CÉPHALE
Et si je fais d'inutiles efforts?
PHILACTE.
Oh ! l'embarras pour vous sera plus grand alors (2).
(1) Cêphnic ri Procris, TT. 3.
(2) Id., id.
Mais, comme dit FMiilacte un peu après.
La princesse Procris, ou je m'y connais mal,
Ne sera pas inconsolable, Et sous de nouveaux traits devenu plus aimable, Géphale est pour lui-même un dangereux rival (1).
Tout se passe comme TAurore et Philacte l'ont prévu. Les scènes où Céphale, sous un visage d'emprunt, parvient à séduire sa propre femme, sont menées avec beaucoup d'art : l'évolution se fait par un mouvement insensible, par des gradations d'une délicatesse qu'avouerait Marivaux. — Je ne sais, mais peut-être le dénouement serait-il plus piquant (dplus vrai si Céphale, en séduisant sa femme, au lieu de se détacher d'elle, lui revenait par la jalousie et plantait là l'Aurore.
Comme dans Amphitryon^ parallèlement à la comédie des maîtres, se déroule celle des valets. Mêmes scènes entre Philacte, confident de Céphale, sa femme Dione et Callitée, suivante de l'Aurore, qu'entre les trois autres : mais ici, point de scrupules aristocratiques ni d'hésitations décentes : on y va rondement et non sans gouailleries. C'est comme l'accompagnement ironique de la romance de don Juan. Ecoute/ Dione :
Mon mari s est perdu, dit-on, avec le vôtre ;
Est-ce lui que je viens chercher?
Et pour le retrouver ai-je fait afficher?
Mon cœur est droit, mes intentions pures. Mon mari part sans m'en parler.
Il faut bien le laisser aller :
(1) Céphale el Procris, II, 9.
Nest-ilpas luailre du naénage ?
Suis-je en droit de le retenir?
Mais s'il lui prend un jour en gré de revenir, Je serai peut-être en voyage (1).
La Métempsycose des Amours est une fantaisie du même genre que Céphaleet Procris, mais moins bien venue et un peu languissante. Jupiter s'est déguisé en partisan pour séduire la bergère Corine. Mais Corineaimele berger Pliilène,et les Amours favorisent la fuite des deux amoureux. Surquoi Jupiter furieux prive les Amours de l'immortalité ; mais Flnconstance lui ayant inspiré de Tamour pour une autre fille, il revient sur son arrêt sans pourtant se parjurer. G^est ce qu'explique Tlnconstance :
Si les Amours ne sont plus immortels.
Us n'en auront pas moins leurs temples, leurs autels. Ils finiront sans cesser d'être...
Et, quand ils mourront dans un cœur.
Dans un autre à l'instant je les ferai renaître (2)...
Cet Olympe enjolivé est tout voisin du pays bleu des Arlequins. La comédie que donne l'opérateur Barry est une pure farce italienne. Les personnages sont : (iautier-Garguille ; Isabelle, sa fille ; Scapamonte, ca})itan, l'amoureux ; Mostelin, l'amant ; Zerbinette, l'entremetteuse ; Jodelel, le pitre. Enumérer les acteurs, c'est dire le sujet de la pièce. Théophile Gautier, dans le Capitaine Fracasse , a magistralement construit le prototype de ces vieilles histoires, éternelles et si charmantes. Triomphe de l'amour, de l'esprit, de la jeunesse et du printemps.
(1) Ccphale et Procris, II, 7.
(2) La Métempsycose des Amours, III, 9.
Bafoué le père avare et contrariant ! Bafotié le tranchemontajine insolent, emphatique et poltron ! Bafoués les fâcheux et les sots ! Morale : il n'y a que lamour qui vaille la peine de vivre, et tout réussit aux amoureux. Sur tout cela, des oripeaux, des paillons, de la poudre et des mouches ; un comique énorme et sans tiel, facile à saisir, car il est tout en hyperboles, et c'est le premier que comprennent et pratiquent les petits enfants ; et à côté de cela des tendresses ingénues en style un peu vieillot : comment cette histoire ne plairait-elle pas ! Dancourt Fa gracieusement contée après tant d'autres. — H y a surtout dans le rôle de Scapamonte des plaisanteries qui lui appartiennent, je crois, et qui sont parmi les meilleures dans le répertoire plusieurs fois séculaire du matamore traditionnel :
Scapamonte : « Je baise les pieds et les mains et tout ce qu'on peut baiser avec bienséance au bonhomme Gautier-(iarguille... J'ai le dessein de vous tuer à force de joie. — Garguille : Comment 1 me tuer à force de joie ? — Si vous en échappez, bonhomme, je vous tiens l'àme bien tenace. — Et qui pourrait me causer cet excès de plaisir ? — Votre bonne fortune. Vous m'avez plu, je vais devenir votre gendre. — Oh ! je ne mourrai point pour cela, ni ma fille non plus, je vous assure. — Sottise, bagatelle, vous déguisez. Je cours avertir mes parents et les prier du festin que je vous commande de commander (l). » — (' Mostelin : Vous n'échapperez pas, défendez-vous, ou je vous déshonorerai. — Scapamonte ; Oh ! cadédis, je vous en défie, je n'ai que trop d'honneur. On peut m'en ôter sans qu'il y pa-
(I) L (operateur Barry, 2.
raisse (1). » — « Gargiiille : Q.u"esl-ce donc que ceci? Que faites-vous là, seigneur Scapamonte ? — Scapamonte (à terre) : Je me promène (2). »
De la patrie de Colombine au royaume de Tallégorie, il n'y a qu'un pas. — Après tout un siècle de littérature psychologique, et dans une société affamée d'esprit, amoureuse des ing('niosités, l'allégorie morale (chère au moyen âge) pouvait j-ellourir. affinée. Ce genre de pièces n'émeut guère, mais il intéresse, il a des finesses et des intentions qu'on se sait bon gré de comprendre et de goûter. Les comédies allégoriques remplissent tout un grand coin du théâtre de Marivaux. En voici une (k^ Dancout, Lps Frps, qui est d'une lecture agréable, et qui, par surcroit, contient à peu près toute la philosophie de son théâtre et de son temps. C'est la mise en action du vieux précepte épicurien : Rien do trop : rsf modus in rehiis.
La parfaite raison fuit toute extrémité. Et veut que Ion soit sage avec sobriété.
La princesse Inégilde, élevée par la fée de hi sagesse, se lasse de la sagesse ; et Cléonide, élevée par la fée des plaisirs, se lasse des plaisirs. Conclusion : on voulait marier Inégilde au sage iVstibel, prince de l'Ile inconnue, et Cléonide au frivole Zirphilin, prince de l'Ile fortunée ; les deux tilles échangent leurs prétendus. — Et quelle est donc la fée intermédiaire entre celle de la sagesse et celle des plaisirs? C'est la fée de la raison. On est prié de ne pas confondre la raison et la sagesse (ce qui signilie apparemment que la sagesse n'est pas toujours raison-
(l) L'Opérateur Barry, 15.
(2)id.,16.
nable) : voilà une distinction qui est bien du temps. — u C'est la plus sage et la plus vertueuse fée, dit le roi Astur en parlant de la fée de la sagesse ; mais, en revanche, c'est bien la plus emportée et la plus violente... Elle me fait quelquefois trembler, et je, la trouve encore plus méchante et plus acariâtre que feu ma femme (la fée de la raison) : aussi feu ma femme n'était pas si sage et si vertueuse que celle-ci (1). »
Ce roi Astur, soit dit en passant, a déjà quelque chose de la bonhomie de nos rois d'opérette. « Ma lille est perdue, dit-il quelque part; on nous la ramènera quelqu'un de ces jours ; tout ce que je |)uis, c'est de la faire chercher moi-même dans toute l'étendue de mes Etats. Viens, Darinel, comme ils ne sont pas grands, la visite en sera bientôt faite (2). »
Le fou Darinel, est naturellement le philosophe de la pièce. » Je te fais don d'être sage, lui dit Mélisende, la fée de la sagesse. — Darinel : dispensezmoi donc du ridicule de le trop paraître. — Mélisende: Ce sera comme tu le souhaites. — Blandonie, fée des plaisirs ; Et moi, je te rendrai le plus voluptueux de tous les hommes. — Darinel : A la bonne heure ; mais donnez-moi l'art de le bien cacher ; cela est de conséquence. — Voilà qui est fai t, je te l'accorde. — Je m'en vais être un joli garçon, sage et voluptueux tout ensemble. Eh bien, tenez, il y a des imbéciles qui s'imaginent que c(da est incompatible : bagatelle ! il n'y a que manière de bien tourner les choses (3). »
C'est la morale du Temple, c'est la morale de Sceaux ; c'est l'idéal de vie des honnêtes gens pendant une bonne moitié du xviu" siècle.
(1) Les Fées, II, 4.