DIITATION DES MŒURS DE LA NOHLESSE PAR LA BOURGEOISIE
En même temps qu'elle convoite les titres et emprunte les habits de la noblesse, la bourgeoisie en prend les mœurs, en imite la frivolité et le cynisme élt'gant.
« J'aime à paraître, moi, c'est là ma folie (1) «, dit M'"" Blandineau. — Elle joue gros jeu, demande sans cesse de l'argent à son mari. «Mais, ma femme...
— Eh h donc, monsieur Blandineau, que de façons ! Au lieu de me remercier d'cnpremlrc du vôtre (2).' »
— Elle donne de grands repas et n'est point embarrassée de trouver des laquais : « Jasmin et Gascaret rinceront les verres, le filleul et le cousin de Monsieur verseront à boire, et le maître clerc mettra sur table. — M. Blandineau : INlon maître clerc ? il n'en fera rien. — M""' Blandineau : il le fera, mon ami, je Ven ai prié (3). » Cette femme a de délicieuses réparties. « Il le fera. Monsieur, appuie Lisette ; Madame et lui sont fort bons amis, il fait tout ce qu'elle veut (4). » — La greffîère rêve de se faire enlever par le comte et de se marier « en cachette, incognito, pour éviter les manières bourgeoises ». Sa folie va jusqu'à la vision, et, comme une petite fille qui jouerait à la princesse, elle interpelle, en faisant des mines, une livrée imaginaire : « Holà !
(1) Les Bourgeoises de qualilé, I, 5.
(2) Id, id.
(4} Id.. I, 7.
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ho ! laquais, potit laquais, grand laquais, moyen laquais. Avancez, cocher ; montez, Madame ; eh non, Madame, c'est mon carrosse. Donnez-moi la main, chevalier ; mettez-vous là, comtin. Touche, cocher, La jolie chose qu'un équipage ! La jolie chose qu'un équipage (1) ! » — On s'associe pour mener plus grand train : « Je veux trois grands laquais, des mieux faits de Paris, dit la greffière à M"'° Blandineau. Nous logerons ensemble, madame la baronne. — Et nous prendrons un suisse à frais communs, madame la comtesse. »
Z-— ^Le désordre est plus grand encore dans les Bourgeoises à la mode. La vanité, la fureur de paraître et la rage de s'amuser ont amené la désorganisation de la famille. — Angélique, femme du notaire Simon, et Araminte, femme du commissaire GrilTard, sont des bourgeoises qui vivent à la façon des femmes de qualité; coquettes, dépensières, joueuses, affolées de plaisir. « ... Mais, Monsieur, dit Angélique àson mari, il me faut la musique trois jours de la semaine seulement ; trois autres après-dîners on jouera quelques reprises d'hombre et de lansquenet qui seront suivies d'un grand souper ; de manière que nous n'aurons qu'un jourde reste, qui sera le jour de la conversation : nous lirons des ouvrages d'esprit, nous débiterons des nouvelles, nous nous entretiendrons des modes, nous médirons de nos amies : enfin nous emploierons tous les moments de cette journée à des choses purement spirituelles... — M. Simon : Je me ferai moquer de moi ; et d'ailleurs comment soutenir tant de dépense ?... — Allez, Monsieur, répond Lisette, qu'il vous suffise que
(1) Les Bourgeoises de qualité, I, 3.
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Maihime joue. Des joueuses ont des ressources inépuisables, et les femmes à qui leurs maris ne donnent point d'arg'ent ne sont pas toujours celles qui en de'pensent le moins (1). » — « Bon ! dit Frontin à Lisette, on dit que ta maîtresse fait quelquefois passer mon mari pour son homme d'affaires. — Le grand malheur ! Est-ce ici la seule maison de ta connaissance oîi les maris ne sont que les premiers domestiques de leurs femmes ? — Il y a mille bourgeois dans ce goût-là (2). »
Le lien du mariage se détend et s'allonge indéfiniment. M. Simon se plaint d'être quelquefois quinze jours sans voir sa femme. « La grande merveille ! fait Lisette. Vous dormez quand elle revient, vous voulez la voir quand elle dort, ou vous êtes sorti quand elle s'éveille ; le moyen de vous rencontrer ? — Et c'est cela dont je me plains : au lieu de prendre souci de «on ménage... — • De son ménage, Monsieur? Est-ce que vous voudriez qu'elle s'abaissât à ces sortes de bagatelles ? et est-ce pour cela qu'on prend aujourd'hui des femmes (3)?
Ainsi la Bruyère :
(( Il était autrefois délicat de se marier : c'était un long établissement, une affaire sérieuse, et qui méritait qu'on y pensât : l'on était pendant toute sa vie le mari de sa femme... Avec des enfants et un ménage complet, l'on n'avait pas les apparences et les délices du célibat (i) ».
Les maris s'en donnent de leur coté, mais sournoisement et en gens qui restent pratiques même dans
(1) Les Bourgeoises à la mode, IV, 6 .