‹ La comédie après Molière et le théatre de DancourtChapitre 24 sur 32 · LES .IKLXES FILLES ET LES FEMMES · texte numérisé non relu

LES .IKLXES FILLES ET LES FEMMES

Par une conséquence naturelle, les tendres Luciles, les gracieuses cttimides Aniiéliques, les amoureuses sense'es, modestes et charmantes dont Henriette est le type le plus achevé, disparaissent du théâtre ou à peu près. LaJeunçJiIJe^jlujj^ protégée par

llionnèteté du foyer domestique, s'émancipe à son tdur.'^^Mèmc quand elle reste innocente, elle a des audaces garçonnières L elle -paraît trop s avoir la vicj rexpérienceluiest venue trop tôt, et elle n'aime plus comme on aimait.^ — Les filletles de Molière, qui ont souvent à conquérir leurs amants, avaient, parmi leurs plus g'randes hardiesses, d'aimables retours de pudeur. Ici, c'est merveille si elles nnigissent encore. «( Vous rougissez, dit Marthon, c'est une manière de s'expliquer dont je vous sais bon gré. La pudeur sied à merveille sur le visage d'une jeune personne, c'est dommage que la mode en passe (1).

Voyons d'abord les filles de quinze ans, les ingénues. Elles abondent dans ce théâtre et l'on en devine la raison : c'est un si agréable plat à servir à un public d'humeur badine ! Les remarques les plus osées peuvent se mettre dans la bouche d'une innocente, et y sont d'autant plus savoureuses qu'elle ne sait pas trop ce qu'elle dit et que le public comprend pour elle. L'air d'ignorance de la fillette souligne le scabreux de ses propos. Trait d'innocence en deçà de la rampe, polissonnerie au delà. L'Agnès de Molière

(1) Le galant Jardinier, 9.

élait déjà fort piquante avecses ignorances inquiètes, avec ses re'ponses imprévues oii les spectateurs goûtaient le régal de l'équivoque, avec ses réticences où ils mettaient une grivoiserie. Délurez-la un peu en la transportant dans un milieu de mœurs faciles ; faites-lui soupçonner une foule de choses, mais sans l'instruire tout à fait ; qu'elle ait des yeux pour tout voir et une malice d'enfant pour profiter de ce qu'elle a surpris ; placez-la le plus souvent à la campagne, pour que la naïveté cherchée du langage ajoute encore à son air de candeur et par suite au ragoût de ses réflexions et de ses confidences, et vous aurez l'ingénue de Dancourt, — l'innocence assaisonnée à souhait pour le plaisir des gens folâtres. — Naïves, elles le sont à faire frémir, et avec des yeux, comme dit le peuple, « à la perdition de leur âme ^^-e^f— En réalité elles font les niaises, elles sont de coin^dicité avec le public^innocentes, non pas, mais ^ demi ignorantes, et bien décidées, si les occasions se présiuiten|j;lu-n^j[)lus rôtre du tout. On connaît la petite de Greuze, à qui il vient d'arriver malheur. A la bien regarder, il ne paraît pas que sa surprise ait été trop grande, ni que sa confusion soit très profonde. Elle se consolera. L'ingénue de Dancourt, c'est tout justement cette fillette-là, la veille de la cruche cassée.

Marotte est la nièce de M. et M""^ Bertrand, qui tiennent une auberge à la mode aux environs de Paris. C'est un milieu bien propre à développer l'esprit d'une jeune fille. Aussi Marotte voit clair et fait déjà ses petites remarques. Des couples arrivent qui recommandent la discrétion à l'hôtelier. « Marotte, il est de conséquence de ne point parler, lui dit son excellente femme de tante. — Oh ! toute petite

que je suis, je vois bieu cela... Tenez, matante, tous ces messieurs qui viennent ici avec des femmes ne voudraient pas que leurs femmes y vinssent avec des messieurs, non (1). » Mais la tante fera bien de ménager la petite. Marotte jase volontiers avec les clients quand ils lui plaisent : « Je ne suis qu'une petite fille à cette heure, dit-elle au chevalier, mais cela ne sera pas toujours de même. Ilom, que j'ai bien envie de devenir grande !... — Le chevalier: Comment, votre tante vous querelle ? — Pas si fort, depuis quelque temps que je sais de ses petites fredaines ; elle a peur que je n'en parle à mon oncle. — Quoi ! votre tante a des petites fredaines par-devers elle ? — Vraiment il faut bien quelle en ait, vous dis-je, car elle est devenue bien meilleure depuis

qu'elle se doute que je m'en doute C'est elle qui

reçoit l'argent du monde qui vient ici, et c'est mon oncle qui le serre. — Eh bien ? — Eh bien, elle ne donne pas iout à mon oncle, non : elle garde toujours quelque chose, et puis elle achète tantôt des gants, tantôt un chapeau, des cravates à dentelles, une canne quelquefois ; et tout cela n'est pas pour elle, comme vous le voyez. — Non, pour qui donc ? — Pour un grand garçon qui demeure à Paris, qu'elle appelle son neveu, et qui ne l'est pourtant pas ; car je le sais bien (2). »

A peine échappées du couvent, ces fillettes ont déjà le regard aiguisé, la finesse d'observation et lair dégagé des petites femmes du xviii'' siècle, de celles dont Marivaux a tracé maintes fois le portrait délicieusement idéal. Ici, c'est effrayant ce qu'elles

(1) Le Moulin de Javelle, 6.

(2) Ici, 27.

promettent. — Mimi sort do pension et n'y veut plus rentrer. Elle voit que sa grande sœur Angélique a un amoureux, et combien c'est amusant. Placée entre un père grognon et une vieille tante coquette, elle connaît leur faible et sait le ménager. Ils ne lui inspirent pas, d'ailleurs, un respect démesuré.

<( Je ne retournerai plus dans le couvent, ma chère enfant, dit-elle à sa sœur, je ne retournerai plus dans le couvent — Ma tante m'aime bien, jeté réponds d'elle. Je la caresse tant, je lui dis qu'elle est jeune, jolie, bien faite, spirituelle ; elle croit tout cela, car elle est un peu folle, et elle me baise, et moi je me moque d'elle, au moins, je t'en avertis.... Bon ! mon père, c'est le plus facile à attraper, on le gouverne comme un enfant, il querelle toujours sans savoir pourquoi. Vous l'obstinez tous, vous le chagrinez, et moi je dis toujours qu'il a raison de quereller : il ne faut que cela pour être de ses amis (1). »

Claudine, qui n'est qu'une paysanne, n'est pas tout à fait aussi rouée. Mais elle est déjà inquiétante. — M. Robinot surveille de près sa pupille Angélique, qui a un amant (Eraste). Il interroge Claudine, et Claudine bavarde, on ne sait trop pourquoi, pour le plaisir de bavarder, de montrer qu'elle en sait long ou de nuire à son prochain. — « Où Angélique l'a-t-elle suivie ? demande M. Robinot. — Dans la salle où était ce jeune monsieur ; et à peine s'étaient-ils dit quatre paroles en tremblant tous deux, on vous a entendu venir, on a caché le monsieur dans le cabinet, où il a demeuré pendant tout le temps du souper, et il n'en est sorti que quand nous

(1) Renaud et Armide, 4.

— ii7 —

avons joué le soir à colin-maillard, pendant que c'était vous qui Tétiez (1) ? » — Mais Claudine fait une école, Claudine a un amant, Mathurin. Pour forcer Mathnrin à le servir dans ses amours, Eraste fait mine de vouloir lui prendre sa Claudine. Il promet à la fillette des bijoux, des robes, même le mariage. Claudine, qui est ambitieuse, l'écoute. A la fin, elle saperroit que ce n'était pas « pour de bon ». Mais bah I elle n'est pas embarrassée de reconquérir son Mathurin. Voyez comme elle le connaît, et avec quelles mines savantes et quelle adresse diabolique elle le pelote et le retourne. « Ah ! Mathurin, je crois que celui-ci s'est moqué de moi, mon pauvre Mathurin ! — Oui-da, oui-da, ça se pourrait bien, ils sont un tantinet gausseux, ces drôles-là. — Les vilaines gens ! Tn vaux mieux que tout ça, toi, Mathurin, tu n'es point trigaud. — Oh ! morgue non.

— Tu reviens aisément quand on t'a donné quelque chagrin. — Cela est vrai, je n'ai point de fiel.

— Eh bien, touche donc là. Va, je t'aime mieux que personne (2). )>

Mathurin est bien imprudent. Claudine est trop forte pour lui. « Elle n'en fera qu'un sot, » comme dit Molière, à moins qu'elle ne lui fasse faire fortune (les deuxchoses, au reste, ne sont pas incompatibles). La vision de la ville hante ces petits cerveaux. Les Charlottes et les Mathurines de Don Juan fourmillent dans la banlieue. Comme la noblesse a gâté la bourgeoisie, la bourgeoisie gâte les paysans. — Je n'avais jamais été à Paris, dit Claudine ; vous m'y avez menée, je ne veux plus du collecteur.. Je

(1) Colin-Maillard, 3.

— lis —

veux lie venir madauu', aliii q.iie vous le saclùez(l) ». Et elle le devient.

Un beau colonel a remarque Louison ; il lui envoie son valel la Flèche })our la disposer à un enlèvement. « Ah I dit-elle, je Taime bien, mais... — Quoi, mais ? — S'il m'enlevait, serait-ce pour ra'épouser? — Hé, vraiment oui, est-ce qu'on enlève pour autre chose ? — Et s'il m'épousait, serait-ce pour toujours, et ne se démarierait-il point (2) ? Elle garde des craintes, la petite Louison ; elle ne voudrait pas être enlevée, mais elle a fort envie d'aller au rendez-vous. Elle s'en tire par une bien jolie casuistique, par une merveille de « direction d'intention ». — « Il est ici depuis une heure, ditelle à sa cousine, et il veut m'emmener avec lui ; conseille-moi, que faut-il que je fasse ? — Garde-toi bien d'y consentir. — J'aurais pourtant bien du penchant pour cela, ma cousine. — Je ne te conseille pas de le faire. — Tant pis, c'est que tu ne m'aimes pas autant que je t'aime, et si tu étais à ma place, ma cousine, je te conseillerais tout au moins d'aller, lui parler au bout de la grande allée, où il m'attend. — Il t'emmènerait. — Eh bien, ce ne sera pas ma faute ; car je n'irais, moi, que pour lui parler ; et s'il me faisait quelque violence, on n'est pas responsable de ça, ma cousine (3). » Aiment-ils assez la tlamme, ces charmants papillons !

Chonchette est la filleule du financier GrilTard et la nièce de M'"'' Argante. Du moins on le dit. Mais l'innocente sait à moitié ce qui en est ; et rien n'est d'un conçiique plus inquiétant que son bavardage sur

(1) Les Vendanges, 1.

(2) L'Opéra de village, 8.

(3) id.,9

— ih) —

ce point. « Est-ce que M. Grill'ard est votre parrain? lui demande Frosine. — Oui, je demeure chez lui depuis que ma tante a fait semblant de me mener au couvent. — Elle dit à tout le monde que vous y êtes ; mais, à ce que je vois, c'est votre parrain qui a soin de vous. — N'allez pas vous imaginer que c'est mon père, au moins. Tout le monde le croit, mais ma tante dit bien que cela n'est pas vrai. — Il faut en croire votre tante ; elle doit le savoir mieux qu'un autre. — Oui vraiment, c'est elle qui est ma mère ; mais je ne fais pas semblant de le savoir.... — Hé, qui vous a dit tous leurs secrets, à vous ? — M""^^ Marianne. Nous sommes bonnes amies ; elle me dit tout ce qu'elle pense. Et, quoique je ne sois qu'une petite fille, elle trouve que j'ai de l'esprit. — Oui? — Il y a un jeune monsieur qu'on appelle Eraste, qu'elle aime à la folie : tenez, elle l'aime presque autant que nous haïssons mon parrain. — Hé, pourquoi le haïssez-vous ? — Il ne veut point que M"*^^ ^Marianne ait des amants, elle le hait pour cette raison-là, elle. Quand je serai grande, il ne voudra peut-être pas que j'en aie, moi : je le hais par avance (1). » — Toute Tàme libertine, insoumise et charmante du xvui'' siècle qui commence à poindre (169o) est dans son petit corps et gazouille irrévérencieusement par ses lèvres enfantines. Essayez donc un peu de la retenir à la maison ! « Il en arrivera ce qu'il pourra ; puisqu'on ne me mène point promener en ce paysci, j irai fort bien me promener toute seule. » Et la voilà partie. — Elle sintéresse violemment aux amours de sa grande sœur ; elle se chauffe au feu de Marianne, en attendant d'avoir le sien. Elle lui

(\. LaFoire de-Bezons. 16.

recommande l'entremetteuse 'Frosine : « Faites connaissance avec elle. Croyez-moi, ma bonne ; elle vous aidera, si vous voulez, à faire endêver mon parrain. C'est une fort bonne femme, elle veut bien qu'on ait des amants, elle ; elle connaissait tous ceux de ma tante. — Ta tante a donc des amants, Chonchette? — Tant qu'elle veut, ma bonne ; elle na point de père. — Qu'elle est heureuse ! on ne la contraint point (1). » Que dites-vous de ces deux petites filles? Molière n'a certes rien d'aussi osé, et l'on se demande si le public de nos jours supporterait ce dialogue. — Pendant que Marianne s'entend avec Frosine, Chonchette « amuse » son parrain, lui cache sa perruque, et vient les prévenir quand le bonhomme approche. Survient Cidalise, une manière de « lille du monde » qui veut emmener Marianne au cabaret de la Croix- Blanche. « J'ai bien envie, dit Marianne, mais je n'ose. — Hé, menez-moi avec vous^ ma chère bonne, s'écrie Chonchette ; nous rentrerons par la porte de derrière que je viens d'ouvrir, et je dirai à mon parrain que j'aurais toujours été avec vous dans le jardin. Il me croira, car, Dieu merci, il ne m'a point encore attrapée en menterie, et je lui en dis pourtant tous les jours (2). » Frosine avait raison : « Voilà une enfant qui promet beaucoup (3). »

Mais l'ingénue la plus terrible, je crois bien que c'est encore Sanchette, dans le prologue du Diable boiteux. (Le succès du roman de Lesage avait été très grand, comme on sait, et Dancourt l'exploitait, en homme qui est à l'affût des « actualités ».) — Le

(i) La Foire de liezons, 17.

respect lilial etoiille encore moins Sancliette que Clionchette, si c'est possible. « Oh ! monsieur le Diable, ce n'est point vous qui avez soufflé la coquetterie à ma bonne maman en rentrant dans la bouteille; elle a toujours été coquette, ma bonne maman, je le sais bien ; mon vilain papa s'en est toujours plaint, et toutes les mies que j'ai eues m'ont toujours (lit qu'il n'avait pas tort d'être fâché, et que je n'étais pas tout à fait sa fille. — Le Diable : Gela se pourrait, et je sais ce qui en est mieux qu'un autre.

— Hé, dites-le moi si vous le savez ; je voudrais bien que cela fût vrai, et je serais bie;i aise de n'être point la lille du magicien. — Oh bien, soyez contente, vous ne l'êtes point, mademoiselle Sanchette : c'est un des plus grands seigneurs de la cour, le parrain de votre bonne maman, qui est votre papa. — Est-il possible ! Ah ! que je vous ai d'obligation de m'apprendre ce secret-là. Cela va me donner cent fois plus d'esprit et de conliance. — Thérèse (la mère de Sanchette) : Votre indiscrétion, seigneur Asmodée —

— Le Diable : Oh ! sans colère, madame Thérèse, remerciez-moi de ne mettre qu'un joli homme sur votre compte. Vous savez bien que j^en puis nommer d'autres. » Sur quoi Sanchette pousse cet admirable cri : « Ah ! ne me changez pas ce papa-là, monsieur le Diable, j'en suis fort contente (1). » Cynisme inconscient aux lèvres roses, — qui, trop poussé, finit par n'être guère naturel, mais qui est fort piquant, et plus qu'il ne faudrait.

Les grandes filles (18 ans, 20 ans) n'ont plus, étant mieux instruites, des naïvetés de cette force et un babil de cette saveur. Ce sont jouvencelles qui ont

(1) Le Diable boiteux, prologue.

des sens, (Jf lesprit, passablemont de hardiesse, peu dilliisions, — et qui veulent se marier, voilà tout, où simplement avoir un amoureux. La tleur de modestie, la pudeur aisément rougissante qui, au même âge, décorait leurs grand'mères, il ne faut point la demander à ces vives créatures Leur grâce même n'a rien de virginal : il s'y mêle quelque chose de sec et de trop délibéré. On voudrait qu'un amant leur fit un peu plus peur, ne fût-ce qu'en apparence. Elles se plaindraient plutôt des lenteurs de leurs galants. » Il y a quinze jours qu'il est ici, dit Angélique à Lisette ; il ne m'a point encore parlé ; qu'il est indolent et timide (1) ! » — v Vous craignez qu'elle ne s'effarouche ? dit l'Olive à Dorante. La crainte est bonne ! et allez, allez. Monsieur, les filles d'aujourd'hui sont des animaux bien apprivoisés ; elles nesellarouchent point qu'on les aime, et nous vivons dans un siècle fort aguerri (2). » — « Et allez, allez, reprend de son côté Lisette ; en fait de mariage, les honnêtes lilles ont toujûui's plus d'impatience que les autres ! » La vérité est quelles ont dans ce théâtre une honnêteté fort impatiente. — L'Amour et Mercure, déguisés en cavaliers, abordent Philine et Spinette, et au bout d'une minute leur baisent la main, u Ceci, dit Philine, va plus loin que la conversation, au moins, Spinette. — C'est qu'elle commence à s'animer; le tuteur a raison, nous sommes faibles (3) ».

Eh oui, elles sont faibles, et elles consentent sans beaucoup de lutte à leur faiblesse, et elles mettent à son service toutes les ressources d'un esprit singulièrement éveillé. — La fille et la nièce de M'"*" Loricart,

(i) Le Tuteur, 13,

(3) V Amour charlatan, 10.

Angélique et Marianne, veulent aller aune noce ; elles craignent que M'"'^' Loricart ne soit pas de cet avis, mais elles forceront la bonne femme à les y envoyer. C'est ce qu'explique Mathurine : « C'est bian fait, ce sont des obstinées. Tenez, Monsieur, il y a une noce dans le village dont elles avont prié qu^on les priît ; et par esprit de contradiction ailes n'en voulont pas être, afin que Madame veuille qu'ailes on soyont. — Oh ! s'écrie îiâïvemeiit M'"^ Loricart, je n'en aurai pas le démenti, je fais tous les frais de la noce, on dansera ici dans ma cour, et je ferai même le festin pour leur faire dépit. — Mathurine : Ailes seront bian attrapées, n'est-ce pas. Monsieur (1) ? » — Marotte et Louison, filles dune meunière veuve et coquette, s'entendent avec leurs prétendants, qui font semblant d'aimer la meunière. « Je sis le boudeux aujourd'hui, moi, dit Biaise, à cause qu'aile voulait des accordailles. M. de Lépeine est le régaleux, et M. Gitlot fera le jaloux. Dame, voyez-vous, je nous divartissons comme des petits rois. Les jeunes filles, qui avont le mot et qui savont que ça se fait pour l'amour d'ailes, prenont leur part dudivartissement (2). — A la fin. Marotte et Louison, leur cousine Colette et les trois amoureux parlent en pèlerinage avec une douzaine de filles du village et autant de garçons. « Ils appellent ça, explique Biaise, le pèlerinage d'amour; c'est, disont-ils, queuque part du côté dé Paris. Les filles y allont pour se marier avec les garçons, les garçons pour se marier avec les filles : oh ! c'est une belle imagination (3) ! » — C'est en vain que M. le curé est survenu, disant qu'il les

(1) Le Charivari, 10.

(2) Les trois Cousines, I, 6.

(3) Id., JII, 3.

mariera bien tous et qu'il' ne faut point de pèlerinag'c pour cela. Ils partent quand même. Colette emmène les amoureux de Marotte et de Louison, qui emmènent celui de Colette. Il est à croire que les couples se retrouveront : » Nous noussommespartagés comme ça, dit Colette, pour e'viter la médisance (1). »

Presque toutes ces amoureuses sont de petites insurgées. Evidemment l'esprit du siècle est de moins en moins tourné au respect. L'insoumission des enfants affecte ici des façons bien autrement brutales que dans Molière. « Quel homme ! dit Angélique en parlant de son père à la gouvernante du bonhomme. Avec quelle dureté il a toujours agi avec mon frère et avec moi ! J'ai bien à me plaindre de la nature de m'avoir donné pour père... — M""' Delaroche : Mon Dieu ! ne vous plaignez point si fort, il n'est peut-être pas tant votre père que vous vous l'imaginez, et la défunte... Bah! le bonhomme mérite assez d'avoir des héritiers de contrebande (2) )>. Toutes choses que M"'' Angélique écoute sans sourciller.

Ces adolescentes ont parfois des réparties surprenantes et qui font pressentir, quand on y songe, que le siècle du plaisir et du libre amour sera l'âge héroïque du libre examen. Plus d'une lillette de cette génération lira Voltaire dans son âge mûr et les encyclopédistes dans sa vieillesse. — La respectable M'"'' Isaac, gouvernante d'Angélique, a reçu un seau d'eau sur la tête. On devine que cette douche vient de l'amoureux de la jeune fille. La vieille se secoue en grommelant : « Si vous aviez été au palais, comme

(1) Les trois Cousines, III, 12.

(2) Les Vacances, 7 .

madame votre mère vous l'avait dit, et non pas à la foire.... Hom ! hom ! voilà comme le ciel punit vos extravagances ! — Moi ! dit Angélique la bien nommée, je ne me plains point, je n'ai rien eu. Mais vous qui êtes une personne si sage et si raisonnable, madame Isaac, qu'est-ce que le ciel punit en vous, je vous prie (1) ? » On ne voit pas trop ce que M'"* Isaac pourrait répondre. Ces lillettes discutent les sermons qu'on leur fait. Elles percent la vanité des phrases consacrées. Agnès ne croirait plus aux chaudières bouillantes. 11 n'y a plus d'enfants.

Mais aussi il n'y a plus d'amour. Ce n'est que caprice, désir de l'inconnu, goût du plaisir et de la liberté. Ces filles aiment les hommes. Aiment-elles leur amoureux? Elles en changent fort aisément. — Erasteet Lépine étant partis pour l'armée, Angélique et ^larthon, pour se désennuyer, prennent Léandre et Grifîonnet (2). — Ecoutez cet innocent dialogue entre une autre Angélique et sa servante Lisette : « Revenons à Eraste, vous l'aimez beaucoup ? — Oui, je l'aime, mais je n'ai point de ses nouvelles. — Gomment? — Il est à l'armée. Et pour ne point être la femme de M. Damis... j'ai donné rendez-vous ici à Dorante... Sa sœur était avec moi dans le Couvent, et c'est elle qui m'a priée de l'aimer. — Quand deux filles sont bonnes amies, elles ont peine à se refuser. — Non, sans l'absence d'Eraste je ne l'aurais jamais aimé. — Les absents ont toujours tort, elle a raison. Mais enfin, que puis-je faire pour vous ? — J'ai aussi fait dire à Lisimon qu'il pouvait venir. — Encore un rendez-vous ? Les

(1) La Foire Saint-Germain, 9.

(2) Le Diable boiteux.

belles (jisposilioiis Je Mlle' ! — C'est ce qui m'inquiète, et je crains qu'ils ne viennent tous deux en même temps. — Et pourquoi ne leur pas marquer des heures diflérentes ? — (jue veux-tu ? Je n'y ai pas songé (1). »

Pas l'ombre de romanesque dans ces amourettes rapides. Les amoureuses aiment le mariage autant que le mari ; les amoureux aiment la dot autant que la fille. Ce qu'ils aiment tous également, c'est le plaisir. — Au reste on n'a d'illusions sentimentales ni d'un côté ni de Tautre, et on s'en explique librement à l'occasion. — Eraste courtise Lucile, fille de Foret, marchand de vin ; et Clitandre, Nérine, nièce de l'associé de Foret. Tout d'un coup le père et l'oncle font grise mine aux deux galants, qui s'en étonnent. « Ils ont été les premiers à nous souhaiter dans leur maison, dit Eraste. — Nérine : Je crois bien, vous aviez un millier de pistoles à y dépenser, et vous n'en vouliez qu'à la cave. L'espèce vous manque vous prenez à crédit, et vous vous attachez aux filles, cela fait une grande ditTérence, voyezvous (2). » -JvOn se souvient que, les Bourgeoises ch qualité, le comte, qui aime Angélique, se rabat sur la greflîère parce qu'elle a plus d'argent. Au temps jadis il eût essayé de couvrir son changement, aux yeux de la jeune fille, de quelque honnête prétexte. Au contraire, il lui expose complaisamment son petit calcul et veut l'en faire complice: « Ce n'est point elle, c'est son bien que j'épouse, pour le partager avec vous... Laissez-moi céder pour un temps à notre mauvaise fortune pour vous en assurer une meilleure ; nous

(\) La Parisienne, 8.

i2) L'Impromptu de Suresnes, 4.

sommes jeunes l'un et l'autre, vutre tante n'a que très peu de temps à vivre... » Au temps jadis, la jeune lille eût éconduit ce personnag^e peu délicat. Mais Ang:élique n'a point de ces susceptibilités sm-années : Et vous croyez, dit-elle, que pour vous avoir j'aurai la patience d'attendre qu'elle meure ? Non pas, s'il vous plaît, je veux que vous m'épousiez la première ; ma tante a déjà été mariée ; c'est àelle d'attendre (1). »

« Mon pauvre maître, dit l'Olive dans la Foire de ^^:;o;î.s, est amoureux de la fille... lia aussi une passion très forte pour les cent mille écus (2). » On ne saurait dire que tous ces amants soient des fleurs de délicatesse morale. Cela est à noter surtout chez les jeunes filles. Quant aux jeunes gens, comme ils avaient moins de pudeur et d'innocence à perdre, leur transformation est moins sensible. C'est égal, ils sont loin, les amoureux et les amoureuses si tendres et si désintéressés de l'ancien théâtre.

Les mœurs de l'époque, en dispensant les femmes de la pudeur, finissent par ôter toute profondeur à l'amour. La dissipation delà vie, rendant toute concentration impossible, ne permet pas aux passions violentes de se développer. Et si un sentiment sérieux pouvait germer parmi ce tourbillon, l'esprit sceptique et railleur, qui est à la mode, l'aurait bientôt découragé. Ces filles mignonnes et nerveuses, dont nous avons parcouru la galerie, pour avoir eu trop tôt la facilité d'aimer, deviendront bientôt incapables d'aimer longtemps et fOTtëment. Elles n'auront d'autres passions que la vanité et la curiosité, — curiosité de l'esprit tout autant que des sens,

(1) Les Bourgeoises de qualité, III, 1. ^2) Foire de Bezons, 13.

— et c'est par là que leur viendront des caprices qu'elles mêmes ne prendront jamais pour deFamour. A force d'esprit, d'amusement et d'expérience précoce, le cœur s'en va, et les grandes tendresses, et même leur langage et leur simulacre. Gélimène est partout, mais plus consciente d'elle-même, ayant perdu de sa jjelle tenue, et beaucoup plus hardie et plus dégagée.

On a déjà vu avec quelle légèreté quelques-unes prennent le mariage. En voici une autre, une des plus honnêtes et des plus raisonnables, qui nous parle de son mari : « C'est un fort bon homme, un fort galant homme que M. Giiichardin, Marthon ; et, comme il n'y a que dix ou quinze jours que nous sommes mariés, je m'accommode encore assez de ses manières. — Je m'en étonne, je craignais que vous n'en fussiez dégoûtée dès le premier jour. — Pourquoi cela, Marthon ? — Pourquoi ? C'est qu'il n'y a pas entre vous et lui grande symétrie ni pour Tâge ni pour Thumeur. — Il fait tout ce que je veux, Marthon. — Cela ne durera pas. — Hé, la raison?

— La raison ? c'est que vous ne tarderez peut-être pas à faire ce qu'il ne voudra point. — J'aurai toujours les mêmes égards s'il a toujours la même complaisance (1). »

Avec un cœur si détaché, la jalousie, on le comprend, leur est inconnue ou n'est chez elles que vanité. Voici bien un mot du temps : « Je ne suis jalouse que de la bonne sorte, dit quelque part une Angélique, et je te jure bien que c'est sans être amoureuse moi-même (2j. »

(1) La Comédie des comédiens, I, 1.

(2) La Femme d'intrigues, II, 4.

Il y dans Ylmprnmiitu deSuresnes (1713) une veuve fort divertissante , qui est déjà la femme du XYur*" siècle ; un peu débraillée, il est vrai, mais non pourtant déclassée comme d'autres que nous retrouverons. Elle nous offre, dans ses confidences à bâtons rompus, un mélange on no peut plus piquant d'étourderie, de coquetterie, de bon sens aiguisé, de cynisme élégant, de fureur de vivre et de désenchantement, de frivolité et de philosophie, un je ne sais quoi qui n'est décidément plus du xvii'' siècle, qui appartient bien en propre à une génération nouvelle, et que nous n'avons rencontré dans aucun théâtre antérieur : « Je crois être folle, je crois ne l'être pas ; ma folie me paraît sage ; la sagesse des autres me paraît folie. Je ne connais personne sans ridicules, les uns plus outrés, les autres moins. J'ai les miens, j'en suis persuadée ; mais ils me font plaisir, et je craindrais de les connaître, de crainte (sic) de m'en corriger..., 11 y a quinze jours que je suis veuve... 11 a fallu renoncer aux spectacles ; plus d'opéra ni de comédie, pas de promenade même ; je n'ai de ressource qu'au bal, parce qu'on s'y déguise, et quelquefois à la guinguette, cela est sans conséquence. Ôh ! je suis bien heureuse qu'elle soit à la mode et que ce plaisir-là n'ait point été connu quand on a fait les règles du veuvage... Je me réduis au tète-à-tète... C'est avec un jeune homme de province qui me recherche, et que je prendrai le parti d'é- [)(>user, je pense, non pas par amour ni par faiblesse, mais pour changer de nom : celui du défunt me fait toujours souvenir de la perte que j'ai faite, cela est trop triste (1). »

(1) U Impromptu de Saresnes, 14.

— i;jO —

Cette veuve s'entendrail assez bien avec lAngélique de VEté des coquettes. Ces femmes sont surtout des curieuses enragées. Voici sur leur caratère des révélations décisives : « Je ne regarde le mariage qu'avec frayeur; ce que j'en entends dire me fait frémir; un engagement que mille personnes se repentent d'avoir pris et dont aucune n'est satisfaite... Non de bonne foi, je iiaime personne, mais je suis ravie d'être aimée, c'est ma folie, j'en demeure d'accord.. Cependant je ne suis point coquette, et tout ce que je fais 11 est que simple curiosité. — Curiosité ? — Oui, je me plais à connaître les différents etfets que l'esprit et la beauté peuvent produire dans les cœurs.. On polit un homme de robe, on apprend à vivre à un abbé, on met un jeune homme dans le monde, l'iiiver vient insensiblement (1). » — Voilà où le désœuvrement, l'abus des divertissements mondains et le goût de l'observation psychologique avaient mené, semble-t-il, les femmes des hautes classes vers la fin du xvn'' siècle. Qu'il s'y joigne un plus grand laisser-aller, cette liberté de mœurs et cet enfièvrement qui coïncident avec la recrudescence de la chasse à l'argent, et nous aurons la femme de la première moitié du xvui'' siècle.

Chose assez particulière, ce sont les femmes mûres ou vieilles, dans ce théâtre, qui aiment le plus chaudement. Juste retour, pour quelques-unes, des choses tl'ici-bas. Pour avoir trop savamment coqueté dans leur belle saison et trop bien gardé leur cœur, il advient que, sur le penchant de l'âge, elles n'en sont plus les maîtresses. Et, comme de juste, c'est toujours de quelque jouvenceau qu'elles s'éprennent.

(1) V Été des coquettes, 1. .

— Dos (jinulrULiiMiaiic > aiiiuiir>'iiSL'.-> sonl innombrables dans les comédies et dans les romans do 1 epoquo.

Esl-ce parce que ce, porsonuag^c pivlo à la caricature et devient comique à peu de frais ? Ou faut-il croire que le train des mœurs devait intlig'er do ces passions inlompestives à nombre do femmes qui ne s'étaient pas senties vieillir ou qui, l'ayant senti à lour corps défondant, se cramponnaient à l'espoir dune dernière aventure de cœur ? (toujours est-il qu'on ne trouve guère ce type dans Molière : Arsinoé est autre chose). — Le plus souvent, cela leur coûte bon, en argent liquide, s'ontond.

On a vu la grefiière amoureuse du comte, mais surtout pour son titre. La plupart aiment d'une autre façon : vers l'âge critique, une rage les prend, qui s'attache à des choses plus solides. — Madame Jacquinet, déjà mûre, veut pour elle le jeune Clitandre, qui est aimé de sa nièce Angélique. Le valet de Clitandre détinit la vieille folle et montre le parti qu'on en peut tirer, et cela devant la jeune lille, qui ne se récrie point, et pour excuser son maître. On remar- (juera ici, une fois de plus, la brutalité des sentiments, mal dissimulée sous le joli de la forme : « Voici le fait, Madame. Pour vous aimer toute sa vie, il faut vivre ; pour vivre, il faut de l'argent. Et comme une espèce de père que nous avons en province ne nous en envoie point et que M""' Jacquinet a la réputation d'en avoir, que c'est une de ces âmes charitables qui s'intéressent aux besoins des jolis enfants de famille, une de ces généreuses personnes que nous nommons entre nous autres les Dames de la Providence... Enfin, Madame, vous comprenez bien qu'il n'y a point d'amour dans notre fait, et que

nos visites et nos intentions ne sont point criminelles (1) ».

Voyez encore, dans Les Vacancrs, M'"'' Perrinelle au milieu des st)ldats qui se sont installés au château, « Ils ont du goût dans leur brutalité ; c'est dommage qu'ils manquent de savoir-vivre (2). » — Elle retrouve là un jeune officier, Glitandre, pour qui elle a eu jadis des bontés, apparemment monnayées... — M"'' Giraud, qui demeure avec son frère dans une petite ville de Brie, est moins gâtée par la corruption du siècle. C'est simplement une vieille fille, romanesque et décidée, qui se dessèche et veut à toute force un mari. Elle finit par enlever M. Pruneau, un bourgeois de Tours qui est venu voir les fêtes du Prix de l'arquebuse. « Voilà M. Pruneau, qui est fort riche aussi, mon frère, dit-elle au prévôt M. Martin. — Ne demande-t-il point de dot, ma sœur ? — Pruneau : Moi, Monsieur ? je ne demande rien, pas même mademoiselle. — Martin : Vous êtes trop modeste, je vous la donne. — Pruneau : Et vous trop généreux. Je l'accepte : il faut bien retourner au pays avec quelque chose de nouveau (3).

]y|me Loricart, riche bourgeoise, aime son jardinier Thibaut. Et pourquoi pas ? Un jardinier est un homme, et celui-là est un bel homme. Le tempérament de la bonne dame n'a pas de préjugés. C'est d'ailleurs une amoureuse envahissante, — tendre et impérieuse, et qui traite son Thibaut en amant et en domestique à la fois ou tour à tour. Elle compte bien au fond que son mari continuera d'être un peu son jardinier. Mais Thibaut, très malin,

(1) Renaud et Armide, 14.

i2) Les Vacances, 7.

(3) Le Prix del'nr'inebuse. 22,

montre des scrupules, se fait prier., et la Lourii'eoise a si gTande envie de lui qu'il a le dernier mot. — « M'"" Loricart, un bâton à la main : Tu es un coquin, tu m'épouseras, tu me l'as promis, tu me tiendras parole. Mais voyez- vous ce fripon, ce maraud, ce bélître, ce gueux, cet impertinent, qui fait difficulté de m'épouser... — Thibaut : Voulez- vous que je vous dise? Vous avez de vilaines manières. Madame. — Moi? — Vous tenez là un bâton. Oh ! dame, écoutez : quand je serai le mari, ne croyez pas avoir affaire au jardinier, je veux être maiti-e. — Eh bien ! tu le seras, je te le promets. — Voilà qui est donc fait ; moyennant tout cela, je me raccommode ; mais prenez-y garde, au moins (1). » — Tout Unit par quatre mariages : car la iille, la nièce et la servante de M'"'' Loricart prolitent de son coup de tète pour épouser de leur côté Eraste, Glitandre et l'Olive. La respectable bourgeoise laisse faire, ayant des raisons pour être indulgente.

Au reste, Tindulgence est dans l'air. On sent à chaque instant que le siècle est peu rude aux faiblesses humaines. — Les vieilles femmes en particulier, quand l'intérêt de leur amour ne s'y oppose point ou quand elles n'aiment plus pour leur compte, sont complaisantes aux amours des jeunes gens, ont l'air de s'y réchauffer en se souvenant de jadis. Vieilles Lisettes, mais point sentimentales. — Ainsi, dans Colin-Maillard, l'excellente M""' Brillard ; ainsi, dans la Gazette, la facile et gaillarde M'"- Pernelle. Ecoutez-la conseiller sa nièce Angélique, Iille du libraire Guillemin : <c Mort de ma vie I avant que de mourir, je veux voirdes rejetons de notre tige, moi,

(l) Le Charivari, 20.

ma nièce... Votre i;Tuiul-|>ère était aussi ridicule que votre père, il voulait que je mourusse fille... Mais, zest, je me mariai toute seule en mon petit particulier, et je m'en suis fort bien trouvée, au moins.. Voilà comme on attrape les pères, mes enfants, voilà comme on les attrape. Je ne vous donne pas de conseils, le ciel m'en préserve ; mais les exemples d'une tante ne sont quelquefois pas mauvais à suivre... Eh bien donc, parle-moi conlidemmenl, là, n'y a-t-il point quelque jeune homme dans le monde que tu affectionnes plus qu'un autre (1) ? » — Et comme M. Guillemin déclare qu'il ne donnera pas un sou à sa iille si elle épouse Eraste : <( A la b(^nne heure, répond M""' Pernelle, on n'en a que l'aire, je leur donnerai lout le mien, moi ; gardez votre argent, vieux ladre (2). » — «. Venez çà, ma nièce ; appi'ochez. Monsieur. Elle ne choisit pas trop mal, vraiment (3). » — La vieille femme résignée au temps, enjouée, malicieuse et bonne, pleine d'indulgence et d'expérience, — et qui semble la « grand" mère de l'Amour (4), " a été l'une des grâces du xvur siècle. La sihouette même en est aimable chez Dancourt, encore ({ue bourgeoise et un peu caricaturale.

(1) La Gazette, 6.

(2) Id., 23

(4) Ed. et J. de Concourt.

I^ES HoLRfii;ois.

Les bourgeois de Molière sont des personnaj^es grognons et contrariants, atteints de quelque vice ou quelque manie, qui gênent tout le monde et qui tyrannisent leurs enfants. — C'est Arnolphe, c'est Orgon, c'est l'Avare, c'est le Bourgeois gentilhomme, c'est le Malade imaginaire. Ce n'est jamais le bourgeois de F'aris tout uniment, le bourgeois jovial, bon enfant, volontiers gouailleur, un peu badaud, un peu content de lui-même, — et qui n'est pas ennemi des parties imes. Le bonhomme Chrysale serait bien quelque chose d'approchant, s'il n'était surtout un mari opprimé par sa femme. Mais Dancourt, outre ses bourgeois entichés de noblesse et ses bourgeois hommes de loi ou hommes d'argent, nous offre à plusieurs reprises des bourgeois qui s'amusent, sans plus, et en qui vit joyeusement l'esprit des rues de Paris.

M. Simonneau, sous prétexte de surveiller son neveu, est venu avec son compère, M. du Rollet, souper au xMoulin de Javelle. Le menu n'est point méprisable : « six francs de matelote, cent sols d'écrevisses et quatre francs pour le reste, ce sont quinze livres (1). » — Le plaisant est que leurs femmes y sont venues de leur coté, accompagnées de deux galants. — C'est M. Simonneau qui les découvre. Il se fâche d'abord, mais sa femme crie plus fort que lui. « M. Simonneau : Ouais, mais

fl) Le Moulin de Javelle, 23.

voici qui est admirable. Oii I-je lui ferai bien voir... — M. Simonneaii : Il me menace, Messieurs, il me menace, remarquez bien cela, je vous prie. — Gomment, carogne ! — Quelle infamie ! vous entendez comme il me traite?... Ah ! je ny puis plus tenir, je crève : qu'on me ramène au plus vite à Paris, je veux faire mes plaintes (i)... » — Au reste, M. Simonneau n'est point homme à prendre les.choses au tragique. Dans le fond, il se console de sa mésaventure en songeant qu'elle lui est commune avec son ami du Rollet : « Je ne viens ici, comme vous savez, que pour y attraper en quelque débauche mon coquin de neveu, qui est un vagabond, qui mange lout son fait. — M. du Rollet: Eh bien ? — Et j'y trouve ma femme en partie carrée. — Votre femme en partie carrée ? Ah ! ah ! ah ! cela est trop drùle. Et avec qui donc, s'il vous plaît? — Oui, cela est fort plaisant : avec la vôtre, monsieur du Rollet, avec la vôtre (2) ! » — Ils s'en vont là-dessus ; mais leurs femmes reviennent et mangent le dîner qu'ils ont commandé et payé.

M. Jérôme, teinturier, qui est sur le point de se retirer des affaires, est plus heureux en ménage, et il le mérite par sa rondeur et sa jovialité. On peut bien lui passer un peu de la satisfaction du bourgeois enrichi. Ce bonhomme fait plaisir à entendre : « Je l'ai toujours aimé, moi, dit-il en parlant d'un sien neveu, quoique ce ne fût qu'un vaurien ; et j'ai été comme cela, oui, quand j'étais jeune... Viens çà, grand coquin, que je t'embrasse... Je me suis remarié depuis peu, comme tu sais ou comme tu ne sais

(1) Le Moulin de Javelle, 15.

{2)Id., 17.

pas... i\e te chagrine point, tu n'en seras pas moins mon héritier... J'ai pris une bonne grosse réjouie, belle et de bonne humeur... Elle aime tout ce que j'aime, le plaisir, la bonne chère ; elle reçoit mes amis parfaitement bien, elle sera ravie de t'avoir au logis... Je vais quitter. Je suis riche, j'ai plus de 200,000 francs de bien ; j'achèterai quelque charge qui m'anoblira ; et, comme te voilà de retour, mon dessein est de te donner ma place et mes pratiques, et de te faire au plus tôt passer maître (1). » M""' Jérôme est la digne femme de ce bravehomme. Un voisin, l'usurier Tarif, lui en conte. D'accord avec elle, M. Jérôme fait semblant d'aller à la campagne, revient à l'improviste, surprend Tarif attablé avec la teinturière, l'empoigne, le fait teindre en vert, et ne consent à le déteindre qu'après qu'il a promis de donner sa nièce Angélique au neveu du maître teinturier.

La pièce abonde en mots fort gais : « Faites-lui le meilleur accueil que vous pourrez, ma femme, dit M. Jérôme. — 11 y sera trompé, je vous en réponds.

— Beaucoup de liberté, de caresses... modestes, s'entend (2). » — Et quand .M. Jérôme, craignant de s'être trop vengé, consulte l'avocat Gaspard : « Je les ai trouvés ensemble, vous dis-je, en présence d'un de mes neveux, officier d'armée, qui en peut rendre témoignage. — C'est quelque chose d'avoir des témoins... Mais dans certaines affaires il faut des plus simples, et ce seul indice n'est j)oint suffisant.

— Je serais, parbleu, bien fâché d'autres... Je l'ai fait teindre... Il est du plus beau vert... (Ju'est-ce

(1) Le Vcri Galant, 3.

(2) Id. 16.

qu'il y a à faire là dedans ? Dites-moi votre avis. — Parbleu, qu'est-ce qu'il y' a <à faire vous-même? C'est votre métier, ce n'est pas le mien... Vous l'avez barbouillé, qu'il se débarbouille. — Oui, mais cela tient comme tous les diables ; il en a eu trois couches, et la teinture ne s'en ira qu'avec la peau (1). Comment diable faire ? En l'état où le voilà maintenant, il ne saurait plus prendre que la feuille morte. — M™'' Tarif : C'est une couleur bien triste, monsieur Jérôme. — Le vert est plus gai, vous avez raison, il n'y a qu'à le laisser comme il est (2). » Pourtant le garçon Lépine se charge de le déteindre : « Vous êtes un verl-brun, je vous rendrai céladon dans une heure. — Tarif : Oui, mais verl-brun ou céladon, céladon ou vert-brun, c'est à peu près la même chose ; ce changement de couleur ne changera rien au ridicule. — Ah ! que vous êtes vif, monsieur Tarif ! Nous vous avons teint en trois fois, et vous voulez qu'on vous déteigne en une (3) ? »

M. Grichardin est aussi un brave homme de bourgeois,— de la race de ceux qui suivaient le théâtre (i), qui n'avaient point mauvais goût, qui jadis soutenaient Molière et à qui Molière en appelait volontiers. Sa fille et sa nièce veulent épouser deux comédiens, qui sont d'ailleurs de bonne famille. M. Grichardin résiste, mais non pour les motifs qu'on pourrait croire : « Ce n'est, dit-il, ni la famille ni la profession qui me répugnent (o). >» On reconnaît l'indulgence du siècle à l'égard des gens de théâtre. — ■ On

(1) Ze Vert Galant. 23.

(2) Id., 24.

(4) La Comédie des comédiens, I, 5.

(5) Id.,l, b.

lui extorque sa signature par un facile stratagème : « Parbleu, dit le bonhomme, puisque j'ai signé, tout coup vaille (11!

Ce sont, il faut bien l'avouer, croquis un peu légers. L'action n'est jamais assez sérieuse chez Dancourt pour forcer un caractère de se révéler dans ses profondeurs. On se prend à regretter, par exemple, que ce vaudevilliste, haussant un peu sa manière, n'ait pas placé dans quelque situation violente le bourgeois enrichi en face du grand seigneur. Les rancunes du bourgeois, ses ambitions, sa lutte et son effort pour se bisser jusqu'à la noblesse, il n'a pas étudié tout cela de bien près. ^^KNaquart et Blandineau n'achètent un titre ([ue pour faire plaisir à leurs femmes. On peut sans doute rappeler les marchands et les notaires qui s'alfublent d'une épée et d'un plumet, ou bien encore M. (irimaudin devenu seigneur de village et laissant tomber ces mots : « Ce sont des troupes du roi qui passent sur mes terres. Madame, je ne puis me dispenser de les recevoir. Entre hauts seigneurs justiciers, on est obligé à certains devoirs l'un envers l'autre. Je relève de lui (2). » — Mais c'est peu de chose en somme, et, en dehors de leur folie de noblesse qui n'est qu'indiquée, les bourgeois de Dancourt sont simplement de bons vivants, contents d'avoir pignon sur rue. 11 ne faudrait pas pour cela l'accabler des noms de M. Poirier, de M. Homais ou de M. Perrichon. C'est que le type du bourgeois s'est nécessairement développé. L'état démocratique, en modifiant les rapports sociaux, a modifié les caractères. L'égalité devant la loi, la suppression des

(1) L'Amour charlatan, 18.

(2) Les Vacances, 10.

privilèges a fait quo la tirandt* ambition du bourgeois n'est plus de parvenir à la noblesse. Le régime parlementaire et l'organisation municipale ont multiplié ses ambitions en leur ouvrant des débouchés nouveaux. La diffusion des livres et surtout le journalisme ont enrichi sa langue d'une phraséologie divertissante. Des réminiscences de grandes idées devenues banales, dont il a pris ce qu'il a pu, ont aggravé et varié sa sottise. Ce qu'il a de littérature et ce qu'il se sent d'importance se traduit à Toccasion en emphase et en solennité. — Nous avons un bourgeois plus compliqué que celui de l'ancien régime. Le Ghampbourcy de la Cm/notte suppose la révolution. Entre M. Grimaudin et M. Poirier, entre M. Jérôme et M. Perrichon, il y a quatre-vingt-neuf.

Les Hommes de loi

Du bourgeois marchand ou rentier, passons au bourgeois magistrat. Encore un type qui a subi de uotables modihcations. La nouvelle organisation de la magistrature a mis fin à l'ignorance et à la vénalité des juges, qui n'étaient pas universelles sans doute maisquiserencontraient. Lapartialitéapu leur rester, mais inconsciente et déterminée, dans Va plupart des cas, par des mobiles inconnus sous l'ancien régime. Quelques-uns ont gardé aussi la morgue et la suffisance ; mais là encore la différence de l'état politique et social amis sa marque. Il est inutile et il peut être périlleux d'expliquer ces choses.

Avant Dancourt, Racine a fait l'énorme caricature

dos juii'^s (le son temps. — Dans le théàlre de Molière, riiommede loi apparaît peu. Scapin épouvante Arg:ante par le tableau des « détours de la justice )> et par l'énumération des « iiriflFes » par où doit passer un plaideur. Alceste proteste contre la corruptibilité des ju^es en refusant d'aller les voir. Il y a, dans le Malade imaginaire^ une figure de notaire prise sur le vif : M. de Bonnefoy, si doux, si accommodant et si posé. — Rappelons aussi les deux procureurs du Mercure g alafit. — Une petite comédie inachevée de Reg-nard met en scène un M. Trigaudin, qui est à la fois avocat et bailli. Le paysan Guillot accourt lui dire qu'il vient de voir tuer un homme, Trigaudinne bouge : il sera bientemps d'y aller demain. Mais son clerc Grilfonnet ajoute que l'assassin conduisait des cochons à la foire :

TRIGAUDIN

Des cochons ?

GRIFFONNET.

Oui, vraiment.

TRIGAUDIN

Eh bien, qu'en as-tu fait ?

GRIKFOXNET.

Belle demande !

TRIGAUDIN

Encor ?

GRIFFONNET.

Serez-vous satisfait ?

J'ai tout mis en prison.

TRIGAUDIN

Où donc ?

GRIFFONNET.

Dans uneélable.

Un novice aurait fait arrêter le coupable ; Mais, instruit au métier par vos douces leçons, Laissant le délinquant, j'ai saisi les cochons,

THICAUDIN.

Tu seras quelque jour un juge d iinporlauce. Mais sans perdre de temps partons en diligence : Allons, que Ion me bride un cheval ; dépêclions.

(Au paysan).

Que ne me disiez-vous qu'il avait des cochons (1) ?

Enfin, la Bruyère écrit dans le chapitre de Qiielques Usages :

« Le devoir des juges est de l'endre lu justice ; leur métier, de la dill'érer : quelques-uns savent leur devoir et font leur métier.

» Orante plaide depuis dix ans entiers en règlement de juges, pour une affaire juste, capitale, et 011 il y va de toute sa fortune, elle saura peut-être dans cinq années quels seront ses juges, et dans quel tribunal elle doit plaider le reste de sa vie.

» 11 n'y a aucun métier qui n'ait son apprentissage.

Où est Técolé du magistrat ? Il y a un usage, des lois, des coutumes : où est le temps, et le temps assez long, que l'on emploie à les diriger et à s'en instruire ? L'essai et l'apprentissage d'un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre et dont la consignation fait un juge, est de décider souverainement des vies et des fortunes des hommes.

(1) Les Vendanges, 15.

n Le magistrat coquet ou galant est pire dans les conséquences que le dissolu ; celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et Ion ne sait souvent par où aller jusqu'à lui ; celui-là est ouvert par mille faibles qui sont connus, et Ion y arrive par toutes les femmes à qui il veut plaire. »

Dancourt, suivant sa méthode ordinaire, a semé dans plusieurs de ses comédies la caricature de Ihommedeloi, dessinée d'un trait hàtif, outré, brutal à l'occasion. Et l'on aurait peu de chose à faire pour dégag^er un type complet du rapprochement de ces esquisses.

Voici pour les lenteurs rapaces du magistrat et pour sa « dureté de condition et d'état. » M. Grimaudin nous apprend comment il est devenu propriétaire d'une g'entilhommière : « Je me la suis fait adjuger pour les frais dune instance que j'ai eu l'esprit de faire durer dix-sept ans, et le fond du procès n'est pas jugé encore. — Lépine : Quelle bénédiction ! Vous tirerez encore de là quelques bonnes nippes. — Je l'espère. Quand des gens de notre profession ont un peu d'honneur et de conduite, ils font (le bonnes maisons en bien peu de temps. » Le vieux crocodile est d'ailleurs cuirassé contre les atTections, même naturelles : « Que je vais vivre heureux! Je suis veuf, })remièrement. — Oui, mais vous avez de grands enfants. — Bon ! le gan^on s'est fait soldat, il n'oserait revenir, et, Dieu merci, c'est un fripon que je suis en droit de déshériter et de ne jamais voir. Et pour la fille, c'est une coquine qui ne vaudra pas mieux que son frère. Je veux la marier à un vieux greffier, dont je suis sûr qu'elle ne voudra point; et je la gênerai tant, je la générai tant, qu'elle fera quelque sottise qui m'autorisera à

la mettre dniis un couveat. Oli ! j'ai di s vues bien judicieuses (1). »

Ailleurs, c'est la morgue et la sottise de Thomme de robe qui éclatent : <( Allons donc, Mathurin, dit M. des Baliveaux, ne quittez point ma queue, de peur qu'on ne me prenne pour un avocat (2). Je suis un conseiller, entendez-vous? — J'ai déjà eu querelle avec notre président, raconte-t-il peu après, et si il n'y a que trois jours que je suis reçu... Cet animal-là veut que je ne m'asseye qu'au bout d'en bas parce que je suis de meilleure maison que lui. Oh ! je lui rivai l'autre jour son clou ; il me déchira ma robe et il m'appela sot en pleine audience devant tout le monde ; mais cela n'en demeura pas là (3). » — Ce Baliveaux est un imbécile singulièrement accompli, et qui ades mots bien a nature ». M"'' Henriette Thomas, qu'il veut épouser, lui préfère un officier. Mais le métier des armes épouvante ]y[me Thomas. Toinette, alors, persuade à l'officier d'entrer dans la robe (il plaira mieux ainsi à la mère), et à M. des Baliveaux de se faire oflicier « Je ne vois point d'autre moyen, lui dit-elle, de vous faire aimer d'Henriette que de vous faire d'épée. — D'épée, moi ? Moi aller à l'armée ? Non, je suis votre valet, je ne veux point me faire tuer dans les temps que j'hérite. — Comment, vous faire tuer ? Vous moquez-vous ? On ne tuera plus, la paix est faite. — Ah ! vraiment, cela est vrai, vous avez raison, et je n'y songeais pas. Oh ! bien, bien, puisque la paix est faite, j'irai à la guerre (4). >»

(1) Les Vacances, 3.

(2) Le Retour des officiers, 10.

Après la hètise, rignorancc. On a vu comment M""' Carmin improvise président M. Carmin, Ihonnète marchand de laines : (( Ce n'est qu'une charge de campag'ne à la vérité, et dans une élection d'une très petite ville du côté dEtampes ; mais il y a de grands agréments, de grandes prérogatives.. On est maître absolu dans le pays, premièrement. Il n'y a. je crois, dans toute la juridiction, ni procureurs, ni avocats, ni conseillers môme, et M. le président peut se vanter quil est lui seul toute la justice. — Oui, cela sera fort beau de voir M. Carmin juger tout seul, lui qui ne sait ni latin, ni pratique, ni lire, ni écrire peut-être. — Oh 1 je vous demande pardon, madame Blandineau, il signera son nom fort librement, et avec un paraphe encore, à cause de sa charge. — Mais ce nest pas assez de savoir signer, il faut juger auparavant. — Belle bagatelle ! il y a dans la ville un tabellion qui règle tout, moyennant trente ou quarante francs par année ; et puis quand on a bon sens, bon esprit, on n"a qu'à juger à la rencontre ; c'en est assez pour des gens de province (1) ».

Jusqu'ici ce sont charges faciles et sans profondeur. Une fois au moins, tout en se jouant, Dancourt u vu plus loin dans le caractère de Thomme de robe, ne l'a plus peint seulement par un ridicule extérieur, mais par quelque chose de plus intime et de plus particulier, par un trait profondément distinctif de sa profession, par un des plis persistants que le métier et la croyance en son infaillibilité ont imprimés à son cerveau. Il arrive aisément à qui fait métier de juger, de voir dans tout prévenu un coupable, de prendre intérêt à ce qu'il le soit, et de n'en

(1) Les Bourgeois de qualité, II, 5.

pas démordre : carenlin la- prévention suppose une présomption de culpabilité, et revenir dune présomption, c'est avouer un commencement d'erreur. Puis, comme le juge, par la force des choses condamne plus souvent qu'il n'acquitte, il s'y accoutume, il penche à croire qu'il n'est fait que pour condamner, et qu'il ne lui faut que des coupables pour justifier sa fonction : les innocents lui font tort. — Ce pli professionnel, cette influence de l'idée préconçue sur l'intelligence et la conscience du magistrat, cette obstination du juge instructeur acharné sur sa piste, et qui ne veut pas lâcher son crime, cet entêtement fait d'habitude et d'amour-propre, tout cela est plaisamment indiqué, et mieux qu'indiqué, dans quelques scènes du Mari rrtroucé. — Ln bruit court que la meunière Julienne a noyé son mari pour goûter les douceurs du veuvage. Le bailli accueille ce bruit; un peu parce que Colette, la nièce de la meunière, lui a refusé sa main, mais surtout parce que son métier est de convaincre et de condamner les gens qui noient les autres. 11 faut voir de quelle assurance il provoque et prend pour des témoignages les suppositions de Chariot, un ennemi de la meunière :

c( Le bailli : Oui, un faux M. Julien qu'elle aura attiré pour faire prendre le change. — M""' Agathe: Oh 1 point du tout ; c'est le véritable ! Elle l'a reçu comme un vrai mari ; je l'ai aidé à le battre, moi, monsieur le bailli, puisqu'il faut vous le dire. — Le bailli : Bagatelle, je ne donne point là dedans, et nous avons, le procureur fiscal et moi, commencé une "procédure que nous soutiendrons vigoureusement. — M""' Agathe : Mais le compère Julien n'esl pas défunt ; ce sont des contes. — Chariot : Je crois

parg'iié bien ([iio si, moi ; ol s'il ne 1 était pas, il faudrait qu'il Ir devint, puisque monsieur le bailli le dit 1 Est-ce que la justice est une menteuse, madame Agathe ? — Le bailli : M. Chariot prend fort bien laciiose, et il n'est pas douteux qu'il n'ail quelque connaissance du fait. — Moi, monsieur le bailli? — Oui, vous. Votre témoignage sera d'un grand poids dans cette atfaire-ci. — .... Ce que je savons, nous, vous qui savez tout, vous le savez peutêtre mieux que nous, par aventure. — Mais le meunier et la meunière vivaient en très mauvaise intelligence, premièrement. — Oh! pour sti-là, oui : tous les jours ils se battiont ou se querelliont très régulièrement à une certaine heure ; je sis témoin de ça. — Bon, le reste est une suite de cela, mes enfants ; le pauvre Julien s'enivrait quelquefois ! pargué, très souvent. Il était coutumier de ça, quasiment autant que vous, monsieur le bailli. — Voilà le fait : la femme aura pris le temps de l'ivresse de son mari pourexécuterson mauvais dessein. — Oh ! justement. 11 avait trop bu de vin, elle li aura voulu faire boire de l'eau ; il n'y a rien de plus naturel, ça parle tout seul. — M""" Agathe: Si ça est, ça est comme ça, monsieur le bailli. » Ainsi M""" Agathe, qui vient de voir le prétendu mort, se laisse gagner à l'assurance du juge.

L'instruction continue. — Le bailli : Oui, on la jeté à la rivière, et il ne se trouve point, voilà ce qui est contrariant. — Chariot : On li a mis une piarre au cou. Est-ce une chose si rare qu'une piarre ? en voilà un gros tas tout i)roche du moulin, où il m'est avis qu'il on man((uc une. — Le bailli : Oîi il en manque quelqu'une? voilà un bon indice: mais elle n'aura pas fait cela toute seule. — Chariot: Non,

voirement, il faut li bailjer des camarades ! Eh 1 pargiié, cet amoureux de Colette et son valet, M. de Lépine : le défunt ne voulait pas qu'il épousît sa nièce. C'est eux qui avont fait le coup, monsieur le bailli. — Vous croyez ça, monsieur Chariot? — Si je le crois? et vous le croyez itou, vous, je gage. ... — Voilà une cruelle affaire pour ces gens-là. .le les ferai arrêter sur votre déposition. »

Et pkis loin : « Vous ne connaissez pas mon mari, monsieur le bailli ? dit la meunière. — Le bailli : Ce ne l'est pas là, madame Julienne. — M""' Agathe : Ce n'est pas là le compère Julien ? — Le bailli : Non : il y a plus de trois semaines qu'il est noyé. — Julien : Je suis noyé, moi?Palsambleu, vous en avez menti monsieur le bailli. — Le bailli : Il y a un bon procèsverbal qui certifie le fait. — Julien : Oh ! vatigné, je rartiiîe le contraire — Julienne : Et je nous gaussons du procès-verbal. — Le bailli: C'est ce qu'il faudra voir... Le meunier est noyé; cela aura des suites.

Il y a donc, dans ces esquisses de Dancourt, plus de matière qu'il n'en faut pour faire un Bridoison, et plus complet que celui qu'on connaît. Mais Dancourt observe en courant, il ne concentre ni ne compose, et le Bridoison est ailleurs.

Les Hommes d'arcent. — Le Jeu. — La Loterie.

De même c'est ailleurs qu'il faul chercher Turcaret. Et pourtant... les pages h'rribles . et vraiment dramatiques de la Bruyère (1) nous avaient déjà

(1) Des Biens de j or lune, passim.

— l^iO —

donné ridée d'une figure de financier près de laquelle pâlit le héros de Lesage. Et bien avant Lesage, Dancourt a jeté dans une douzaine de comédies de quoi faire un Turcaret autrement saisissant que celui qui est resté dans notre théâtre classique comme le type définitif de l'homme d'argent. Seulement, Lesage garde ce mérite d'avoir dessiné de pied en cap riiomme de finance, de l'avoir mêlé à une action qui nous le montre sous ses principaux aspects et nous fait faire le tour du personnage. Le Turcaret que Dancourt nous permet d'imaginer est superbe ; mais lia un grand défaut : n'est pas /'«//. Nous sommes obligés de l'achever nous-mêmes : il faut, pour qu'il se dresse tout entier, recueillir les traits épars dans un trop grand nombre de fantaisies joyeuses. Mais cette restitution vaut peut-être la peine d'être essayée .

Le futur fermier général est parti de bas. Il était fils de paysan. Son oncle, portier d'un grosmaltôtier, l'a fait venir en ville pour être laquais. Puis il a été rat de cave, « et rat de cave de campagne encore ». C'est un métier peu propre à développer la bonté du cœur. Le voilà maintenant « adjudicataire des regrats de Péronne et sous-fermier des aides de l'élection de Saint-Ouentin. » Comme ce n'est point par le sentiment qu'on arrive, comme il n'est d'ailleurs qu'à moitié chemin de la fortune, il s'est fait et il garde un cœur cuirassé d'airain. Il a dû longtemps peiner et il a dû fouler les autres : il en a pris l'habitude et le goût. Dans sa tension féroce vers le million final, il a si bien oublié son passé qui l'humilie, et sa parenté qui le gêne, qu'il ne fait pas bon lui en parler. Il a tiré du village et pris avec lui son frère Mathurin pour le lancer dans la finance, à condition qu'il

ne se permettra pas de le reconnaître en public. Cependant, il laisse crever de faim » sa sœur Nicole, qui g-arde les vaches auprès de Corbie, et son cousin Guillaume, qui n'est que le bedeau d'une petite paroisse. » Mathurin, encore mal formé, le lui rappelle. Le sous-fermier éclate, le menace de le renvoyer dans son village planter ses choux. Et ce cri lui échappe, d'une inconscience sublime : » Ces gueuxlà, quand cela commence à faire fortune, cela est d'une insolence (1) ! »

Celui-là paraît arrivé à force d'âpreté et de dureté de cu'ur. Un autre s'est élevé par un proxénétisme intelligent. Le Turcaret que nous rêvons pourrait avoir été de force à combiner les deux méthodes. « En arrivant à Paris, lui demande le Diable boiteux, qu'est-ce que votre confrère Pillardoc fit de vous d'abord ? — Il me mit page chez un homme d'affaires.. Je portais la queue de Madame, qui était bien jolie et qui avait bien des amants... Les intrigues de Ma- «lame rapportaient beaucoup, et outre cela, pour récompense, on me mit portier en sortant de page... Cela me valut de l'argent. Ceux qui avaient affaire de Monsieur, ceux qui avaient affaire de Madame, il m'en venait de tous cotés : je me trouvai au bout de trois ans plus de 8,000 livres, monsieur le Diable ; et le seigneur F^illardoc les mit entre les mains d'un agent de change qui avait été page comme moi et qui, en me rendant quinze et demi pour cent, y trouvait encore autant de profit pour lui, à ce que j'ai su depuis par l'expérience que j'ai faite... Il y a d'heureuses conjonctures dans la vie. Le mari de Madame s'avisa de devenir jaloux d'un autre linan-

{\ ) Le Retour des of liciers, \.

cior plus riche que lui ; il me défendit de le laisser entrer et ne me donna rien pour cela ; le linancier me donnait, il entra toujours ; le mari le sut, et par bonheur pour moi, voyez quelle étoile, il me donna cent coups de bâton et me mit à la porte. Voilà ce qui a fait ma fortune, monsieur le Diable... Depuis ce temps-là, pour faire enrager le mari, Famant me prit en amitié ; il me lit son commis, me mit dans une affaire oii je gagnai beaucoup, puis dans une autre oii je gagnai davantage, et puis encore dans dautres : tant qu'à la lin je me trouvai dans une où j'étais Fassocié du mari de Madame. 11 en enrageait, et moi je le morguais, je faisais le gros dos pour le braver, mais il n'osait plus frapper dessus (1).

Cet honnête homme aurait pu débuter encore par être « secrétaire d'un intendant ». — « Ce sont d'habiles gens que ces messieurs-là, dit un paysan madré qui les a vus à l'œuvre. Ils gouvernent tout, les petites gens, la robe, la linance, et quand ils avont bon esprit, ils sont morgue queuquefois les gouvarneurs des gouvarneurs mêmes (2)... » — D'autres fois le linancier a commencé par être petit marchand, et s'est fait la main dans les petites roueries du commerce de détail. « Je connais, dit M. Grichardin, un bonnetier de la rue de Saint-Denis et un banquier de la rue Quincampoix qui, avec 10,000 francs qui n'étaient pas à eux, ont trouvé moyen de se faire chacun 100,000 écus qui ne leur appartiennent guère. »

Une fois arrivé, l'ancien laquais, l'ancien rat de cave, l'ancien petit usurier s'en donne. II se venge

(1) Le Second chapitre du Diable boiteux, prologue, se. 1

(2) Le Prix de l'arquebuse, 3. — Voir aussi Les Agioteurs, III, 6.

des loiiiïiies années de privations, d'humiliations, de travail acharné et malpropre. Son luxe s'étale avec d'autant plus d'arrogance qu'il a été plus durement et plus ténébreusement conquis ; son faste a des aspects de revanche ; sa richesse éclate comme un trophée. Il donne dans la galanterie avec l'ardeur d'un tempérament longtemps comprimé, réduit pendant des années aux rencontres économiques et viles, et avec le cynisme d'un homme qui sait que l'amour se vend pour avoir maintes fois, dans son passé de laquais, aidé à la vente. Il se donne alors la joie de prodiguer l'argent, non en grand seigneur, mais de l'air de quelqu'un qui connaît bien ce que l'argent vaut, et qui croit uniquement à sa toutepuissance. Il le jette par la fenêtre, mais il sait où il tombe et combien il en jette. Il jouit de pouvoir semer à son tour ce qu'il a si àprement recueilli par tant de labeur et de honte ; mais en le semant il le fait sonner et le compte encore. Il reste possédé par l'argent au moment même oîi il se donne des airs de le traiter en maître. Sa galanterie aligne des chiffres. Ses billets doux sont des billets au porteur. (( Vous m'avez ruiné. Madame, et je ne puis vous payer comptant que 200 pistoles. Je vous envoie pour nantissement des cent autres un diamant que vous avez trouvé beau, et qncje reprendrai pour mille écus toutes fois et quanles. Fait à Paris, en mon bureau, l'an de grâce 1690, et du bail courant le troisième. César-Alexandre Patin (1). )> — S'il donne à souper à sa maîtresse, il lui faille compte du menu: «Je ne sais si ce maraud de rôtisseur m'aura envoyé de bonne viande, mais il me l'a bien fait payer. Ce

. (1) L'Élé des coquelles, 3.

faisan-là coûte 12 francs ; les deux perdrix, 9 livres 10 sols, et 13 francs l'oiseau de rivière et la bécasse. Ces coquins-là gagnent plus que nous (1). »

Il va aux foires, à Paris et dans la banlieue, en quête de bonnes fortunes, autant par vanité que par libertinage. Car, à l'entendre, il n'aime point les femmes, qui, pourtant, sont toutes folles de lui, comme il l'explique à quelque marchande avec une familiarité d'homme supérieur. « Je suis un peu coquet de mon naturel : je les laisse se flatter ; je dis que je veux épouser l'une, je promets de faire la fortune de l'autre, je donne des régals, des cadeaux, des promenades. Somme totale, je les amuse et je ne conclus rien. Oh ! cela me donne un grand relief dans le monde (2) ». — Il a d'autres moyens simples et rapides de conquérir les cœurs, « Quand quelque petite personne me donne dans la vue, je donne d'abord de l'emploi à ses frères ou à ses cousins. Quand j'ai soupe trois ou quatre fois avec elle, crac, je les révoque (3) ». Ou bien il trouve sous sa main quelque subalterne complaisant, quelque pauvre diable famélique comme il a été lui-même jadis ; il lui prend sa femme et le dédommage par un poste lucratif. Ou bien encore il lui fait épouser une de ses maîtresses et, le lendemain des noces, l'envoie « faire tout seul sa commission au fond du Périgord ». Et si par hasard le mari, peu intelligent ou pris de soudains scrupules, s'avisait de vouloir emmener sa femme : « Oh ! dira ^I""^ Thibaut, l'entremetteuse qui a négocié l'adaire. je lui conseille d'avoir dds vo-

(1) Le VerlGalanl, 13.

(2) La Foire Saint-Germain, 16.

(3) Id.,ïd.

lontés ! Messieurs les fermiers lui donneront des femmes pour les emmener (1) ! »

Le grand nombre des pièces où paraissent les hommes de finance (sans compter celles oii il est question de jeu et de loterie) montre assez la place grandissante que prend à cette époque le commerce de l'argent dans les préoccupations des hommes. Nous sommes à la veille du système de Law, et on le sent. Mais ce que Dancourt a surtout fort bien vu, c'est l'influence dissolvante de ces fortunes soudaines et malhonnêtes sur les mœurs publiques. Les parvenus de la richesse, par l'exemple tentateur de leur aventure, puis par la façon dont ils jouissent, dont ils entendent et achètent le plaisir, corrompent tout ce qui les avoisine. Comme ils n'ont ni la culture de l'esprit ni la politesse et l'élégance naturelles, comme ils ont dès longtemps tué leur cœur qui les eût gênés dans leur dure besogne, ils donnent tout droit dans la débauche, — et la multiplient autour d'eux. L'avènementdéfinitifde l'argent, brutal comme tous les maîtres nouveaux, devait déchaîner l'orgie. C'est ce que Dancourt expose dans une de ces jolies pièces allégoriques comme on les aimait alors : « Non, mon enfant, dit Jupiter, je ne suis plus à la mode, j'ai vieilli, tout dieu que je suis. Les persécutions que la jalousie de Junon a fait souffrir à quelques-unes de mes maîtresses, le peu de fortune que j'ai fait aux autres, tout cela m'a décrié, vois-tu; et depuis que cet aveugle dieu Plutus a répandu dans l'univers un certain genre d'hommes qu'il favorise et qui s'ont devenus les maîtres de toutes les richesses des autres, les femmes n'ont point d'égard au rang et à la dignité,

(I) La Femme d'intrigues, 1, 3,

LVclal seul des trésors les éblouit, et j'aurais toutes les peines du monde, moi qui te parle, à trouver à l'heure qu'il est une petite grisette de la première main... Plutus est cause de tout le désordre où 1*0lympe est aujourd'hui, et je n'en ai chassé l'Amour que parce qu'il est entré dans les intérêts d'un de ces favoris de Plutus, qui m'a enlevé une jeune intendante à la barbe de son mari et à la mienne... L'Amour a eu, dans le commencement, la direction générale de leurs all'aires ; mais comme il y a parmi eux des gens grossiers, pour qui l'Amour a trop de délicatesse, ils l'ont révoqué à la pluralité des voix, et on a donné son emploi à la débauche (1). »

On a pu reconnaître qu'il n'y a pas un trait du Turcaret de Lesage qui ne soit déjà dans le théâtre de Dancourt. Chez l'un et l'autre, d'ailleurs, le ridicule des parvenus est poussé à la charge ; la conscience publique est vengée par leur sottise, par leurs mésaventures (ils sont souvent dupes 2) — , enfin, par la fragilité de leur fortune : « Votre magnificence est soutenue d'un fort grand bien, que mille gens enragent de vous voir posséder si tranquillement. On pourrait troubler cette paisible jouissance par quelque recherche, et ces sortes de recherches sont ordinairement suivies, d'une chute presque infaillible ('3). » — Angélique ignore la profession de son amant. Ne serait-ce pas un financier? Un financier ? dit Lucas. Elle serait bien lotie. Aujourd'hui madame, et demain rien, peutêtre. (4) »

(1) V Amour charlatan, 1.

(2) Cf. le Retour des officiers, Les Agioteurs, etc.

(3) Le Chevalier à la mode, 111, 2.

(4) Le Tuteur, ô.

Mais il est une partie duTùle de l'iiomme d'argent, la principale, à vrai dire, qui n'est qu'indiquée par Lesage, et que Dancourt étudie tout au long, durant trois actes entiers. — Turcaret est toujours hors de chez lui : nous ne le voyons point à l'œuvre, dans ses bureaux. M. Raile vient bien lui soumettre quelques affaires dans le salon de la baronne : mais il n'y metle nez qu'en passant, d'un air ennuyé ; il les tranche de haut et avec une sorte de négligence. (11 a pourtant un mot admirable de férocité naïve, mais c'est à peu près le seul : « M. Rafle : Ce grand homme sec qui vous donna, il y adeux mois, deux mille francs pour une direction que vous lui avez fait avoir à Yalogne... — Eh bien ! — Il lui est arrivé un malheur. — Quoi ? — On a surpris sa bonne foi, on lui a volé lo,000 francs. Dans le fond, il est trop bon. — Troj) bon! Trop bon! Eh! pourquoi s'est-il donc mis dans les araires? Trop bon! trop bon ! [\). »

Au contraire, d'un bout à l'autre de la comédie des Agioteurs, nous assistons à la cuisine des Turcarets. Trapolin apparaît dans le feu de l'action, criant, gesticulant, agité de mouvements secs, maniant les chiffres avec une rapidité vertigineuse, ensorcelant ses dupes, gouailleur, audacieux, tranchant, prompt à prendre un parti, pénétré de sa puissance.. Des allâmes d'argent délitent dans ses bureaux, — animés comme lui d'une vie fébrile : une fille du monde, Urbine ; une joueuse, la baronne de Vapartout ; un dadais viveur, le marquis de Dandinet ; un plaideur normand, Ghicanenville ; une vieille coquine, M'"" de Malproht ; un escroc,

(1) Turcaret, III, 8.

le Gascon Dargentac. Trapolin les « refait » l'un après l'autre, leur prête un peu d'argent et beaucoup de papier, et est à son tour (car il faut bien à la pièce un dt'uouement et une morale) dupé par Darg-entac et par une certaine Suzon à qui il avait eu l'imprudence de confier une cassette pleine d'argent.. C'est à quoi se réduit, par malheur, toute l'intrigue. Mais la pièce n'en est pas moins remarquable par le mouvement et l'énergie, par la variété et la vérité des personnages. Autour de Trapolin, superbe, exubérant,

— se meuvent, comme autour de leur général, de saisissants profils de tripoteurs d'argent : le vieux Zacharie calmé par l'âge, prudent et froid ; leur procureur Durillon, un requin qui a de la tenue et des apparences de douceur; le mystérieux Graquinet, qui ne fait que passer, agent subalterne et respectueux ; Gangrène, un gredin plein de scrupules ; le garçon de bureau Dubois, qui tutoie son maître dans le tète-à-tèto et reçoit ses conlidences, et dont Trapolin dit quelque part:, « Voilà un garçon qui ira loin: il est dur, sec, impitoyable, » — Nous sommes dans la caverne même de l'agio. Des affaires s'y déroulent dans undétail presque excessif, s'y discutent dans la langue du lieu, avec un luxe de termes techniques. Nous y voyons de quelles diverses façons se pratique l'usure, comment on achève un confrère menacé de la banque route, comment on fait à son gré la hausse ou la baisse sur le marché. On peut prendre au hasard dans ce dialogue précis et bref: « Zacharie : Gomment va le courant aujour l'hui ?

— Trapolin : Je ne sais, je n'ai pas vu le thermomètre, je ne suis par encore sorti, mais il ira comme nous voudrons. Quand on est trois ou quatre forts bureauxd'intelligence... — Quels fonds avons-nous?

cela nous réglera. — Quantité de papier et fort peu d'argent; et pour ne pas manquer quelque bonne affaire, il faut incessamment faire de l'espèce..., etc, (1). » Pour dérouter les soupçons, Trapolin a logé son homme de paille, Craquinet, dans une autre rue: mais leurs deux maisons se trouvent disposées de telle sorte « qu'un angle de mur en est mitoyen ». Ils ont pratiqué par là une ouverture secrète, dissimulée par une armoire : ainsi, on ne les voit point aller l'un chez l'autre, on les croit brouillés même, et ils soupent tous les soirs ensemble pour se rendre compte de leurs affaires. Veut-on voir fonctionner l'ingénieuse machine? « Il n'y a dans cette armoirelà, dit Trapolin à Dubois, qu'une bonne porte de chêne dans le fond, où vous aurez soin de frapper un peu ferme. — J'entends, Monsieur. — Un petit homme noir et sec viendra vous l'ouvrir. — Je suis au fait. — Vous lui donnerez ces papiers-là ; il y en a pour 22,000 livres : on ira les lui demander de ma part ; il les prêtera obligeamment au porteur d'une lettre que j'ai donnée et se fera faire un billet de vingt-cinq en espèces sonnantes, dans trois mois ; il me remettra le billet quand l'affaire sera consommée (2). » Peu après arrive Craquinet : « Je vous rapporte votre billet de 25,000 livres, les deux associés n'ont fait nulle difficulté de le signer. Je les crois un peu véreux, l'affaire n'est pas bonne (3). » Mais dans l'intervalle, Trapolin a confié à Durillon qu'il avait en nantissement « toute leur vaisselle d'argent et les meilleurs effets de leur magasin dont

(1) Les Agioteurs. II, 8.

(2)7d., II. 3.

ils n'ont point de reconnaissance. En outre, il leur prête son papier sous le nom d'un autre, alin dètre en droit d'avoir ses sûretés , 1) . » — « Je connais mieux ces gens-là que vous, monsieur Craquinet. — Ce sont MM. Bluet et Duraiseau ? — Justement. — De la rue de Vieille-Douane ? — Hé oui, vous les connaissez comme moi, qui vous dit le contraire ? — Eh bien, monsieur Trapolin, cela ne vaut rien, ces gens-là manqueront incessamment, et ils n'ont pas encore huit jours dans le ventre. — Huit jours, eh bien, huit jours, soit ! Puisqu'ils ont si peu à durer, pourquoi n'en pas profiter ? Il faut qu'ils crèvent, il n'y a pas grand inconvénient à les achever... Pendant que vous ne faites rien, Dubois, allez-vous-en recevoir ces deux lettres de change à leur adresse, etc., etc. » Ce Trapolin est vraiment possédé par le démon des affaires. Il fait songer au Vertillac des Faux Bonshor/unrs , au Prudence de Xd, Famille Bcnoifon, presque à Mercadet. Ce n'est pas un mince honneur pour Dancourt. Çà et là des mots brutaux éclatent à travers le dialogue, des mots de satire plus que de comédie, comme il arrive quand l'auteur emporté, sacrifiant la vraisemblance au plaisir de frapper fort, flétrit ses personnages par leur propre bouche : « Dubois : Premier commis d'un usurier ! et tu quittes un poste comme celui-là dans le temps qui court ? Trapolin : Je ne l'ai quitté que pour devenir son associé ; je n'ai jamais eu d'autres profits avec lui que la moitié de sa mauvaise réputation, et, déshonoré pour déshonoré, il vaut mieux l'être pour son propre compte que pour celui de son parrain. — Cangrène : 11 est bon de mettre un frein à ses passions, et de ne

(1) Les Agioteurs, II, 4.

— IGO —

pas -passer de certaines borties. — Trapolin : Vous avez raison, quand j'aurai attrapé celles où vous êtes, je ne me soucierai pas d'aller plus loin, je vous en réponds. — Gangrène : Aussi ne me mèlé-je plus de rien qui puisse charger ma conscience. — Trapolin : Je crois qu'elle a tout au moins la charge qu'il lui faut. » — Dargentac : Xohlé famille, s'il en est au monde, mais lé malheur des temps m'a pourtant réduit à mé faire intendant d'une maison dont lé bisaïeul était intendant delà mienne... Patience, patience, je venge imperceptiblement mes aïeux et je mé rapproprie mon patrimoine... Je ruine qui m'avait ruiné, et je mé sers des mêmes voies : c'est jouer aux barres, comme vous voyez. — Il n'y a pas de mal à cela. — Et non, sandis, et, sans avoir lé même titre, combien de mes confrères se croient-ils le droit d'en faire autant ! — Ils ne sont pas excusables comme vous. — Excusable ! Monsieur, tout le monde l'est. La fortune porte son excuse avec elle. Par quelque route qu'on la fasse, quand elle est faite, on n'a jamais tort. Comme je suis avancé dans la mienne et que vous marchez à pas dé géîint dans la vôtre, c'est ce qui fait que je parle contidemment devant vous autres ».

Telle est cette comédie, — dure et sèche, rapide dans le détail de chaque scène, mais monotone par son objet et un peu fatigante à la lecture ; une mêlée de bandits et de fous, toute pleine d'un frémissement de billets et d'un fracas de métal ; médiocrement composée à coup sûr ; inférieure à Tarcaret comme œuvre d'art, mais plus près de la réalité, plus expressive et plus âpre, et qui nous donne une bien autre idée de la grande bataille pour l'argent.

Dune autre façon encore le théâtre de Dancourt

ajoute à la comédie de Lesage un surcroît de documeiits. — Sans doute la plupart des nouveaux enrichis devaient garder sous une sotte ostentation de luxe un fond de lésinerie, et sous Téclat de l'équipage et des habits les manières d'un rustre peu fait à la haute vie. Puis le sentiment public, non encore habitué au scandale de ces fortunes, exigeait que le financier fût toujours grotesque sur la scène, quand il n'était pas odieux. 11 n'en est pas moins probable qu'il y avait dès ce temps tels financiers et tels fermiers généraux qui n'étaient ni des sots, ni des manants, ni peut-être des gredins. Voici ce qu'écrivait Duclos vers le milieu du xvui'' siècle : « La finance n'est pas du tout aujourd'hui ce qu'elle était autrefois. U y a eu un temps où un homme, de quelque espèce qu'il fût, se jetait dans les affaires avec une ferme résolution d'y faire fortune, sans avoir d'autres dispositions qu'un fonds de cupidité et d'avarice, nulle délicatesse sur la bassesse des premiers emplois, le conir dégagé de tous scrupules sur les moyens et inaccessible aux remords après le succès. Avec ces qualités on ne manque pas de réussir. Le nouveau riche, en conservant ses premières mœurs, y ajoutait un orgueil féroce dont ses trésors étaient la mesure ; il était humble ou insolent suivant ses pertes ou ses gains, et son mérite était à ses propres yeux comme l'argent dont il était idolâtre, sujet à l'augmentation et au décri.

« Les financiers de ce temps-là étaient peu communicatifs ; la défiance leur rendait tous les hommes suspects, et la haine publique mettait encore une barrière entre eux et la société. Ceux d'aujourd'hui sont très différents. La plupart qui sont entrés dans la finance avec une foi-tunc faite ou avancée, ont

une éducation très soignée, qui, en France, se proportionne plus aux moyens de se la procurer qu'à la naissance. 11 n'est donc pas étonnant qu'il se trouve parmi des gens fort aimables. 11 y en a plusieurs qui aiment et cultivent les lettres, qui sont recherchés par la meilleure compagnie, et qui ne reçoivent chez eux que celle qu'ils choisissent.

« Le préjugé n'est plus le même à l'égard des financiers ; on en fait encore des plaisanteries d'habitude : mais ce ne sont plus de ces traits qui partaient autrefois de l'indignation que les traités et les affaires odieuses répandaient sur toute la linance. Je sais que personne n'a encore osé en parler avantageusement : pour moi, qui rapporte librement les choses comme elles m'ont frappé, je ne crains point de choquer les préjugés de ceux qui déclament stupidement contre la finance, à qui plusieurs doivent leur existence (1). »

(1) DucLOS, Les Confessions da comte de X.

Quand on prononce le nom de Ferme générale, on se repré* sente une réunion d'épicuriens, de pachas, de proconsuls, pressurant le peuple pour satisfaire leur insatiable cupidité. Les plus indulgents allèguent, comme pour M^^^ de Pompadour, des excuses tirées d'intelligentes prodigalités envers les gens de lettres, et les artistes, et cherchent des circonstances atténuantes dans la magnifique édition des Contes delà Fontaine.

Voilà la légende.

Voici l'histoire.

Il y avait à cette époque de nombreux financiers qui, en l'absence de tout crédit public, jouaient de la dette flottante et profitaient des embarras du trésor pour faire avec l'Etat des contrats très onéreux et partant très dangereux, au moyen desquels ils acquéraient de rapides fortunes généralement terminées par des chutes non moins rapides, Quelques-uns, pendant le cours de leur prospérité, sont parvenus à s'introduire dans la Ferme pour ajouter à leurs splendeurs le double avan.

Dancourt, qui décidément a vu bien des choses, nous montre, dans le Second Diable boiteux^ comment se décrasse le financier « du vieux jeu ». M. Simon, soustraitant, a quitté sa maison depuis plusieurs mois, et sa femme le croit mort. Il rencontre Asmodée, entre en conversation. Le diable lui demande quel usage il fait de son argent : « Hé 1 répond M. Simon, je m'en sers pour en gagner d'autre. Je nai encore que soixante-quatre ans. Je me divertirai plus tard (1). » Le diable alors, pour lui apprendre à vivre, lui découvre ce qui se passe chez lui en son absence. On s'y amuse terriblement. Grande chère , soupers , conversations pimentées , bals masqués, amours faciles. M. Simon apparaît au milieu de la fête, mais non pour la troubler, car cette fièvre l'a gagné : « Que je suis malheureuse ! » s^écric M'"« Simon en le revoyant. Le diable la rassure : « Oh I ne vous plaignez point. Madame, je vous ramène M. Simon plus raisonnable et moins avare

tage d'une place largement rémunérée et d'un titre honorable, mais c'étaient là des exceptions rares.

Règle générale, la Ferme était une réunion de très honnêtes gens, de très respectables pères de famille, d'administrateurs plus ou moins capables, plus ou moins laborieux, mais tous véritables fonctionnaires publics, généralement étrangers aux combinaisons commerciales, et qui se contentaient d'avoir une excellente place, grâce à laquelle ils étaient certains de faire fortune, à condition de la conserver assez longtemps pour y réaliser par l'économie d'importantes épargnes (Adrien Dela- HANTE, Lne Famille de finance au XVIII" siècle, IV, ii, 4.)

. . . L'impopularité des généraux n'était donc pas justifiée en ce qui concernait la manière dont ils exerçaient le droit qu'ils tenaient de leur contrat. Elle s'explique par l'assiette de quelques-uns des impôts qu'ils étaient chargés de percevoir. 'iD., Id., IV, II, 5.)

(\) Le Second Diable boiteux, prologue, se. 1.

qu^il ne Tétait. Il ne dérangera pas vos plaisirs, et vous serez contente (1). » Ce nouveau Simon-là, financier et homme du monde, ce sera, si Ton veut, Grimod de la Reynière. Quand il sera philosophe par surcroît, il s'appellera Helvétius.

Ainsi rhommc d'argent est déjà chez Dancourt autre chose qu'un coquin grotesque. Il est certain qu'il a esquissé ce type sous un plus grand nom])re d'aspects que n'a fait Lesage. Mais de tout cela, rien n'est resté, et toujours pour la même raison. Pas un de ces financiers ni de ces « faiseurs » n'est engagé dans une action sérieuse. Il se contente de les saisir au passage dans une de leurs attitudes. On voudrait voir par exemple quelqu'un d'entre eux lutter désespérément contre la faillitte comme Mercadet, ou revenir sur l'eau à force d'audace et de mépris des hommes comme Vernouillet. Au moins l'un deux pourrait-il être touché à fond, mais bien à fond, de quelque amour tardif. " Je suis véritablement amoureux, ma pauvre Frosine. — Bon, amoureux ! vous n'avez jamais été que libertin. — Je n'ai été que libertin dans mon jeune âge, je crève d'amour sur mes vieux jours ; l'amour ne perd point ses droits, c'est la règle (2). » Voilà qui est bien ; il en pourrait sortir quelque chose. Dancourt n'en tire qu'un nouvel exemplaire atTaibli de la scène connue entre Harpagon et l'entremetteuse. — Frosine avait raison : M. GrilTart n'est encore dans le fond que libertin.

Malgré tout, il valait la peine de s'arrêter sur les financiers de Dancourt. On sent qu'ils sont vrais, tout en gros. Tel a dû être l'homme d'argent, quand

(1) Le Second Diable boiteux. II, 5.

(2) La Foire de Bezons, 21.

l'argent était une puissance encore nouvelle et qu'il y avait du scandale dans sa nouveauté même. Encore chauds de la lutte, les parvenus de la iinance devaient avoir, en général, ces allures de grossiers triomphateurs. Et si le théâtre les fait volontiers plus sots qu'ils n'étaient, on conçoit du reste que les auteurs dramatiques , interprètes de Fhostilité de la foule, aient été engagés à grossir un peu leurs ridicules réels. — Les financiers du théâtre contemporain, — et cela était inévitable, diffèrent sensiblement de leurs aînés. L'argent s'est répandu. Sa royauté est en quelque sorte légitimée, lue des puissances qui le tenaient en échec dans l'opinion, la noblesse, a disparu à peu près. Les fortunes n'éclatent plus autant à la façon de bombes, ne paraissent plus aussi stupéfiantes. Puis l'argent s'associe à d'autres puissances qni le relèvent, la politique, la presse. — 11 arrive beaucoup plus rarement que les hommes d'argent soient des manants et des rustres. — Les affaires sont devenues plus vastes et plus compliquées, et exigent, semble-t-il, plus de science et d'intelligence. Notre théâtre a maintes fois glorifié les banquiers. S'ils ont péché, il leur prête d'héroïques repentirs (l). Même les faiseurs ont meilleur air qu'autrefois; ils sont plus forts ou plus philosophes, ou bien ils ont plus d'esprit. — Jean Giraud (2) est peut-être, parmi les Turcarets modernes, celui qui se rapproche le plus de l'ancien. Mais là encore quelle différence ! Giraud n'est point un imbécile (comme Turcaret), et n'est pas non plus, à proprement parler, un gredin (comme Trapolin). Giraud a conscience de ses ridi-

(1) Ceinture dorée. Les Effrontés.

(2) La Question d argent.

Cilles, il cheiche à sen défaire. 11 a rélléclii sur notre état social. 11 voit dans l'argent autre chose qu'une source de jouissances matérielles. On ne peut dire qu'il ait l'àme dun laquais. Quant à Mcrcadet, il est plus loin encore du Turcaret classique. Dans la pensée de Balzac, c'est une sorte de héros ; Balzac l'aime comme il aime tous les « hommes forts », il s'intéresse à lui violemment. — Et en effet, par son intelligence, par sa connaissance des hommes, par des restes de générosité, par sa formidahle énergie dans la lutte, Mercadet atteint presque à la grandeur (1). — Vernouillet, lui, est tout à fait moderne. Comparez-le un peu à Trapolin. La façon d'opérer n'est plus la même, cela va sans dire : mais surtout comme la façon de considérer l'argent diffère ! Vernouillet ne l'aime point pour lui-même ni pour les plaisirs vulgaires qu'il procure immédiatement ; il voit en lui « l'étalon du mérite », un instrument de pouvoir, un équivalent de toutes les autres forces. Vernouillet dirige un journal, Vernouillet est un homme politique (2). — 11 n'est pas nécessaire d'accumuler les exemples. 11 va de soi que l'état démocratique, qui a rendu la puissance de l'argent univeiselle et prépondérante, — joint au progrès des affaires qui en a multiplié et agrandi l'emploi, — a dû modifier par là le type de l'homme d'argent.' Sachons gré à Dancourt de nous avoir, par la sincérité de ses légères peintures, suggéré ces comparaisons.

A côté des hommes d'atTaires, il convient de placer les joueurs et les joueuses. On jouait heaucoup dans les précédents théâtres ; on joue encore plus

(1) Mercadet.

^(2) Les Effrontés.

dans celui-ci. C'était une passion du temps, et qui ne contribuait pas peu à la démoralisation publique par la violence incomparable des émotions, par les mauvaises tentations oii les pertes exposent, par la furie qu'on met à dépenser l'argent qui vient du hasard. — Mentionnons seulement La Désolation des joupuses et La Déroute du pharaon^ qui n'est que la même pièce avec quelques variantes. Un arrêt vient d'interdire le pharaon et le lansquenet. Dorimène, qui tient une maison de jeu, se désole, et avec elle tous les habitués de la maison : une vieille comtesse, une intendante, un caissier qui mangeait la grenouille, et le chevalier de Bellemonte, un grec. Ils veulent jouer quand même. L'intendante veut regagner les mille pistoles qu'elle a perdues. « Après cela, je vous promets de renoncer au jeu pour toute ma vie. » La comtesse, qui s'est purgée pour gagner ne veut pas perdre sa purge. L'un propose déjouer sur le toit, l'autre à la cave, un troisième en bateau. « Le marquis » conseille de tiansporter le tapis vert dans une vieille masure du faubourg Saint-Antoine : « On se trouvera à une certaine heure, les carrosses demeureront à cent pas, Tun d'un coté, l'autre de l'autre ; et l'on jouera aussi beau jeu que dans l'hôtel le mieux meublé, je vous en réponds (1). » — On ne prétend pas mettre cette bagatelle au-dessus du Joueur de Kegnard ; mais il est certain que le jeu y tient plus de place : tous les personnages en sont enragés, et l'on ne parle d'autre chose. On y conte des « faits divers » de ce genre : « Ce petit conseiller m'a dit ce matin que cette grosse marchande de dorure en avait vendu pour 12,000 francs, à moitié de

(1) La DésolaLion dea Joueuses, 12.

perte, et qu'elle avait perdu cet argent le même jour... Le pauvre mari, pour réparer cette perte, qui le mettait en situation de faire banqueroute, a risqué 600 pistoles qu'il avait dans la caisse ; il les a perdues jusqu'au dernier sol. Le fils a vendu la vaisselle pour remédier à ces deux inconvénients ; même destinée. Le pharaon a tout englouti, jusqu'aux garçons, qui ont joué des lettres de change qu'on leur avait données à recevoir ; il y a garnison dans le logis, la banqueroute est faite... — On parle encore de cette petite procureuse qui est si fort amoureuse de ce grand notaire.. Elle a perdu 60 pistoles avant hier, elle a vendu son diamant et ses boucles d'oreilles pour payer ; c'est son amant le notaire qui les a achetés et qui en a fait présent à madame sa femme... Un notaire est toujours un notaire ; ces messieurs-là savent le prix de l'argent, et il y a de certains bourgeois qui ne se dérangent point (1). »

— Dans ces petites pièces commedans presque toutes les autres, la touche est énergique et juste, et le mouvement saisissant. — C'est encore une mêlée de fous,

— et plus sérieusement possédés que ce grand moqueur de Valère qui se raille lui-même et qui n'a pas vraiment le feu sacré.

On jouait encore d'une autre façon à la tontine napolitaine, à des loteries organisées par d'habiles gens. Sbrigani est un de ces industriels. Philosophe, il connaît son public. « Les Parisiens, dit-il, ne se nloîgnent jamais d'être dupes, pour éviter la honte de l'avoir été. Les moins attrapés se moqueront de ceux qui le seront davantage, et ceux qui ne l'auront point été du tout me sauront gré d'avoir dupé les

(l) La Déroule du pharaon, 15.

autres (1). « Sa méthode est ingénieuse et simple. 11 n'y a que des billets gagnants, et chaque billet correspond à une boîte qui renferme un lot. Seulement, comme dit Lisette, « il y a bien de petits lots. Que de mouchoirs ! » Outre qu'il gagne sur tous les petits lots, ce n'est pas lui qui donne les gros : il se charge simplement de les faire parvenir à leur adresse, car il sait diriger les caprices de la fortune. Par exemple, cette belle toilette ira à cette grosse trésorière, de la part d'un juif de la place des Victoires. Un jeune académiste gagnera la pendule de 500 écus, payée par la veuve d'un épicier de la rue des Lombards, qui est amoureuse de lui à la folie (2). Et ainsi des autres lots d'importance. Escroc et entremetteur, l'Italien subtil a plus d'une corde à son arc. — 11 y a des épisodes plaisants, comme celui du paysan Bastien, qui a gagné de la pommade et de l'eau de toilette. — Sbrigani a plus d'un mauvais moment à passer au milieu des avidités féroces qu'il a déchaînées. Son valet Petronillo le fait chanter. Un Gascon mécontent de son lot se fait rendre l'argent. L^n certain la Rose qui, dans l'espoir d'un gros gain, vient de déjeuner copieusement avec des amis, force Sbi'igani à payer la carte. Au dehors la multitude se presse, se bouscule avec de grands cris (3). En vain Sbrigani a fait mettre à la porte une bonne barrière bien garnie de pointes de fer et de gros suisses à grandes moustaches ; en vain a-t-il répandu dans la foule quelques-uns de ses amis aux numéros desquels il a fait « un nota » pour qu'ils aient

(1) La Loterie, S.

de bons lots : à la lin, lo .peuple force la ljarrir>re, commence d'assommer les suisses et veut mettre le feu à la maison. — Vingt ans avant Law, ce sont déjà les mêlées ignobles de la rue Quincampoix.

Le Moade interlope.

Dans cette société alfamée de plaisir et d'argent prospèrent, comme il convient, les entremetteuses, « marchandes à la toilette » et « femmes d'intrigues ». — C'est M'"'' Dubuisson, dans L^s Vendanges de Suresnes : c'est M'"'' Guimauvin dans Les Eaux de Bourbon ; c'est Frosine dans La Foire de Bezons ; c'est M'"" Brichonne dans Les Enfants de Paris. On peut ranger encore dans cette catégorie M""" Pinuin, hôtesse des Trois-Rois, ancienne femme de charge d'u"^ fille d'opéra, dans Les Curie a.r de Cotnpiègne^ et la Bélise de La Déroute du pharaon^ qui tient une maison de jeu pour caser sa fille et surtout pour vivre commodément. Elle se fait appeler baronne dans l'espérance de le devenir. En attendant « elle fait figure, elle vit, elle se réjouit, les dupes paient tout.... Il n'y a que les sots qui vivent de leurs rentes, les habiles gens vivent de celles d'autrui (1) ». Mais ces dignes personnes ne jouent qu'un rôleépisodique, et, en somme, qui connaît la Frosine de ]\Iolière les connaît toutes. — 11 en est une plus vivante, plus originale, plus intelligente et plus fertile en ressources, en qui s'élargit le type classique de l'entremetteuse, qui fait de grandes affaires et qui

{V) La Déroute du pharaon, 3.

ivmi)lil cinq actos de son activité merveilleuse et multi[)le. C'est M'"" Thibaut. Elle dirige une agence d'affaires comparable, si l'on tient compte de la différence des temps, à l'agence Tom Lévis de&Rois en exil. La Frosine de ÏAraree^^t auprès d'elle un bien petit personnage, suranné du reste, et bon à mettre au musée des antiques. M""^ Thibaut est une puissance. Elle a de la tenue ; elle reçoit dans un salon luxueux, « garni des meubles, nippes, vaisselle d'argent que ses clients lui donnent à vendre. » Sa maison donne sur deux rues. « Par la petite porte, elle est ce qu'elle a coutume d'être, elle se mêle d'intrigues, fait des mariages, prête sur gages ; et, par la porte-cochère, elle est veuve d'un conseiller de Bretagne, qui depuis quelques jours est venue s'établir à Paris (1). » Son commerce est infiniment varié : <( Malepeste, explique la Brie, il se fait ici les plus belles affaires de Paris. Voulez-vous des charges, des offices, des emplois ? On vous en fera voir de tous les échantillons. Etes-vous dans le goût de vous marier ? On vous fournira des femmes de toutes tailles, de tous âges ; et si vous plaidez, vous y trouverez des solliciteuses depuis une pistole jusqu'à trente (2). » (Ceci donne une grande idée des vertus de la magistrature). — Sa servante Gabrillon nous apprend que M'"'' Thibaut tient à ses gages douze frotteurs ( « ces gens-là savent tous les tenants et aboutissants des familles » ), trois douzaines de filb's de chambre, une trentaine de cochers et plus de cent laquais (3) ! — M'"'' Thibaut arrive

(1) La Femme cl'inlrigaes, I, 1.

• {2)Id., id.

(3) M., id.

au premier acte, chargée d\in paquet, d'une montre et d'un collier : « A-t-on écrit les gens quoi sont venus me demander ? » Il est venu un abbé pour un bénéfice, un commis pour une place dans la ferme, un inventeur de fard pour un privilège. Tout d'un coup M'"'' Thibaut : « Vous ètes-vous souvenue d'aller à ce messager de Rouen savoir si ce quartier de veau de rivière, de muid de cidre, ces pots de noix confites et ces deuxtémoins sontarrivés (1) ? » On voit l'extravagante diversité de son négoce. Puis elle reçoit un maître à danser et un maître à chanter, qui s'étaient chargés de commissions galantes près de leurs élèves, l'un pour un hnancier, l'autre pour un vieux commandeur. Le maître à chanter se trouve avoir sur les bras une toute petite fille, sans père, à ce qu'il dit, et dont la mère vient de mourir (2). Il voudrait s'en défaire. « Vous pouvez la garder », dit tout d'abord M'"' Thibaut. Mais un peu plus tard elle trouve où placer l'enfant. M. Dubois, qui est veuf, vient de perdre une petite fille en bas âge : il sera donc obligé de rendre la dot de sa femme à sa famille. Justement le maître à chanter vient d'apporter le poupon qui l'embarrasse dans une contrebasse. Car M'"*" Thibaut doit donner un concert. ( « Cadédis ! dit la Ramée, entendant des cris sortir de l'instrument, le concert accouche ! » ) C'est à merveille : M""' Thibaut propose à M. Dubois de substituer à sa petite tille morte celle du musicien. Elle la lui donne pour l'enfant d'une pauvresse qui en veut 8,000 francs. Pas un sou de moins: sa mère l'aime tant ! M. Dubois n'en hnit pas de marchander. Et ce sont d'horribles plaisanteries : « Ce

(1) La Femme d'intrigues, I, 3,

(2) Id., I, 5,

que c'est que la tendresse d'une mère !... Ali! Gabrillon, on a beau prêcher l'inténH, la nature est la plus forte ([ ) ! » — Cependant les clients se suivent sans i nterruption dansle salonde l'agence, tous bruyants, agités, un peu fous. Une femme de lettres, qui veut être de l'académie ( « car pourquoi les femmes n'en seraientelles pas ?... etc. » ), prie M'"'" Thibaut, « qui connaît tant de gens, » défaire qu'on glisse dans le monde quelques mots en faveur de ses ouvrages (2). — Eraste qui passe de l'épée dans la robe, vient vendre ses écharpes. — Araminte, qui trompe Eraste, vient avec un chevalier, son amant de cœur, pour acheter un carrosse. — Un marquis sans le sou se fait inscrire pour une vieille femme riche (3). — Eraste aussi, criblé de dettes, a besoin d'une femme pour se refaire. Précisément une veuve, M""' Torquèle, ancienne marchande de marée, est en quête d'un mari. « Pas trop jeune, surtout ! Il ferait beau qu'on (( me prît pour sa grand'mère ! » M'"'' Thibaut lui propose un mari de soixante ans, puis de cinquante, puis de quarante, M'"'' Torquète les trouve toujours trop vieux : «. C'est que, comme mes enfants sont jeunes, pour les tenir plus longtemps dans le devoir, ils auraient besoin d'un beau-père qui ne vieillît pas sitôt. — Et vous dites que vous ne voulez pas d'un jeune homme! Eh mais ! un homme est-il si jeune à vingt-sept ou vingt-huit ans par exemple ? Je sais bien ce que je fais, voyez-vous... Plus j'aurai d'enfants de ce mariage, et plus ce sera me venger des enfants du premier lit (4). » (Ce dernier trait est pas-

(1) La Femme d'intrigues, IV, 12, 13, 14. (2)/d. II, 7.

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