M., II
2'" partie, chap. 42,43, 44,45, 47, 51, 53). Ce n'est donc qu'une suite de tableaux. Dancourt a substitué (pourquoi ?) d'autres litiges à ceux qui, dans Cervantes, sont soumis à Sancho : il n'a gardé que le dernier (celui du pont). — 11 a un peu gâté la figure de don Quichotte en lui prêtant des discours de matamore, u Don Guichot », comme il l'appelle, cherche dans l'histoire un héros à proposer en exemple à Sancho, et ne trouve que lui-même. Cette addition n'est pas heureuse. Le chevalier de la Manche est autre chose qu'un tranche-montagne : dans le texte espagnol il ne parle jamais qu'avec respect et vénération desgrands chevaliers d'autrefois, et s'il espère égaler leurs exploits, ce n'est qu'avec l'aide de la bonté divine. — Enlin, Dancourt a voulu intéresser plus directement don Quichotte à l'action en supposant que Dulcinée du Toboso sera désenchantée lorsque Sancho sera las de son gouvernement.
L'esprit du temps s'entrevoit dans quelques .passages qui appartiennent à Dancourt. Par exemple, don Quichotte dit à Sancho :
Protège la justice Et surtout garde-toi de vendre aucun office (1).
Puis il lui recommande les hommes de lettres :
Estime les savants, fais-le.ur part de ta gloire : Tout ce qu'on fait de bien par eux vit dans l'histoire ; Pour eux sont les grandeurs de la terre et des cieux, Et ce sont des agents entre nous et les dieux. Soumets tous tes desseins à leur docte censure, Ecoute leurs discours et lis leurs écritures (2).
(1) Sancho Pança, II, 1.
(2)W.. id.
. Le héros do Cervantes disait simplement à son écuyer : « Ne rends point beaucoup d'ordonnances, ou si tu en fais, tâche qu'elles soient bonnes et surtout qu'on les observe. Les lois qui ne sont pas observe'es sont comme si elles n'existaient pas (1). » Voici comment traduit Dancourt (c'est Sanclio qui parle) :
Il ne faut point de lois qui ne soient nécessaires,
Les plus heureux Etats sont ceux qui n'en ont guères.
En suivant une loi, dites-moi quel moyen.
Docteur, de bien juger, quand la loi ne vaut rien (2).
La Trahison punie est un drame dans la manière espagnole (cf. le Festin de Pierre). Léonor a trois amoureux : don Garcie, qu'elle aime ; don Juan, que son père veut lui faire e'pouser, et don André', un roué, un viveur sans sci^ipules. — Don Juan, forcé de partir en voyage, charge don Andné,dontil ignore les sentiments, de surveiller don Garcie... Don André, don Garcie et don Juan, revenu à l'improviste, se trouvent à la fois, la nuit, chez Léonor... Don Juan découvre que don André le trahit, qu'il était là pour son compte.. A la fin, ce scélérat de don André est tué par des spadassins qu'il avait luimême apostés pour assassiner ses deux rivaux. — La pièce serait intéressante, n'étaient des longueurs et des complications qui fatiguent. — Il va là un mélange de comique et de tragique qui est bien antérieur au romantisme, et dont on trouve des exemples à toutes les époques de notre théâtre. Seulement nos pères aimaient mieux autre chose. Les romantiques n'y ont ajouté que le lyrisme, l'éclat
(1) Don Quichotte, partie II, chap. li.
(2) Sancho Pança, III, 6.
du style et ce qu'ils appelaient la couleur locale. C'en est bien assez sur la partie la moins curieuse de l'œuvre de Uancourt. Jai hâte d'arriver à une autre comédie en vers, mais d'un genre différent, charmante, celle-là, très spirituelle, et même par exception, très joliment versifiée. C'est Céphale et Procris, une comédie mythologique et galante dans le goût de V Amphitryon^ une de ces fantaisies coquettes où l'on trouve l'espèce de poésie dont la première moitié du XVlll^ siècle était capable. Ce n'est point, en effet, dans les odes de Lamotte ou J.-B. Rousseau que nous Tirons chercher. Plus tard, Jean- Jacques et Diderot seront poètes à leurs heures, — poètes en prose; car dans ce siècle de la philosophie les moins poètes sont encore ceux qui font des vers. Jusque-là, en l'absence du sentiment religieux, de l'amour de la nature, du rêve, de la tristesse et de toute passion profonde, ce que la littérature nous offre de plus approchant de la poésie, ce sont les finesses et les délicatesses de la galanterie, les petits drames de l'amour léger dans un cadre de pure imagination, dans le pays des dieux antiques, des fées ou des arlequins : compositions artificielles et gracieuses oii le piquant d'une allégorie morale relève ce que les mœurs de l'époque ont de plus exquis, où les souvenirs de la fable leur donnent un lointain qui les idéalise. Le charme est vif et singulier de reconnaître des contemporains dans des échappés de la mythologie, ou de l'histoire grecque, ou de la comédie italienne, ou dans les acteurs plus inconsistants encore d'une allégorie, — et d'entendre parler aux personnages les plus anciens ou les plus chimériques le langage le plus moderne. Cette veine d'ingénieuse poésie, on peut la suivre de la Psy-
ché de Corneille an Jo II ('/(/' 'de F l liie d Emile Aiigier, en passant par le Dnnocrite de Regnard et par les fantaisies de Marivaux, et l'on trouvera en chemin l'aimable badinage de Dancourt.
L'Aurore a enlevé Cépliale dont elle est amoureuse. Céphale est nouvellement marié et aime sa jeune femme Procris. Mais cela n'arrête point la déesse, comme l'explique un valet philosophe :
Peut-être elle ressent quelque petite honte
A débaucher ainsi, dans l'ardeur qui la dompte,
Un nouveau marié ? Cela n'est pas trop bien
Dans le fond : mais, au bout du compte, On n'est pas déesse pour inen.
Chez les mortels, à des bornes étroites La morale restreint ; mais les dieux ont leurs droits, Et la sévérité des lois N'est pas pour ceux qui les ont faites (1).
Céphale résiste d'abord assez bien à la déesse. Tandis que, provocante et un peu émue, elle lui déclare sa tendresse, il se confond en respects et lui promet des temples.
Céphale, quels dicours ! quelles promesses vaines I Vous me parlez d'encens, je vous parle d'amour (2).
Cependant Procris se désole, à ce que raconte Mercure :
Une jeune prude d'Athènes Que depuis peu de temps l'hymen tient dans ses chaînes Et qui se targue fort d'une austère vertu, Fait un vacarme affreux pour un mari perdu (3).
(1) Céphale et Procris, I, 2.
i2)/d.. I. 4. (3) Id., I, 7.
Procris, en quête de son époux, est arrivée dans le royaume de l'Aurore. Il est temps, car Céphale commence à chanceler.
En cédant à l'amour quel blâme je m attire ! Que ferai-je penser de moi ?
Et d'un pareil manque de foi Dans la Grèce que va-t-on dire ?
PHILACTE.
Ce n'est donc plus que sur ce qu'on dira, Seigneur, qu'à présent vous en êtes ?
Il lui reste pourtant de sérieux scrupules, et voici de quoi s'avise l'Aurore pour les lever :
Procris croit retrouver Céphale dans ces lieux ; Sous des traits diflerents qu'il paraisse à ses veux (1).
Elle change donc la hgiire de Céphale. Si, ainsi transformé, il se fait aimer de Procris, il n'aura aucune raison d'être plus constant que sa femme ni de repousser l'Aurore.