose d'un peu fort, que nous voilà déçus.

Au moins a-t-on le plaisir d'entrevoir l'esquisse d'un type nouveau. Le financier Basset, qui n'a d'ailleurs qu'un bout de rôle, fait pressentir Turcaret. Il fait déjà sa cour dans le même goût que le traitant de Lesage (1) :

Pour moi, Madame, je ne m'amuse point à la bagatelle : vous me trouverez toujours avec mon coffre-fort ouvert.

Autre signe des temps : on s'amuse prodigieusement (je parle des acteurs) dans cette comédie. C'est une lièvre, un emportement de plaisir, un besoin furieux de mouvement et de tapage :

CiDALisE. — Que ferons-nous dans ce vilain château ?

Marthon. — Nous trouverons mille amusements,

GiDALisE. — Et quoi encore ?

Mauthon. — Mais, que sais-je, moi ? Casser les vitres, les miroirs ; rompre, briser les meubles ; mettre le feu à la maison ; il y a cent petites choses récréatives comme cela... (2)

CiDALisE. — Ah Ije vous prie, laissez-moi m'étourdir ; les réflexions me tuent.. Je veux passer toute la nuit à danser.. Commençons par faire médianoche. . . Je veux donner le bal . . Marthon, songez à notre souper... Faites mettre des bougies partout... Comment nous déguiseronsnous ? Pour moi, je ne veux qu un masque.

Le petit Chevalier. — Ehl bonsoir, matante, voulezvous venir au bal ?. . .

CiDALisE. — Oh.I ma tante, vous y viendrez.

Le petit Chevalier, — Oh ! ma tante danse à merveille.

CÉPHISE. — Ce n est point parce que je danse mal que je n'y veux point aller.

Martiion. — La vieille folle (1) !

« Bonne petite vie, par ma foi ! » conclut Pasquin. Et c'est comme cela qu'on s'amusera dans les quarante comédies de Dancourt.

On s'amuse beaucoup moins chez Boursault. Ce poète médiocrement plaisant, qui eut le malheur dans sa jeunesse d'être l'ennemi de Molière, de Racine et de Boileau, était un lort honnête homme et de sentiments élevés. Tout ce qXi'on peut lui reprocher, c'est de moraliser avec excès et trop directement, d'être dans son théâtre moins un auteur comique qu'un satirique, voire un pédagoj^ue. Il faut dire aussi qu'il manque singulièrement d'invention. 11 avait sans doute remarqué subtilement que les pièces à tiroirs sont plus faciles à faire; que les autres. Puis ce cadre lui permettait d'adresser au public un plus grand nombre de leçons, ce qui était sa nuirotte. Ses trois comédies, les meilleures et les plus connues, sont donc des pièces à tiroirs. La manie prédicante est encore, dans les deux dernières, aggravée par des fables. C'est apparemment le succès de la Fontaine qui avait donné à Boursault cette fâcheuse idée. Il eut la malechance d'imaginer un genre essentiellement moral en mêlant les Fâcheux de Molière avec les fables du bonhomme, et en éteignant le tout. Ce genre n'est pas bon, car il est ennuyeux. Boursault avait dans l'esprit quelque chose de grave, de raide et de naïvement pédant. La scène la plus comique qu'il ait écrite (la Rissole et Merlin) est une facétie de professeur de grammaire

Encore le Merci/rr galanl e&t-il une comédie supportable : le supplice de l'apologue perpétuel nous y est épargné. D'ailleurs, comme la convention du cadre permetde faire défiler qui l'on veut sur la scène et veut être rachetée par lintérèt qui s'attache à des choses et à des mœurs contemporaines, il n'est pas étonnant que nous trouvions dans cette pièce de Boursault des détails assez précieux pour Ihistoire des mœurs et des usages de son temps, et même cà et là quelque nouveauté dans les figures qui nous sont offertes. Mais chacun de ces personnages n'ayant qu'une scène à remplir, ils ne peuvent être étudiés bien profondément. Nous ne les saisissons que dans une de leurs attitudes, et ils passent devant nos yeux un peu à la façon d'ombres chinoises. • — Enfin le choix en est assez arl)itraire : pourquoi ceux-ci plutôt que d'autres ? La satire de Boursault ne se borne pas aux ridicules et aux événements d'une année : il n'y avait donc pas là pour les contemporains l'unité chronologique et le genre spécial d^intérêt qu'offrent nos «revues » d'aujourd'hui. — Mais ne faisons point à cet honnête écrivain de mauvaise querelle : c'est assez que sa comédie nous fournisse quelques renseignements qui ne sont point à mépriser sur une période de notre histoire morale.

Nous y voyons naître (là est, si l'on veut, l'unité de la pièce) la puissance du journalisme et les différents usages qu'on en peut faire, et s agiter autour de lui les diverses passions qu'il suscite ou qu'il encourage, vanité, curiosité, besoin de réclame, rage de spéculation. — M. Oronte ne veut marier sa fille qu'au directeur du Mprcurr. Le bourgeois Michault, près d'épouser une jeune marquise, vient pour se faire anoblir. M""' Guillemot, auditrice des comptes,

qui joue à la prrande dame, se plaint que le Mercure l'ail ridiculisée en contant qu'une bourgeoise s'était fail faire un manlcau cramoisi avec une vieille housse. M. de Longuemain, commis des gabelles, qui a volé 200,000francs, prie [e.MercureàQ dire qu'il en rendra 100,000 et de donner un bon tour à la chose. M. Boniface, inventeur d'un nouveau modèle de billets d'enterrement; M. du Pont, inventeur d'un remède contre la goutte ; du Mesnil, professeur de langue normande, le soldat la Rissole « qui était sur un vaisseau quand Ruyter fut tué », veulent que le Mercure parle d'eux au public. Un marquis apporte une chanson (souvenir des Précieuses)^ et le poète Beaugénie une énigme (la scène est d'un goût déplorable ; le comique de Boursault n'est rien moins qu'attique). Brigandeau, procureur du Chàtelet, et Sangsue, procureur du parlement, viennent pour une rectification : ce ne sont point, comme on l'a dit, les procureurs du parlement, prétend Sangsue ; ce ne sont point les procureurs du Chàtelet, prétend Brigandeau, qu'une comédie récente avait en vue... — Voilà les scènes les plus significatives sur la royauté commençante de la presse périodique. Charlatans, inventeurs, littérateurs, spéculateurs, toqués, vaniteux et coquins (et quelques-unes de ces silhouettes nous apparaissent ici pour la première fois) assiègent déjà cet aïeul des journaux.

Les deux autres pièces sont fastidieuses. D'abord, la satire y est plus générale, s'applique à des vices et à des travers moins étroitement contemporains, et, par suite, est moins instructive pour l'historien. Mais surtout un personnage les gâte, le plus déplaisant qu'on puisse imaginer, agaçant par son infaillible vertu, insupportable par l'inconscience de sa

pédanterie et par ses prétentiofts à la finesse et à la grâce, exaspérant par le retour automatique et régulier de ses prédications, par rabondance et par la niaiserie de ses apologues. Cet Esope n'est plus un homme, c'est une machine à moraliser. — Hortense, « fille entêtée de son esprit (1), )> lui a fait des compliments alambiqués : Esope lui répond par la fable du rossignol qui veut imiter les sons du flageolet. Deux vieillards de Cyzique demandent qu'on les débarrasse de leur gouverneur et se plaignent des impôts : Esope leur clôt la bouche par la fable des membres et de l'estomac. Un paysan riche vient pour acheter une charge à la cour : Esope lui assène la fable du rat de ville et du rat des champs. Un généalogiste lui offre ses services et le comble de flatteries : Esope lui jette à la tête la fable du corbeau et du renard. Aminte réclame des poursuites contre un galant qui vient d'enlever sa fille : Esope, qui sait tout, sait qu'Aminte elle-même dans sa jeunesse s'est laissé enlever trois fois : sentez-vous venir la fable de Fécrevisse et de sa fille ?... Je m'arrête ici : car c'est partout de cette force, de cette grâce et de cette nouveauté. Volontiers on prendrait parti pour les victimes de ce cuistre, si l'on pouvait s'intéresser à qui que ce soit dans ces rapsodies ingénues. Et le reste ne nous apprend rien, sinon qu'il y avait des bourgeois vaniteux, des huissiers féroces et des seigneurs très méchants pour leurs vassaux.

Ce serait jouer à Boursault un tour qu'il ne mérite pas que de rapproclier Esope à la mur du merveilleux chapitre de la Bruyère. Mais il faut bien

(l) Esope à la ville.

avouer que là encore la manie moralisante rend presque toutes les scènes ou fausses ou cruellemenl banales. Et toujours cet intolérable Esope ! Et cette fois il est amoureux, et naturellement il fait sa cour à la belle Rhodope en lui récitant des fables. Et quelles fables ! Il trouve qu'elle devient un peu coquette, et pour rengager à se garder du vice et à faire de la vertu son unique parure, il lui conte l'histoire de l'âne d'un jardinier, qu'on suivait le matin parce qu'il portait des fleurs (ce sont les vertus), et qu'on fuyait le soir parce qu'il portait du fumier (ce sont les vices). Et il ajoute :

Vous reconnaissez-vous, Rhodope, en cette fable (1) ?

Cela n'est-il pas galant ? Et Rhodope, qui est une bonne petite fille, pour montrer qu'elle a bien compris la leçon, répond gentiment :

Je veux bien ressembler à l'âne du matin ; Mais à celui du soir, j'en aurais du chagrin.

Il y a, comme on pouvait s'y attendre, dans cette peinture de la cour, un favori orgueilleux qui tombe en disgrâce, des courtisans qui flagornent en face le nouveau favori et qui le calomnient par derrière, des intrigants, des quémandeurs de places : on nous y enseigne qu'un mariage d'amour vaut mieux qu'un mariage de politique ; qu^il ne faut ni llntler les princes ni leur dire trop crûment la vérité, etc. Esope donne à chacun son paquet, à Crésus comme aux autres, quoique avec plus d'onction. Tout cela n'est pas d'une originalité fort vive. Il est cependant deux scènes qu'on peut retenir comme plus intéressantes à divers titres.

(1) Esope à la cour, II, 1.

Nous sommes à Taurore du xviii'" siècle (1701), au temps des Vendôme, des la Fare et des Chaulieu, alors que se multipliaient « les libertins ». Fénelon s'en inquiète dans son sermon sur FEpiphanie. Le théâtre nous en avertit ici, pour la première fois, je pense, depuis Don Juan. Iphicrate est un vieux général retiré à la campagne, qui vit « selon la nature », avec des livres et des amis, et qui « cherche la volupté ». 11 est venu voir Esope, attiré par sa réputation, et lui expose sa philosophie, qui sera celle de presque tout le xvni'' siècle :

Je ne sais, ici-bas, d'autre félicité

Que dans une flatteuse et douce vohipté ;

Non dans sa volupté dont le peuple s'entête,

Qu'on évite avec soin pour peu qu'on soit honnête,

Et qui, pour des plaisirs peu durables et faux,

Cause presque toujours de véritables maux.

J'appelle volupté proprement ce qu on nomme

Ne rien se reprocher et vivre en honnête homme,

Appuyer l'innocent contre l'iniquité,

Briller moins par l'esprit que par la probité,

Du mérite opprimé réparer l'injustice.

Ne souhaiter du bien que pour rendre service,

Etre accessible à tous par son humanité :

Non, rien n'est comparable à cette volupté,

ÉSOPE

Je rends grâces aux dieux...

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