‹ La comédie après Molière et le théatre de DancourtChapitre 25 sur 32 · M., III · texte numérisé non relu

M., III

(4) Id., V, 7.

sablemoiil brutal.) — Bioji d'au 1res personnages tarés ou toqués, se succèdent sur la scène : car, ici encore, la pièce n'est guère qu'une série de tableaux L'action principale est des plus minces. M'"*" Thibaut qui passe pour la veuve d'unconseiller de Bretagne veut épouser le capitaine Cléante, qui n'est pas capitaine du tout et qui s'appelle de son vrai nom la Ramée. Tous deux se trompent à qui mieux mieux, et <'i la fm sont démasqués. On vient arrêter M'"'" Thibaut comme receleuse, et la Ramée est cerné par le guet. jNIais M"'" Thibaut rendra à son propriétaire la vaisselle d'argent qu'elle détient. « Allons, Monsieur, dit le commissaire avec indulgence, il faut que chacun vive ! » Ce commissaire est de son temps ; M""' Thibaut en est aussi, et combien supérieure à l'ancienne entremetteuse classique ! A mesure que l'argent circule plus vite, le génie commercial se développe; des industries, jusqu'alors honteuses et précaires, s'organisent fortement sous des mains savantes et hardies. La spéculation envahit tout, et tout lui est bon. L'aurore des temps nouveaux commence à poindre.

Mais M"'*" Thi])aut, comme la plupart des créations de Dancourt, n'est qu'un type général qui représente un groupe, et n'a pas de caractère individuel bien marqué. Il y a quelque chose de plus chez M""' Amelin dans Lfs Boftrf/roiscs à In modr. M""' Amelin n'a pas, comme industrielle, la « modernité » de M'"" Thibaut. C'est une marcliande à la toilette comme celles de Molière, de Regnard et de Lesage. Mais, avec cela, M""" Amelin est une mère, et une bonne mère à sa façon : sa maternité, qui paraît à chaque instant, jusque dans l'exercice de sa profession et sous une forme naïvement d(^pravée, rend

sn fitiuro Irrs p.irticiilir'ro cl in(nil)Iial)l(\ h]Ilo a un lils pour qui elle travaille, qui se fait passer pour chevalier et qui renie sa mère. Mais elle l'excuse (jiiand même, tout en se plaignant de lui. Au fond elle est fière de sa belle tenue et de ses succès dans le monde. Cette immoralité du sentiment maternel, ce mélange de chagrin et d'orgueil, cet amour-propre à la fois blessé et satisfait, cette tendresse humiliée et glorieuse, voilà ce que Dancourt a su rendre avec une grande vérité, et j'ose dire avec profondeur. La mère devient touchante sous l'entremetteuse, « Vous avez beaucoup d'enfants, madame Amelin? lui demande Angélique. — Je n'ai qu'un grand gargon qui me fera mourir de chagrin, je pense. Comment donc? — Je ne sais où il prend.de l'argent, mais il est toujours avec de belles dames ; il joue avec de grands seigneurs, et il dit à tous ceux qui me connaissent que je ne suis que sa mère nourrice. — En vérité, voilà un mauvais petit caractère. — Hélas, Madame , c'est comme tout le monde est aujourd'hui : on veut paraître ce qu'on n'est pas-, et c'est ce qui perd la jeunesse. FAle a raison. — A cela près, Jeannot est bon garyon et je ne peux m'empècher de l'aimer (1). » — Quand Jeannot est là. elle sent fondre son chagrin et sa rancune ; elle le mange des yeux; elle mêle des tendresses à ses reproches ; il fait d'elle tout ce qu'il veut. — M""' Amelin est restée seule un instant. Entre Jeannot (le chevalier), u Miséricorde! que vois-je?... Je ne me trompe point, c'est Jeannot. Eh ! mon cher enfant, que viens-tu faire ici ? — Le chevalier (à part) : Quelle rencontre! — (Pommelé voilà beau ! Tu as beau

(1) Les Borgeoises à la mode, I, (S.

faire, Jeannot. je suis ta mèw, et quoique tu sois un méchant enfant, bon sang ne peut mentir, je t'aime toujours. Jeannot ! mon pauvre Jeannot ! — Il ne me pouvait arriver une aventure plus cruelle. — Qu'il a bonne mine! mais est-il possible que jaie fait ce jîarçon-là !... — Vous perdez toutes mes affaires. Gomment? quelles atTaires, Jeannot? — Eh! ne m'appelez point de ce nom, je vous conjure. — Quoi ! qu'est-ce à dire ? n'es-tu pas mon enfant ? \e voudrais-tu point que je t'appelasse Monsieur? Ecoute, je sais les contes que tu fais, tu as honte de m'appeler ta mère. — Non, je vous aime, je vous respecte ; mais, si vous me faites connaître ici, vous ruinez les plus belles espérances du monde. — Quelles espérances ? — Un mariage considérable... Nous ne sommes point en lieu de nous expliquer. — Mon cher enfant !... — Eh! de grâce... — Mais dis-moi donc... — J'irai chez vous vous informer de toutes choses. — Ah ! qu'il y aura de gens fâchés dans le quartier, si c'est tout de bon que Jeannot fait fortune (1)! » — Survient alors Lisette. Jeannot fait son gentilhomme : « Eh. bonjour, ma pauvre Lisette. » Lisette l'appelle monsieur le chevalier. « Monsieur le chevalier ! » répète M""' Amelin avec délices. « Ne sachant à qui m'adresser, continue Jeannot, en t'attendantj'allais faire connaissance avec Madame. » — « Le joli garçon! dit la mère à part. Il est effronté comme un page. Comme il les attrape (2) ! » — Si je ne me trompe, voilà des scènes oi^i il y a plus que de l'esprit, plus que de l'observation extérieure ; et je doute que personne eût rien écrit d'aussi vrai depuis Molière (3).

(1) Les Bourgeoises à la mode, 1,10.

(2) Id.,l, 11.

(3) Cf. M^'e Cardinal, dans Ludovic Halévy.

Le Jeannot de M'"" Amelin appartient à la catégorie, très nombreuse ici comme dans toutes les comédies et tous les romans du temps, des hommes aimés par les femmes, et pour eux-mêmes. — Nous avons déjà remarqué que la plupart des amoureux, dans ce théâtre facile, ont fort peu de délicatesse sur Faroent, épousent les filles surtout pour leurs écus, et ne s'en cachent guère. Ainsi le comte dans Les Bourgeoises (le qualité, ainsi les deux officiers dans Les Curieux (le Cotupiètjne ; et combien d'autres I — 11 en est aussi qui épousent ou sont près d'épouser une vieille pour rétahlir leurs afiaires, comme l'Eraste de La Fenirne (fiuh'itjues. Cela s'est pratiqué sans doute de tous temps, et la Bruyère avait signalé ces unions : « Il y a des femmes déjà flétries qui, par leur complexion ou par leur mauvais caractère, sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus à plaindre, ou d'une femme avancée en âge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a besoin d'une vieille (1) ».

— A en croire Dancourt, la chose serait devenue fort commune au temps de relâchement moral et de chasse à l'argent où il écrivait. — Mais il y a mieux : plusieurs cavaliers, moins scrupuleux encore, vivent des femmes, surtout des femmes mûres, et sans épouser, — et reçoivent d'elles des présents ou des espèces sonnantes. Aucuns se parent en outre d'un titre supposé ou sont escrocs par-dessus le marché (2).

— Les cavaliers équivocjues, depuis les simples coureurs de dot jusqu'à une espèce d'hommes qui n'a point de nom aujourd'hui dans la langue honnête,

(1) Des Femmes.

(2) Gr. La Femme d'inlrigues, La Foi/e Saint-Germain, La Désolation des joueuses.

nont jamais tenu tant de place sur la scène : faut-il croire qu'ils en occupaient une aussi grande dans le monde re'el ? Si on veut l'admettre, Dancourt nous en donne une raison qui s'applique au moins à quelquesuns d'entre eux : « Croyez-vous qu'un homme de cour puisse être riche au temps oîi nous sommes ? Les courtisans malaisés ne s'enrichissent point ; et ceux qui sont le plus à leur aise ne sont pas difficiles à

rumer (1) ». ..^.^/^^^ ,

Le mieux étudié de la bande, c'est encore le chevalier de Villefontaine dans Le Chrralier à la )uodp. Il est aimé à la fois de M"'® Patin, veuve d'un fermier général, d'une vieille baronne processive, et de la jeune Lucile, nièce de M'"'' Patin. 11 reçoit un carrosse de la baronne, et de l'argent de la veuve du financier. « Joue suispas en argent comptant, comme tu sais, explique-t-il à son valet, et je veux que mes deux vieilles m'en fournissent à l'en vi l'une de l'autre, et facilitent ainsi la conquête de majeure maîtresse ». A la fin ses perfidies se découvrent, et il reste confondu. G'estdonc simplement l'action du Misanthropr et de V Homme à bonnes fortunes. Quant au héros, il manque de relief ; c'est une figure que nous avons vue vingt fois et à laquelle Dancourt n'a rien ajouté : un cousin quelconque de Dorante (Bourgeois gentilhomme)., de Moncade (L'Homme à bonnes fortunes), ou du chevalier (Turcaret). « C'est un aventurier, un jeune extravagant qui n'a pas cent pistoles de revenu, qu'on ne connaît à la cour que par les ridicules qu'il s'y donne, et qui n'a pour tout mérite que celui de boire et de prendre du tabac (2) ». Il

(1) Le Chevalier à la mode, III, 9.

n\i pas 1 éclat ni ralliire souveraine de don Juan. II n'a pas le grand amour incurable qui rendra touchante la ligure vile de Desgrieux. Et il n'est pas même odieux, non plus que ses confrères en amour lucratif. C'est que ces personnages sont peulêtre les moins vivants du théâtre de Dancourt. II paraît s'en servir comme des types consacrés et d'un emploi facile à la scène. 11 ne semble pas d'ailleurs se douter qu'ils sont ignobles, pris en eux-mêmes, et que, ressaisis et complétés d'après nature, ils seraient abominables. Tantôt il les punit, comme dans Le Chevalier à la mode ; tantôt il fait réussir leurs manœuvres, comme dans Les Bourgeoises de qualité : la chose lui est égale ; et nulle part il n'a pour eux un mot flétrissant. On sent qu'il n\a pas réfléchi sur leur infamie foncière. J'ignore du reste s'il l'eût aperçue. Dans la réalité, le siècle éprouvait peu d'indignation contre les pareils du chevalier de Villefontaine. On jugeait inditférent, même dans l'union libre, que ce fût l'homme ou la femme qui bénéflciàt de la rencontre. Si l'on flétrissait encore l'homme qui fait métier de vivre du déshonneur des femmes, on acceptait qu'un amant s'aidât du crédit de sa maîtresse et de sa bourse. Nous voyons •entre les deux situations des ressemblances fâcheuses, qui échappaient. Surtout l'argent reçu parramant,même qimnd il n'est pas le fruit d'ujie prostitution commandée ou tolérée par lui, nous révolte. Cela tient peut-être à ce que l'argent est devenu de nos jours la puissance suprême qui résume ou remplace les autres : dès lors, recevoir de l'argent d'une maîtresse, cela nous présente sous une tbrme nette et brutale ridée d'un renversement des rapports sociaux entre les deux sexes ; et provoquer ou soulfrir ce renver-

sèment nous semble pour l'homme la pire lâcheté. La chose n'apparaissait pas aussi clairement à une époque où le règne démocratique de l'argent n'était pas encore définitivement advenu, où la noblesse restait au-dessus, même dans l'opinion, et pouvait dispenser longtemps un gentilhomme de payer ses dettes. — L'indulgence publique appelait simplement <( des roués » certains personnages à qui nous donnerions un autre nom.. « Monsieur Alphonse », qui est un jeune homme délicat auprès du chevalier de Villefontaine, nous semble un rtre répugnant : Dancourt aurait plutôt pour son chevalier et pour ses confrères cette sorte de sympathie qu'on a pour les fripons de théâtre qui sont amusants : moitié parce que ces « Alphonses » de l'ancien répertoire sont en effetdes figures où la convention entre pour beaucoup ; moitié parce que, dans le monde réel, l'odieux de leur rôle n'était pas entièrement senti des contemporains. La conscience morale, — sinon les mœurs, — est en progrès chez nous, comme aussi, dans les arts et la littérature, le goût du vrai : cela explique bien des ditlerences entre l'ancien théâtre et le nôtre

C'est un peu pour cela, je suppose, qu'on ne trouve chez Dancourt qu'une peinture arrangée et superficielle de ce qui devait former la société naturelle de ces joyeux chevaliers, — de ce qu'on a appelé depuis le « demi-monde » (en détournant un peu le mot du sens que lui avait donné son inventeur). Nous voyons bien des veuves faciles, déjeunes évaporées, de fausses comtesses, d'amusantes aventurières, — des variétés de ïa Dorimène de Molière, et parfois de Célimène. Mais ce ne sont là que des approximations. On ne voit guère la courtisane proprement dite ; du moins n'est-elle pas nettement caractérisée

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ni saisie au vif de son négoce. Si Dancourt nous présente cjà et là des femmes de cette classe, c'est de profil. Profil fuyant : elles ne font que passer ; et il les désigne par des périphrases. Ce sont « des femmes à bonnes fortunes (1) » ou « des coquettes de profession (2). » — Je n'en trouve que deux dont le métier s'accuse un peu plus franchement. C'est d'abord la comtesse du Moulin do Javelle. « Que deviendra le chevalier ? lui demande Finette. Vous l'aime/, il vous aime aussi. — Point, Finette, nous avons cru d'abord que nous nous aimions ; mais nous ne voulions que nous tromper tous deux, je t'assure. — Sait-il les vues que vous avez pour M. Ganivet? — S'il les sait ! Il a besoin d'argent pour faire sa campagne ; j^ai besoin de mari pour passer l'été : M. Ganivet fera notre alfaire à l'un et à l'autre (3). » — C'est surtout Gidalise, dans Les Fêtes nocturnes du cours. « Je veux les brouiller, — dit-elle en parlant d'un Clitandre pour qui elle en tient un peu, et d'une Célide aimée du Clitandre ; — j'y réussirai : c'est dans cette vue que j'ai fait avertir Célide de notre partie, et que j'ai commencé, moi, depuis quelques jours, à me brouiller (ivec mon hcmqiiier d'Amiens. » (Ceci est tout à fait le langage de la profession.) — « Vous avez tort. Madame, lui répond Marthon : c'est un fort bon homme que M. Butorville. — Je lui ai renvoyé son portrait. — Mais vous avez gardé la boîte ! — Elle est garnie de brillants, Marthon (4). » Mais, en général, Dancourt est moins explicite et nous

(1) La Foire de Bezons, 5.

(2) Les Fêles du cours, 8.

(3) Le Moulin de Javelle, 3.

(5) Les Fêles nodurnes du cours, 2.

laisse libre de prendre ses Cidaiises pour des femmes légères, et non pour de pures trafiquantes. Toujours est-il que leur indignité morale se voile d'élégance ou de gentillesse, ou se rachète par de l'esprit. (Juoi d'étonnant? Même de notre temps, on ne nous a montré lalilleàl'œuvre dans des vaudevilles légers (1), qu'après qu'on nous a fait accepter le personnage dans des pièces plus sérieuses où son infamie était rachetée par quelque grand dévouement, ou rendue tragique par la profondeur de l'étude et par l'âpreté de l'action. — Or, Dancourt n'avait pas le goût de faire des « lilles » terribles ou touchantes ; et à les faire trop vraies, à trop insister sur certains points de leur personnage, il eût déplu à son puMie. ^^on que le commerce galant fût moindre que de nos jours ou que l'opinion lui fût plus rude. Mais d"abord la courtisane^ à ce qu'il semble, tenait une place moins apparente, s'étalait moins, ne régnait pas aussi ostensiblement. Puis nos pères, habitués à considérer la comédie comme un simple amusement et qui ne devait pas donner trop à réfléchir, n'admettaient sans doute au théâtre jji peinture de certajiies misères morales que sous des formes plus ou moins conventionnelles. — Et encore une fois, il ne faut pas s'étonner des lacunes de l'œuvre de Dancourt : il n'a^jamais eu le parti pris de peindre la société tout entière comme elle est. De parti pris, il n'en avait qu'un, qui était d'égayer ses contemporains.

On peut placer encore, parmi ce monde interlope, la plupart des valets et des servantes, çà et là conformes à la vérité, plus souvent à la tradition. —

(1) Tricoche et Cacolel, La Boule, Les 36 Millions de Gladialor, Lolotie, La Navette, etc.

Beaucoup sont des fripons, et le disent, et s'en amusent ; quelques-uns ont eu des démêlés avec la justice, et s'en expliquent d'un air glorieux ou détaché : ressouvenirs des valets de la comédie antique et de leurs successeurs les Mascarilles et les Scapins. Voici un agréable couplet dans le vieux goût et qui pourrait être tout aussi bien de Regnard ou de Lesage : « J'ai une vieille rancune contre le financier, dit rOlive. — Pour quelle raison? — Pour une bagatelle. Il y a deux ou trois ans que j'eus besoin d'argent ; il m'arriva de faire une méprise, je signai son nom au lieu du mien sur un papier qui n'était pourtant pas de conséquence ; je suis fort étourdi, moi, de mon petit naturel... Eh bien, mon enfant, il eut le crédit de me faire faire à la justice des excuses publiques de mon étourderie ; et la justice eut la bizarrerie de me faire porter en plein jour un flambeau tout allumé dans les rues de Paris. Cela m'a donné un petit j-idicule (Ij. » — ^^ La convention consiste encore à donner aux valets troj) d'esprit. Mais au moins cet esprit a bien la marque du temps. Aux Scapins et aux Mascarilles ont succédé les Frontins, plus observateurs et j)lus raisonneurs, et dont la friponnerie s'exerce, en général, dans des intrigues moins fantaisistes. Souvent l'auteur philosophe par leur bouche exprime par eux ses remarques sur les mœurs. Ce sont moins des acteurs que des témoins à l'œil acéré, des conseillers immoraux et dégagés, de sagesse cynique et légère. On a eu l'occasion de citer çàetlà quelques-unes de leurs réflexions; mais il y reste à glaner. Frontin : « Valet de chambre de l'un, laquais de l'autre, grison de celle-ci, espion de

^1) La Foire de Bezons, 13.

celle-là, je fais tout avec une discrétion admirable. Dans la plupart des aventures dont je me mêle, je suis presque toujours pour et contre : je conduis quelquefois les affaires de la femme et celles du mari tout ensemble. Je sais toujours tout et ne dis jamais rien ; et je ne cherche qu'à faire plaisir à tout le monde (1). » Et Lisette : « ... Ma maîtresse ne songe qu'à ruiner son mari : elle achète cher, vend bon marché, met tout en gage : je suis son intendante. Voilà comme les maîtresses deviennent soubrettes et comme les soubrettes deviennent quelquefois maîtresses à leur tour (2). » — Une raillerie éternelle, l'ironie du siècle fleurit naturellement sur leurs lèvres, « Ah ! Lisette, dit une Angélique, que sa présence me trouble ! je n'ai jamais senti ce que je sens. — Lisette : Ce sont les etfets de la sympathie. Allons, mort de ma vie ! il ne faut pas être rebelle à sa destinée (3). » — Un lourdaud qui joue au gentilhomme raconte que son père et sa tante ont été « troussés » en moins de trois semaines et qu'il hérite de tout cela. N"est-il pas bienheureux ? — « Oh ! pour cela oui, dit Finette, vous avez été décanaillé en bien peu de temps (4). » — Une autre Finette dit une parole bien caractéristique, à servir d'épigraphe à tout ce théâtre. Gomme Darinel balbutie que « le respect lui a jusqu'ici fermé la bouche. » — « Ah ! réplique-t-elle, Vincommode chose que le respect ! Ne me respectez point, seigneur Darinel, cela est trop gênant de part et d'autre (5). »

(1) Les Bourgeoises à la mode, I, 3.

(2) Id.. I, 13.

(3; Le Tuteur, 14.

(4) Le Moulin de Javelle, 33 .

(5) Les Fées 1,4.

— Lo typo ne s'achr'vera que dans le Figaro de Beaumarchais, mais visiblement ces valets et ces soubrettes le préparent.

Même il en est un qui se détache de ses confrères et qui ne serait pas trop dépaysé dans un vaudeville de nos jours : c'est Vivarez, dans Le Second Diable boiteux ; Vivarez, qui n'est plus un valet, un Frontin ou un rOlive, mais presque un domestique, un garçon du Palais-Royal, elTronté et tlegmatique, revenu de tout, qui méprise ses maîtres, qui a l'esprit sans gène d'un philosophe loustic, et qui fait des mots. ((Tiens, Vivarez, dit le major, en faveurdu joli compliment que tu as fait àMadame, voilà un demi-louis que je te donne pour boire. Je n'ai pas d'esprit. Mesdames ; mais, par la tète -bleu ! je fais grand cas de ceux qui en ont. — Vivarez : Et moi je ne suis pas libéral, mais j'aime les gens qui le sont (1) ! » Après quoi, faisant le niais et pour le plaisir d'être désagréable, il révèle à la compagnie le faux mollet du chevalier. Mais il est encore plus beau dans la suite. Silencieux, il écoute la conversation de ces viveurs et d<^ ces évaporées, et tout à coup, sobri/ts inter ebrios, laisse tomber froidement un mot brutal. Ces dames se plaignent de n'avoir plus de goût pour rien : les jambons de Bayonne et la mortadelle leur paraissent fades. (( Pour moi, dit le chevalier, je ne sens presque plus le montant du vin de Champagne. — Corbleu ! dit le major, j'ai encore un peu de goût pour la fenouillette. » Alors Vivarez, de son coin : « En tous cas, nous avons l'eau-forte (2). » Puis on organise un bal travesti. La présidente : (( Moi, je me

(1) Le Second chapitre du Diable boiteux, I, 2.

(2) Id., I. 8.

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mettrai comme j "riais laiitre jour, avec un ritleaii. On n'a pas renvoyé cliez moi ces rideaux de mon lit, dis, Lisette ? — M""" Simon : Et moi, je me mettrai en Diane. — Avec le croissant du défunt (1)? fait Vivarez.

Plus proches de nous encore sont les cochers de Dancourt. 11 y en a deux tout à fait remarquables. A force de voiturerles gens qui samusent et de voir de près une foule de choses, ils se sont formé une philosophie libre de préjugés, une philosophie de cochers pour petitesdames, faite d'expérience et de mépris de notre espèce, et qui s'exhale surtout quand ils sont pris de vin. Familiers avec leur monde, qu'ils connaissent bien : leurs propos font parfois songer à des légendes de Gavarni, àdesmotsde Thomas Yireloque. Je cite entièrement les dialogues où s'énoncent ces deux sages du ruisseau :

Le marquis. — Et où as-tu ramené ces dames ?

Le cocher. — Ces dames, Monsieur ? J'ai mis l'une au bout d'une rue dans le Marais, et l'autre à la porte des Grands-Augustins. Il y a comme ça des dames qu'on ne ramène jamais jusque chez elles, et je menons plus de celles-là que des autres.

Le marquis. — Cela ne fait pas honneur à vos voitures.

Le cocher. — Bon, de l'honneur, qu'en ons-je affaire pourvu que je trouvions notre compte ? On a, morbleu, beau dire ; tant que j'aurons des glaces de bois, et qu'on ne verra le jour que par une lucarne, je ne manquerons pas d'être employés.

Le marquis. — Ah ! que tu sens le vin I

Le cocher. — C'est que j'en ai bu (2).

(1) Le Second chapitre du Diable boiteux, I. 4.

(2) f-a Femme d'intrigues, III.

La scène qui suit est-elle d'iiier ou de janvier 1696?

Le cocher, ivre. — Qu'est-ce à dire que je vous attends ? Je me donne au diable si je vous attends, à moins que je ne sois bien payé, je vous en avertis.

Finette. — Eh ! si on lui donne de l'argent, il s'en ira, Madame.

Le cocher. — Ça se pourrait bien. Quandje serai payé, je n'aurai que faire ici.

La comtesse. — Eh I comment veux-tu qu'on s'en retourne ?

Le cocher. — Bon ! qu'on s'en retourne. Est-ce que ça vous embarrasse ? Vous êtes jolie, je vous amène au moulin de Javelle, vous y trouverez fortune, ne vous mettez pas en peine.

Finette. — Par ma foi. Madame, cela n'est pas joli ; un coquin de fiacre parler de la sorte ?

Le cocher. — Fiacre ! oh ! liacre vous-même ; point tant de bruit, vous dis-je 1 et de l'argent.

Finette. — Je m'en vais renvoyer ce gueux-là, Madame, il laut le payer ; mais je le reconnaîtrai, sur ma parole.

Le cocher. -Bon tant mieux, je vous reconnaîtrai aussi, moi. — Ici un mot admirable : Vous autres et nous autres, nous ne saurions nous passer les uns des autres

Le cocher. — Si vous couchiez ici encore....

La comtesse. — Pour qui ce maroufle nous prend-il donc ?

Le cocher. — Je vous demande pardon, je sais bien qu'il n'y a point de lit au moulin de Javelle on n'y loge pas ; mais cela n'empêche point qu'on n'y couche Jusqu'au revoir, mes adorables (1).

(1) Le Moulin de Javelle, 2.

Les Paysans.

Des (( coquettes de profession » et de leurs cavaliers, des valets et des cochers philosophes aux paysans de Dancourt, la transition est aisée; car il ne s'agit point ici des « animaux farouches, mâles et femelles, répandus dans la campagne, » mais des paysans de la banlieue, de ceux qui connaissent les Parisiens, qui les voient les dimanches et les jours de fête, et qui les exploitent. Ce sont bien encore les paysans du Fesiin de Pierre : circonspects et madrés, libres et copieux en paroles, aimant les façons de dire détournées, entortillées ou imagées, et naturellement gausseurs. Mais ceux-là savent plus de choses, ont l'esprit plus ouvert, ont fréquenl*' (Uivanlage les citadins, se sont déniaisés à ce commerce, et, comme ils vivent de la corruption parisienne et se frottent à l'esprit parisien, en ont gardé quelque chose (1). — Tous se ressemblent, à des nuances près ; et comme ils sont très nombreux et presque également plaisants, on ne sait auxquels s'arrêter de préférence.

Veut-on de leur style ? « Mais, s'il vous plaît, Monsieur, dit Thibaut, en vous chargeant de l'embarras d'une femme, ne vous déchargerez-vous point de sti de votre fille ? Aile est en âge d'être mariée,

(1) Voir Le Tuteur, Les Vendanges de Suresnes, Les Vacances, Les Curieux de Compiègne, Le Mari retrouvé, Le Moulin de Javelle, Le Charivari, Colin-Maillard, Les Trois Cousines, Le Galant Jardinier, Les Agioteurs.

et quand imo poiro ost mûre, si on ne la cueille, aile tombe d'alle-mème, comme vous savez (1) ».

Le même Thibaut a vu (Uitandre j^ueltcr sa maîtresse par une nuit assez fraîche : « Comment vous en va ? n'êtes-vous point enrhumé ? le vent de bise a soufflé cette nuit, et ça ne vaut rien ni pour la vigne ni pour les amoureux (2) ».

Ce Thibaut est un observateur et un sceptique : « Voyez-vous, nous autres paysans des environs de Paris, je nous connaissons mieux en femmes que personne : j'en voyons tant de toutes les façons. C'est, morgue, une marchandise bien trompeuse i3j ».

Il sait les usages. Comme Marianne lui offre une montre d'or : « Oh ! non, tatigué, je ne veux riande vous... Quand il y a queuque frais en amour, il faut que ce soit le monsieur qui paie, à moins que la madame ne soit vieille. Dans les villages d'autour de Paris, je savons les règles (4) ».

M. Guillaume est un fermier de Compiègne. Ces badauds de Parisiens viennent en bande pour voir le camp et les manœuvres. Guillaume s'est avisé de tenir cabaret dans sa ferme. C'est un bon métier oîi Ton gagne ce que l'on veut. 11 remplit ses étables de Parisiens et les fait coucher sur de la litière tant qu'ils en veulent, à vingt sous partête. Il les écorche et se gausse d'eux par-dessus le marché : u Parguenne, ils seriont encore trop heureux quand il leur en coûterait dix fois davantage : ils avont vu une armée une fois comme aile campe, comme aile iile, comme aile marche, comme aile décampe, comme

(1) Les Vendanges de Suresnes, 2.

(2) Id., id.

(3) Id., 2.

(4) Id., 3.

aile... que sais-jo, moi ? Tatigut', quand ils seront retournés chez eux, comme ils débagouleront tout ça dans le voisinage ! — Mais ces gens-là dont vous vous moquez vous apportent de l'argent, cousin. — Bian entendu, voirement : je profite de leur sottise, mais je m'en gobarge. Ainsi va le monde : ça est-il défendu (1) ? »

M. et M"''' Bertrand sont, eux, hôteliers de profession ; ils tiennent une auberge à la mode tout près de Paris. M. Bertrand est resté un peu lourdaud et a gardé le langage campagnard. Sa femme, plus intelligente, et qui mène la maison, s'exprime en bon français. — ^ Sauf de rares exceptions, Dancourt prête aux hommes seuls le parler villageois : il épargne aux lèvres de ses jolies paysannes les « morgue » et les « j'étions ». Et l'on peut dire qu'il n'y a pas seulement de la courtoisie dans cette différence de traitement, mais bien quelque vérité d'observation. — M'"'' Bertrand est le type le plus complet de l'aubergiste de la banlieue, qui lire le plus clair de son bénéfice de la galanterie citadine. Kllf est pleine d'expérience, connaît ses clients, est au courant de leurs hauts et de leurs bas. <( Nous sommes baissées d'un cran, madame Bertrand, nous donnons dans le bas bourgeois. A l'heure qu'il est, on se prend où l'on peut : en été, c'est une saison morte. — Eh ! allez, allez. Madame, répond l'hôtelière, nous savons cela mieux que personne, et je ne sais combien de dames qui sont ici tout l'hiver avec des ducs et des marquis, n'y viennent presque l'été qu'avec des procureurs et des petits-maîtres du quartier Saint-Honoré : encore ne sont-ce pas les plus mal parta-

(1) Les Curieux de Compiègne, 6.

gpps (1) ». — EUo a des lurons charmantes, — et bien vraies, — de concilier les principes de Tlionnèteté courante avec son intérêt et les nécessités du métier : « Quand les personnes sont d'accord et que leurs amitiés sont une fois commencées, on vient quelquefois chez nous mettre ces amitiés-là dans leur perfection ; on ne peut pas empêcher cela, on s'en doute et on n'y prend pas garde, ce sont leurs affaires (2). )) Mais quant à s'entremettre de sa personne dans ces liaisons, elle ne mange pas de ce pain-là! F'ourtant... quand il ne s'agit que de remettre un billlet à une jeune fille... « Un billet seulement Bertrand? — Acoute, dix pistoles sont bonnes à gagner, Jeanne (3)... » Et puis, si elle ne le fait pas, un autre le fera ; la fillette n'en viendra pas moins, et M""^' Bertrand n'aura pas les dix pistoles. Après les paysans aubergistes (et M'"*' Bertran n'est déjà plus une paysanne), en voici qui nous présentent d'autres faces du type villageois. Lucas est surtout jovial et ivrogne, comme il convient à un vigneron. La trogne allumée, toujours entre deux vins, il a le verbe familier et pittoresque. Un Parisien qui aime sa nièce s'est déguisé en paysan et veut se louer chez lui pour la vendange. « Combien voulez-vous gagner par jour, s'il vous plaît ? Queuque bonne mine que vous ayez, je ne veux pas bailler un sou davantage, je vous en avertis ; la mine ne sert de rien en vendange ; et les parsonnes qui ont la meilleure façon ne sont pas toujours ceux qui faisont le plus de besogne.. La grange est grande,

(1) Le Moulin de Javelle, 4.

j'ons do la paille fraîche. Les nuits sont un tantinet froides: mais quand j'aurons bien bu, jaurons la poitrine chaude, c'est le plus principal, n'est-ce pas(l) ? »

Trois autres Lucas sont surtout finauds et amoureux d'argent. L'un surveille, et non gratuitement, la pupille de M. Bernard : Je n'ai pas le temps de m'amuser, je m'en cours dire queuque chose que j'ai vu : car je lui dis tout, comme vous savez : c'est ce qui fait que je sommes si bons amis (2). »

— 11 faut avouer qu'il a par endroits un peu trop d'esprit : -< Si on me voyait dans un beau carrosse, qu'est-ce qui croirait que j'ai été paysan '] Je ïiemen souviendrais morgue peut-être pas moi-même (3). »

— Un second Lucas a reçu 15 pistoles de Léandre, qui s'est déguisé en gargon jardinier pour se rapprocher de M''" Lucile Dubuisson. Mais Lucas a la conscience tourmentée. Il s'en confesse au valet de Léandre : « Vous m'avez baillé 15 pistoles pour ne pas dire que c'est votre maître qui est ici, et son père en promet 30 à sti qui li dira où il est. Je me fais comme ça des scrupules. Je ne saurais sarvir sti-ci sans tromper sti-là, voyez-vous, et j'ai dans l'imagination que ce serait blesser ma conscience si je ne sarvais pas sti qui promet le plus au préjudice de sti qui baille le moins. (Trop d'esprit, Lucas!)

— Voyez-vous, ce n'est pas pour me vanter, mais je sis un drôle qui aime bian l'argent, je vous en avertis (4). » — Un détail plaisant et vrai : Lucas

(1) Les Vendanges, 2.

(2) Le Tuteur, 2.

(4) Le Galant Jardinier, 7.

fait riiomme supérieur devant sa femme, qui Tadmire naïvement. Il a entre les mains un billet de Léandre : « Tiens, Mathurine, que je te montre : tout ce qui estblanc, vois-tu, c'est le papier, et tout ce qui est noir, c'est les lettres. — Tre'dame, Lucas, tu sais déjà lire (1) 1 » — Un troisième Lucas est venu à Paris (( pour voir un peu le monde, tâcher de s'y fourrer et de faire fortune comme les autres, s'il peut. » Claudine lui fait la leron : « M. Trapolin n'était qu'un paysan comme toi il y a cinq ou six ans, quand son parrain le lit venir à Paris : mais il sait écrire, aussi est-il devenu riche i2). » — « EIi, que sais-tu faire ? lui demande M"*" Suzon. As-tu appris par exemple.. Oh ! palsanguienne, non, je ne sais rian par apprentissage... Mais pour en cas de ce qui ne s'apprend point, j'ai une routine (3) ! «Voilà bien, cette fois, le tour de la plaisanterie campagnarde.

Il manque à ces agréables esquisses de paysans une situation qui donne à leur rôle de la variété et du relief comique. C'est par là que le paysan Thibaiit du C/tarirari, est plus intéressant que ses compères. Thibaut est un gaillard intelligent et roué, quia du sang bourgeois dans les veines. « C'est un procureur, comme vous savez, que le mari de défunt ma marraine. Il était enragé de ce que sa femme avait un tilleul quelle aimait tant... Oui, mais il n'osait rian dire ; car de son côté il avait itou une petite lilleule, et ils ne saviont tous deux rian de ça quand ils s'épousirent... Oh! dame, sitôt qu'ils furent mari et

(1) Le Galant Jardinier, 5.

(2) Les Agioteurs, I, 1.

femme, le parrain lit sottement venir la filleule, la marraine fit bravementvenir le filleul ; chacun le sian, ce n'est pas trop, n'est-ce pas? La marraine est morte, le parrain m'a fait paysan et il a fait sa iilleule madame (1). » Mais Thibaut n'est pas trop à plaindre non plus : « J'ai bian rencontré ; je sommes heureux, lions autres filleuls. Je me suis faille jardinier d\me vieille madame, qui a pris une si bonne amitié pour moi que c'est la plus grande piquié du monde (2). » La situation de Thibaut ne laisse pas de devenir embarrassante. M'"'' Loricat veut l'épousera toute force : « Je l'y avau pourtant offert qu aile ne ut è pousit pm ; mais j'ai biau dire, aile n'en veut, morgue pas démordre (3). » Il est certainement flatté des oflres de sa bourgeoise, mais il n'est pas ébloui. 11 craint le ridicule : un charivari se prépare dans le village, et son bon sens suflirait à le mettre en garde. « Tenez, à la franquette, je nous déhonorons tous deux, madame Loricat et moi, chacun à sa manière; aile moi, parce qu'aile est vieille ; moi aile, parce que je ne sis qu'un paysan (i). » Non qu'il se croie indigne de la bonne dame: il sait ce qu'il vaut, etn'oublie point que c'est la bourgeoise qui a fait les avances : « Dans le fond il y va plus du mien que du sien, car, fatigué, je vaux mieux qu'aile, oui, et aile le sait bian, c'est aile qui me recherche (o). » Cependant ne craignez point qu'il la décourage tout à fait. Elle est vieille, mais elle est riche. Il emploie à ne dire ni oui ni non toutes les ressources d'esprit d'un paysan

(1) Le Charivari, 6.

(2) Id., id.

(4) Id., 14.

(5)/d., id.

normand. Il sent ([ii il a barre sur elle et use de ses avantages. Il entend poser ses conditions avant la noce et rester le maître après. Balourd et finaud, un peu embarrassé de son rôle d'homme aimé pour luimême, mais affectant pi us de gène qu'il n'en éprouve, enchanté dans le fond, et laissant entrevoir, parmi ses hésitations qu'il prolonge à dessein, un sourire satisfait et sournois, ce beau gars de jardinier, qui se fait prier pour que sa bourgeoise l'enrichisse, nous semble le personnage le mieux venu et le plus complet de cette galerie de paysans. Bon sens têtu, sécheresse du cœur, esprit de prudence et de défiance qui se traduit par un luxe de détours inutiles dans la conduite et dans le langage ; avec cela un air de bonhomie et de naïveté savoureuse : Thibaut réunit bien les principaux traits du type campagnard tel qu'on a coutume de le concevoir, — et animés celte fois par l'intérêt d'une situation plaisante.

Quant à l'idiome des paysans de Dancourl, il n'y a pas lieu d'en suspecter la vérité. C'est celui des paysans de Don Juan^ un peu corrigé et plus voisin du langage de la ville. Aujourd'hui encore, c'est celui des paysans de l'Ile-de-France et de la Touraine, sauf quelques détails : ils n'emploient plus a morgue » ni « tatigué », ni le passé défini, correct ou non. (Les paysans de Marivaux prodigueront en oulre l'imparfait du subjonctif.)

Les paysans de IJancourl font un peu songer à ceux de notre théâtre, par exemple aux « bons villageois » de M. Sardou. Les uns et les autres ont, comme cela devait être, un fond commun ; prudence sournoise, rapacité, hostilité ou défiance naturelle à l'endroit des citadins. Mais le type s'est passablement compliqué (comme d'autres qu'on a vus) par le change-

ment de Tétat politique et social. Ils sont électeurs, conseillers municipaux, réparLileurs, pompiers, lisent les journaux, sont aussi riches qne les l)ourgeois, seront bourgeois demain. Outre des ambitions plus variées, ils ont àl'occasion ce que ne pouvaient avoir les paysans de l'ancien régime : le sentiment jaloux de l'égalité, la conviction « qu'un homme en vaut un autre», et par suite, une autre attitude, devant les classes supérieures. Il y a, si l'on veut, quelque chose de cela dans le cri d'un magister qui est en même temps collecteur : » Ce que je ferons ? Il n'est, morgue, pas plus gentilhomme que nous : je sis collecteur, moi, Dieu marci, cette année : palsanguienne, j'aurai le plaisir de mettre le nouveau seigneur à la taille (1). » Germe d'esprit démocratique, que le sutîrage universel et le reste ont singulièrement développé. Je doute qu'on puisse trouver quelque part intacts, dans l'Ile-de-France et dans les provinces environnantes, les Biaises et les Lucas du vieux répertoire.

Il est encore une autre sorte de paysans qu'il était réservé à ce siècle de curiosité et d'imagination sympathiqu(^ d'introduire dans la littérature. Nos classiques n'ont connu que le paysan de la banlieue, exploiteur du Parisien, ou le paysan de bergerie et d'opéra-comique. Le sentiment de la nature a conduit à étudier et à mieux comprendre le paysan, surtout celui qui vit loin de Paris, dans les provinces qui ont gardé l'originalité de leurs mœurs. On a senti ce qu'il y a de grandeur ou de poésie dans sa simplicité, dans sa patience, dans sa communion avec la terre ; on a goûté les lenteurs, les archaïsmes, les images, la saveur de terroir de sa langue colorée ;

(1) Les Vacances, 1.

on a et»' frappé de la profondeur et de la ténacité tranquille de ses sentiments et de ses passions ; et l'on a écrit sous forme de romans, puis transporté au théâtre, comme qui dirait des idylles vraies oii les paysans de France apparaissaient comme des héros de FOdyssée. — On a même renchéri ; et dans des pays plus âpres, mieux défendus contre les bienfails et les affadissements de la civilisation, on a découvert des paysans tragiques, des natures toutes primitives à passions sauvages, pour qui Ion a créé une langue spéciale, bizarre, irritante à force d'être naïve, concrète, archaïque, et de serrer de près les patois locaux (1). — Nous ne pouvions tant demander à Dancourt.

§ ^- Autres Types.

Tels sont les groupes les plus considérables dans ce monde bruyant et bariolé. Quelques autres types ne figurent que dans un petit nombre de pièces. On peut citer ces comparses au hasard : un peu de désordre ne messied pas dans la revue d'un théâtre remarquable par le pèle-mèle des allants et venants.

Voici les officiers, fringants, l'air vainqueur, souvent brutaux, — adorés des dames. — Les badauds de Paris viennent les voir manœuvrer. Ils font se pâmer les bourgeoises : « Ah ! la charmante chose, la magnifique chose qu'une armée ! Le délicieux séjour que celui d'un camp !... On ne doit plus se

(1) Ex. ; Le Chevrier de F. Fabue.

soucier de mourir quand ou a vu cela. Pour moi, je ne me sens pas, je suis ravie, je me meurs de plaisir, je me meurs de plaisir (1). » — Ils paient peu leurs dettes, et rossent inéme leurs créanciers, — par mégarde, comme l'explique M. Valentin : « C'est une méprise... Cet aidc-major-là est un de mes amis, et qui me doit de l'argent même ; il ne me voyait que par le dos quand il me frappait : dès que j'ai retourné le visage et qu'il m'a reconnu, il s'est mis à rire comme un fou, il n'était pas du tout fâché contre moi ^2^ ». L'hiver est leur meilleur temps. Ils trouvent chez des dames charitables toutes les commodités de la vie : bonne table, bon équipage, crédit chez les marchands, bourse bien garnie. Au printemps ils décampent, — sans épouser (3). « Le mariage est une espèce de conclusion qu'on ne connaît point parmi les troupes, et la plupart des jolies femmes ne s'embarrassent pas de le supprimer (4). » — Eux partis, les femmes faciles s'arrangent comme elles peuvent ; c'est leur morte saison, cela s'appelle « l'été des coquettes ». — Par où prennent-ils les cœurs ? Par la fascination de l'uniforme sans doute, et parla hardiesse conquérante de leurs façons. — Le plus tapageur et le plus fendant, c'est cette « culotte de peau » de Maugrebleu, fils de M. Grimaudin, le nouveau seigneur du village, dans les Vacances. Il arrive sur la scène entre deux vins, avec Glitandre, son capitaine, reconnaît sa sœur, apprend qu'elle est aimée de Glitandre. « Votre capitaine va devenir votre beau-frère, lui dit M""" Laroche. — Il va le

(1) Les Curieux de Compiègne, 9.

(3) La Foire de Bezons, 14.

i^) Id., id.

devenir ? ne Test-il pas déjà ? demande délicatement MaugTebleu. 11 ne faut pas que je sache rien de ça, au moins, je vous en assure, car je suis un brutal. » — Puis il se ravise : Clitandre est le neveu de l'ancien propriétaire du château et pourrait chercher chicane à M. Grimaudin. « Oh ! fait Maugrebleu, ces choses s'accommoderont, je vois bien cela : l'acquisition demeurera à mon père, et ma sœur servira de pot-de-vin. Pourvu que je trouve aussi mon petit compte dans ce marché-là, moi ! — Clitandre : Vous l'y trouverez. Ma lieutenance est vacante, je vous la donne. — Bon, tant mieux, grand merci, beau-frère : il n'est, morbleu, rien tel pour faire fortune que le canal des femmes : et combien de grands officiers seraient très subalternes s'ils n'avaient eu de jolies sœurs et de jolies cousines (1) ». — Tambour battant il marie sa sœur au capitaine malgré M. Grimaudin. « Tu es lieutenant de cavalerie? — Et vous seigneur de paroisse ? Vous vous poussez dans la robe, je me pousse dans l'épée, ma sœur se pousse... baste, elle fait aussi fortune à l'heure qu'il est... mon capitaine l'épouse, je la lui ai donnée en mariage ; l'aumônier du régiment, qui est ici, va faire la cérémonie. — Mais j'ai promis ma fille à monsieur que voilà (au grefiier), moi ! - — A ce visage-là ? Cet animal-là serait mon beau-frère ? Je n'en voudrais, morbleu, pas pour mon palefrenier (2) ». — Pour calmer M. Grimaudin, il l'arme chevalier par plaisanterie : (( Voilà mon ceinturon, mon épée, et mon plumet par-dessus le marché... Mon capitaine fera aussi ma sœur chevalière, il lui donnera tantôt l'ac-

(1) Les Vacances, 19.

colade (1) ». Et rrraii! Ivrognerie; jurons, facéties de haut goût, mépris du « civil », inconscience morale, l'air bon enfant sur le tout, — Maugrebleu est un parfait soudard comme il devait y en avoir beaucoup dans l'armée de l'ancien régime, étant donné le mode de recrutement. Je pense que Dancourt aie premier mis sur la scène cette trogne authentique.

Voici par contre, indiqués d'un trait fugitif, les petits-collets, les abbés musqués qui papillonnent autour des dames. L'abbé Chèvrepied vient d'arrêter son carrosse devant la porte d'Angélique : Lisette l'a vu par la fenêtre et s'égaie sur son compte. (•■ Taistoi donc, il va venir. — Bon, bon. Madame, avant qu'il ait consulté son petit miroir de poche, mordu ses lèvres, arrangé les boucles de sa perruque et pris l'avis de tous ses laquais sur sa parure, il en a pour un bon quart d'heure sur l'escalier (2) ». Il arrive enfin, dans un costume intermédiaire entre celui des bénéficiaires et celui des hommes d'épée, en justaucorps violet-bleu, veste brodée, dentelles de Matines, — et poudré de poudre de Chypre. — Angélique manie ses dentelles. Lisette le raille sur sa toilette. Il répond doucement. 11 est discret, discret, — gentil, gentil. Il s'insinue, il interroge onctueusement, il appelle Angélique « mes beaux yeux, mes beaux sourcils, ma belle reine ». — « Vos sentiments sont impénétrables. Madame : on ne sait jamais comme on est avec vous. — Est-il si difhcile de vous en apercevoir ? et ne voyez-vous pas que vous y êtes autant bien qu'une personne de votre caractère y doit être ? — Une personne de mon caractère ? Ah !

(1) Les Vacances, 23.

(2) L'Eté des coquettes, 9.

Madame, je n'ai point encore de caractère (1) ». — C'est ce qui permet à un autre abbé d'aller à la foire de Bezons en compagnie de Cidalise, d'une fille d'opéra et d'un notaire. « En sortant du bac, raconte Cidalise, cinq ou six femmes à bonnes fortunes se sont emparées de M. l'abbé ; à cinquante pas plus loin un gros d'ivrognes a accosté la tille d'opéra, et M. le notaire est ici proche en atïaire sérieuse (2)... »

Ecoutez les cris des marchands et des marchandes de la foire Saint-Germain :

M"'^ Mousset (naguère marquise de la Papelardière au Marais) : « De belles robes de chambre, Messieurs ? des étoffes de la Chine ? des bonnets à la bénéficiaire ? des déshabillés à bonnes fortunes ? Voyez-ici, Mesdames ! »

Mimi : « Des rubans d'or ? des tabliers ? des tichus ? de belles écharpes. Messieurs ? »

Manon (en Turque) : « Marchandises du Levant, Messieurs ? eaux de senteur de Constantinople ? baume de Perse ? mastic pour les trous de petite vérole ? ciment pour récrépir les visages ? Nous avons tout ce qu'il vous faut, Mesdames. »

Lorange (vêtu en Arménien, naguère chevalier de Gourdin villiers et la coqueluche de la rue Sainte- Avoye) : « Café, thé, chocolat? vin de Saint-Laurent? vin de la Ciotat? vin de Canarie (3) ? »

C'est, si l'on veut, le même Lorange qui, devenu traiteur, va chercher son vin de Bourgogne par delà Etampes et prend son vin de Champagne à Suresnes (i), où il s'est lié sans doute avec maître Foret, un brave

(1) L'Été des coquettes, 10.

(2) La Foire de Bezons, 5.

(3) La Foire Saint-Germain. 1.

(4) Les Vendanges de Suresnes, 7-

marchand de vin qui nous révt^le les secrets du métier : (( ... Depuis trois ou quatre ans, dlntelligence avec les vignerons et les courtiers, nous y mettions un prix fort haut, dont on nous donnait des contrelettres... Ce prix servait de règle au bourgeois délicat et au riche gourmet ; chacun se pressait d'en avoir... et nous ne perdions pas, nous autres (1).

Non loin, Topérateur Barry fait son boniment, qui est plein de verve et assez pareil à ceux des charlatans d'aujourd'hui, et fait savoir au public que, les acteurs du Théâtre-Français étant à Fontainebleau, il va lui donner la comédie (2). — Puis nous sommes chez le libraire Guillaumin, correspondant de la Gazette de HoUande. Rien de frappant dans cette réduction du Mercure galant, sinon peut-être le rôle grandissant des « annonces ». Angélique fait annoncer par la Gazette qu'elle se marie, pour forcer son amoureux Clitandre à se déclarer ; la comtesse, qu'elle est mariée et grosse, afin de faire enrager sa famille ; Robichon, qu'il est trompé par sa femme et qu'il la fait cloîtrer, pour que l'histoire serve de leçon aux coquettes ; la marquise, qu'elle promet trente pistoles à qui pourra lui donner des nouvelles du chevalier Dubartas, son amant (3).

Voici des hobereaux, rustiques et crasseux, des espèces de sauvages qui mènent dans leur gentilhommière délabrée une vie de paysans et de chasseurs ; d'ailleurs , d'autant plus orgueilleusement juchés sur leur noblesse indigente ; dédaigneux et jaloux des bourgeois qui achètent terres, châteaux et

(1) V Impromptu de Snresnes, 6.

(2) L'Opérateur Barry, prologue.

{3) La Gazette .

titres. Ils sont venus voir M. Bernard à sa maison de campagne. « La maison est assez agréable, leur dit Dorante. — Eh ! à qui le dites-vous ? Cette maisonci devrait être à moi, et c'est feu mon grand-père qui l'avait vendue au père de celui qui l'a vendue à monsieur votre père (1). » — L'un d'eux ne veut pas se débotter parce qu'il est botté à cru : sa botte lui tient la jambe fraîche, « et il n'y a rien de meilleur en été. » Ils attendent d'autres hobereaux qui n'arriveront d'une bonne heure, « parce que, comme leurs juments sont pleines, ils n'ont jamais voulu les faire galoper. »

Voici des dadais qui s'appliquent à(( faire la fête » et qui, pour se donner l'air d'être « dans le mouvement » , lâchent d'un air bête des confidences énormes. — « Oh ! dit Ganivet, je veux devenir courtisan, j'épouserai quelque courtisane, belle et de qualité ; c'est le moyen de parvenir, n'est-ce pas?... Eh 1 tenez, ma mère me l'a toujours dit que je ferais fortune par les femmes... Elle avait fait fortune par les hommes, elle... Ah! si mon père l'avait laissée faire, je serais encore bien plus de qualité que je ne suis... — Finette : Et vous faisiez de belles galopades, je pense ? — Oh ! je vous en réponds ; à Charenton, à Saint-Cloud, à Vincennes, à Charonne, et toujours avec des femmes de qualité et en carrosse, da, et je m'enivrais à ces parties-là, je m'enivrais ! Oli ! cela forme bien l'esprit d'un jeune homme (2) ! » Dandinet est à peu près de la même force ; « Le père veut que je prenne une charge à la cour, parce qu'ils m'ont toujours fait appeler le

(1) La Maison de campagne, 29.

(2) Le Moulin de Javelle, 33

marquis à la maison et au collège... Et la mr^re, elle, veut que je sois de robe, parce que j'ai étudié ; mais je n'ai rien appris, je serais un plaisant juge. — Durillon : Pourquoi non? avec un habile secrétaire et de la protection, quelque bonne alliance.. — ïrapolin : Mais à quoi votre penchant vous porte-t-il, vous, monsieur le marquis ? — Dandinet : A ne rien faire, monsieur Trapolin (1). »

Voici une bonne 16 te de maître à danser qui a le respect de son art. Il fait les commissions galantes ; il a montré la sarabande au petit chien de M""' la maréchale ; mais il ne veut pas donner de leçons à un louis par mois : question de dignité (2). — De même le maître de chant se charge de billets doux pour les filles ; mais une de ses élèves ne veut apprendre que des airs d'opéra : il ne lui montrera point: question d'amour-propre : « ... De quoi me servirait donc l'heureux génie que le ciel ma donné pour la composition (3) ? »

Voici un joyeux ivrogne, Kerpinot, qui traîne de guinguette en guinguette une veuve encore fraîche, jYjrae Penterelle. Il y a entre eux une difhculté : l'amour de Kerpinot est une passion qui est la suite d'une autre: il ne veut épouser M""" Penterelle que les soirs, et madame ne veut l'épouser que les matins. Celane sera pas difficile à accommoder, lui dit laFolie. Passez ici la nuit à table.. Comme vous ne vous serez point couchés, le matin vous tiendra lieu de soir, et voilà la difliculté levée. — Oui, mais, reprend Kerpinot, ce matin paraîtra aussi le soir à ^[me Penterelle ; c'est une délicate qui veut qu'on

(1) Les Agioteurs, III, 9.

(2) La Femme d'intrigues, I, 4.

(3) Id., I, 5.

réponse de sens froid ; cela ne se peut pas, ce n'est pas la manière de ce pays, comme vous savez (1). »

Voici un ancien « cornard » sans le savoir, qui pourtant a conservé des doutes, et qui, pour se rassurer sur la vertu de sa femme défunte, veille sur celle de sa belle-sœur, meunière et veuve. « Car, voyezvous, j'ai de l'honneur, et je sis, pour Tâme du défunt, presque aussi jaloux de ma belle-sœur que je lai jamais été de ma femme Margot pendant quelle était au monde ; et je ne l'étais pas mal, comme vous savez. — Le bailli : Vous ne l'étiez que trop, et vous aviez quelquefois des emportements... — Oh ! pargué, je ne l'ai rossée qu'une fois, mais je la rossis bien, et dans le fond j'avais tort, au moins n'allez pas croire que j'avais raison (2) ! »

Je pourrais prolonger l'énumération. On voitquelle riche variété de personnages otïre ce tht'àtre, trop morcelé par malheur, trop pareil à un kaléidoscope, et où manquent des fables suivies et des actions originales.

§ 10 Les Comédies en vers et les comédies d'imagination.

Nous ne parlerons que pour mémoire des comédies en vers de Dancourt. Il excelle surtout dans l'observation extérieure des mœurs, des modes, des manies contemporaines. A ce genre d'observation familière et courante et qui appelle la prose, se prête naturellement le cadre du vaudeville en un

(l) V Impromptu de Sarexnes, 14.

2) Les Trois Cousines, I, '.i.

acte. — A versifier durant cinq actes, tout le talent, toute la verve de Dancourt s'évanouit. — Au fond, je crois bien que la prose est le vrai langage de la comédie chez les modernes, et qu'elle n'a gardé (trop longtemps) l'habitude de parler en vers qu'en souvenir de ses antiques origines et par respect de la tradition. Tout au moins, peut-on dire que la forme du vers convient seulement aux sujets qui ont quelque chose de poétique ou d'indéterminé dans le temps, ou aux comédies de caractères, à celles dont les types, à la fois très vivants et très généraux, ont de la grandeur ; ou bien enfin à celles dont la fable est très sérieuse et presque tragique. Encore la prose y pourrait-elle suffire ; et elle permet un surcroît de détails familiers qui n'est point à dédaigner. — Or, parmi les comédies en vers de Dancourt, il y en a deux dont la donnée ne réclamait pas du tout la forme du vers, — et deux autres auxquelles cette forme convenait assez bien, mais qui se trouvent être, comme les premières, médiocrement rimées.

Les Enfants de Paris sont en vers libres. L'action rappelle celle de Y Avare. C'est un père usurier, qui est rival de son fils, qui veut faire enfermer l'un et cloîtrer l'autre. 11 est dupé, bien entendu. — Dancourt, ennuyé par la rime, a perdu le naturel et la vivacité de son style et son espèce de réalisme léger, — et ne nous offre rien qui compense ces pertes.

De même dans Madame Artus. Le sujet rappelle Tartufe. M'"*^ Argante, une bourgeoise avare et dure (cf. Orgon), est dominée par M'"'" Artus, une intrigante hypocrite fcf. Tartufe). Pour ne retenir que Fessentiel de l'action, inutilement compliquée et chargée de longueurs, M'"'' Artus, qui a jeté son dévolu sur le fils de la maison, est mystifiée et démas-

quée par un notairo trop malin. — Comme nous sommes fort ami de Dancourt, nous citerons deux courts passages : un qui nous découvre dans une mode du temps un commencement d "amour de la campagne :

J'aime leau.

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