‹ La comédie après Molière et le théatre de DancourtChapitre 29 sur 32 · III · texte numérisé non relu

III

(3) /ci., l, 3.

La Philosophie. — Le Dialogue. — L"Ai;tion. — Conclusion.

L'absence d'action dramatique dans la plupart des comédies de Dancourt n'empêche point les personnages de développer une activité singulière. Je ne sais pas de théâtre où l'on s'amuse plus furieusement.

Entrez chez M"'" Simon. Ils sont toujours dix àtable, et pour divertir la veuve et la consoler de la perte de son mari, (( ils fessent son Champagne à la santé du mort ». On chasse aux llambeaux. On fait réveillon au cabaret en sortant du bal. On se couche vers neuf heures du matin et l'on se lève vers quatre heures d^ l'après-midi. Ou cause sans nulle bégueulerie ; c'est déjà le joli débraillé des conversations de chez d'Holbach (1). (Cf. Diderot, lettres à M"« Voilant.) — Le major a une petite femme que la présidente voudrait connaître, une innocente, à ce que l'on dit, une petite créature qui ne sait pas le monde et qui n'ose regarder un homme sans rougir. « C'est une marque qu'elle y entend finesse », dit M""" Simon. Et, enetfet, le major la retrouve dans un bal masqué au bras du président. INIais le major est de bonne composition, et aussi la présidente : « La petite personne est fort jolie, dit-elle ; allez, allez, monsieur le président, je vous pardonne (2). »

, (1) Le Second chapitre du Diable boiteux, 1,2. 3, (2 /ci., 11,4.

Et l'on ne s'amuse pas moins à la foire de Bezons. C'est là que les petites femmes de Paris se fournissent pour l'automne en attendant le retour des officiers en campagne. « Il y a, dit lOlive, des foires pour les chevaux et les bètes à cornes : il est bien juste qu'il y en ait pour les soupirants. Les dames qui veulent faire emplettes viennent ici dans la prairie voir danser, gambader, trotter, galoper ce qu'il y a de jeunes gens ; et quand il s'en trouve quelqu'un beau, bien fait et de bonne mine... Je me donne au diable, je l'ai échappé belle, moi qui vous parle ; lajDonne marchandise est défaîte en ce paysci ,1). » — Le bac a chaviré ; les petites femmes sont tombées dans l'eau ; le chevalier est en quête de manteaux pour les envelopper en attendant que leurs habits sèchent: « Allons, vite, votre manteau, monsieur l'abbé... la petite personne qui s'en servira mérite bien qu'on lui fasse plaisir ; elle est d'humeur reconnaissante, et tu ne seras point fâché de l'avoir obligée. — L'abbé : Mon caractère m'oblige à être charitable, il n'y a pas moyen de m'en défendre (2). »

Et comme on s'amuse à la foire Saint-Germain ! Il s'y vend un peu de tout, et la morale y est joyeuse. Ecoutez ce bout de négociation. M"" Mousset : « Mais son mariage est conclu avec un autre. — Le Breton : Cela n'est rien , mon enfant , mon maître n'est pas scrupuleux : il l'épousera en secondes noces avant qu'elle soit veuve (3). » — « Je m'explique, Madame, dit de son côté le chevalier, entendons-nous de grâce. Pour épouser, il faut connaître, et nous ne nous connaissons pas encore. En attendant le con-

(1) La Foire de Be:ons, 12.

(3) La Foire Saint-Germain, 17.

trat de mariag'e, ne peiiL-on faire un bail de cœur à certaines clauses (1)? » — M"'' de Kermonin, se voyant trompée par le financier Farfadet, est prise de vapeurs ; et les plaisanleries grasses d'aller leur train : « Je me donne au diable, fait l'Olive, si ce sont des vapeurs. C'est une lille qui va devenir mère, ne vous y trompez pas... Tachez de reporter cela jusque chez vous, Mademoiselle, courage ! » — Elle avance sur son temps, cette M"'' de Kermonin (qui s'appelle tout bonnement Nicole et qui est la sœur d'un laquais) : elle donne déjà aux hommes les petits noms que les petits journaux mettent dans la bouche de nos contemporaines : « Tu croyais donc me jouer impunément, vieux singe (2). »

Et aux fêtes nocturnes du Cours, c'est encore là qu'on s'amuse ! Cyno'dor, le diable de la danse, préside au bal masqué. Un y prend des grisettes pour des dames de consétjuence et des bourgeois pour des seigneurs. Cela mêle et rapproche les classes. — Cynœdor conte une de ses- farces : « Je m'avisai, sur hi lin du bal, de dérober une mule à chaque dame (jui s'avisa de s'asseoir sur l'herbe; je les rendis ensuite à l'aventure ; la plupart des chaussures furent dépareillées, et cela lit faire de mauvaises conjectures (3). » — Le<( divertissement » rappelle en vers sautillants quelques autres menues histoires :

Assis près de sa femme, Uu avocat au Cours, Méconnaissant la dame, Lui conta ses amours.

(1) La Foire Saint-Germain, 25.

(3) Les Fêtes nocturnes tin Cours, 3.

Elle, pour profiter de son erreur extrême, En tire de l'argent

Comptant, Et le pauvre avocat,

Bien fat.

Se fît cocu lui même.

D'une aimable grisetle Certain vieux brocanteur Par contrat fît emplette Sans s'assurer du cœur.

L'exemple dun époux dont toute la fortune Venait de trafîquer,

Troquer, Fit qu'elle trafiqua,

Troqua, Au Cours, au clair de lune.

A Siiresnes, c'est du délire. — Foret, marchand de vin, a beaucoup de vin vieux dans sa cave, qu'il veut garderie plus longtemps possible pour le vendre plus cher. II veut, avec son vin, garder Lucile (sa lille) eL Nérine (nièce de son associé', qui naturellement ont des amoureux. Bacchus, qui s'intéresse aux jeunes gens, vient avec la Folie, annoncer à Foret une année d'abondance, l'engage à vendre son vin avant la baisse des prix, et transforme sa maison en guinguette avec Lucile et Nérine pour servantes. Eraste et Clitandre seront garçons de cabaret. « Ecoutez, mes enfants, dit parternellement Bacchus, de filles de guinguette à garçons de cabaret il n'y à que la main : n'allez pas abuser de la protection qu'on vous donne et anticiper... — Eraste: Nous vous le promettons. — La Folie : Ils auront de la peine à tenir parole; l'air de Suresnes est terriblement dangereux pour ces choses-là. — Bacchus : Point, point,

il y a (Je la bonne foi parmi les ivrognes, c'est lameilleure qualité de mes sujets (1). » — Le bonhomme Silène sera le portier. Comme il est toujours ivre, on le prendra pour un Suisse \2). — a Les portes se sont ouvertes d'elles-mêmes, raconte Claudine. 11 y a je ne sais combien de garçons qui liront le vin dans de grandes cruches, les broches tournent dans toutes les chemine'es. 11 est tombé dans la maison une nuée d'affamés qui fesont la cuisine jusque dans le jardin, et ils disont comme ça qu'il y en a encore davantage de l'autre coté de l'iau qui s'apprètont à faire comme eux(3). » Ce sont des noces de Gamache, relevées par un pétillement d'esprit parisien. Kerpinot, un ivrogne déjà cité, arrive avec M'"'' Penlerelle. Et si, dit-il, nous venons déjà de faire collation dans une autre guinguette à Passy, madame et moi, avec mon laquais, sa femme de chambre et notre fiacre, tous cinq téte-à-tète... Quand on se trouve à laguinguette, on n'y fait point tant de cérémonies (4). — Le beau monde même accourt s'y débrailler fo) ; caria guinguette est à la modeet netirepas à conséquence. La maison ne désemplit point, on se bat pour entrer, et tout le monde sort sans payer, ce qui n'accommode point maître Foret: « Voilà une bonne chienne de pratique ! Les bords de leau sont pleins d'ivrognes qui emportent les bouteilles et qui boivent à la santé du maître garçon. » Mais le bon Bacchus promet de payer : il donnera à Foret « une lettre de change sur la Fortune, moitié comptant, et le

(1) L'Impromptu de Suresnes. 11.

(2) Id., id.

(3) Id., 7.

reste après vemlanges (1). » — L'org4e so termin<^ par cinq noces, ni plus ni moins : c'est Bacchus qui le veut ainsi : « Comment, cinq noces à la fois ? se récrie Foret. Voudriez-vous aussi me remarier, moi ? — Bacchus : Te remarier ? es-tu veuf ? — Morbleu, non, mais par votre moyen, avec un de ces arrêts de giiing'uette qui s'exécutent par provision, on pourrait toujours, en attendant. . . — Cela viendra quelqu'un de ces jours ; épouse Claudine, ta servante, ce sont les allures des marcliands de vin. Pour aujourd'hui, célébrons les mariages de ta fille et de sa camarade avec leurs amants. — L'Amour : Celui du chevalier et de la veuve. — La F'olic : De M. Kerpinot avec j\1""' Penterelle, — Bacchus : Et le mien avec la Folie. — La Folie : Voilà qui est fait, je le veux bien (2). »

Il se dégage de tout ce joyeux théâtre une douce et facile, trop facile philosophie, un acquiescement spii'ituel aux faiblesses humaines et aux « lois de la nature». Ce mot, qui reviendi'a si souvent dans la prose etdans les vers du xvin'' siècle, on le rencontre, avec le sens que lui donnait un épicurisme banal, dans la comédie des Fées. Voici ce que chante un liabitantde l'Ile inconnue :

Nous lialîitons sous d'aimables climats Où la sagesse la plus pure Instruit à suivre pas à pas Les douces lois de la nature.

Lois équivoques, qui commandent l'humanité pour tous, à commencer par soi. Notez que, dans

(1) L Impromplu de Suresnes, 17.

cette langue commode, « 1^ nature » tantôt signifie Dieu, tantôt est synonyme du tempérament. — Un des bons côtés pourtant de cette sagesse tempérée, c'est l'absence de pédanterie, c'est une disposition à l'indulgence universelle. Il est rare que les gens qui s'amusent et qui ne sont pas des sots soient rudes au procliain. L'excellent docteur qui, dans ['Amour char/atan, se lamente des nombreux démentis que donne sa conduite à ses principes, est plus près de la sagesse qu'il ne croit, puisqu'il saisit du moins ces contradictions et que cela le dispose apparemment à passer de semblables défaillances aux autres. «0 amour, ô amour, que tu me fais souffrir!... On me croit un fort habile homme; mais l'amour que j'ai pour Philine me fait bien sentir que je ne suis qu'un sot... Je me suis attaché toute ma vie à étudier la nature, et je n'ai jamais pu la dompter.... Je suis convaincu que pour la bienséance et pour la santé même, il faut être sobre, .et je ne puis me corriger d'être ivrogne et gourmand.... Je suis né sans biens et j'ai atTecté de les mépriser, faute d'espoir d'en acquérir. La Fortune me rit, je deviens avare, usurier même. — Momus : Ce compagnon-là tient bien ses comptes, seigneur Jupiter. — Jupiter : Il compte fort bien, mais il n'en devient pas meilleur (1).... » — Mais Jupiter ne lui tiendra pas rigueur : il lui donnera sa Philine ; et comme Jupitei- lui a été indulgent, le docteur qui connaît si bien son indignité sera indulgent à sa femme. Quand lui-même se sera résigné à ses propres faiblesses (sauf l'avarice), il sera tout à fait selon l'esprit du siècle. — Le théâtre de Dancourt, qui,

il) L'Amour charlatan, 2.

pris dans son ensemble, a des aspects de vaste guing^uette, respire une immense tole'rance morale. Tout péché spirituellement confessé et porté de bonne grâce y est plus qu'à demi pardonné. Et d'ailleurs, il y a si peu de péchés ! — « Est-il rien, dit Mercure, de plus nécessaire à la vie que le plaisir (1) ? »

FA\ ! que peut-il ici iiiaiiqiier à vos désirs?

demande (lallitée à IMiilacle.

PHILACTE

Notre maison, nos dieux, notre patrie

CALLITÉE.

La plaisante bizarrerie 1 La patrie est où l'on est bien.

L'homme est un habitant du monde :

Et croyez-moi, partout où le plaisir abonde, Un sage ne souhaite rien (2j.

Ainsi avait pensé, à travers le christianisme du XVII'' siècle, une lignée persistante d'épicuriens. Mais ce qui était la maxime d'un petit groupe est devenu, semble-t-il, celle du plus grand nombre. Sagesse lâchée, mais qtii se sauve de la grossièreté (sinon toujours de la banalité) en plus d'une manière, etdabord par la vivacité et l'élégance d'esprit de ceux qui la pratiquent. Comme le plaisir est pour eux aussi bien dans le contentement de lamour-propre que dans la satisfaction des sens, la coquetterie accompagne et relève leur débauche, ou même en remplit et en prolonge les interrègnes. Ils sont d'une nature

(1) L'Amour charlatan, 9.

(2) Céphale cl Procris, I, 2.

assez iine pour que leurs plus vives jouissances soient en somme celles qui dérivent de leur extrême sociabilité. 11 y a de l'amour des hommes dans leur amour du plaisir. Et il y a une sorte de jolie bravoure dans leurfayon d'entendre la vie. Leur raillerie est perpétuelle : jamais on n'a eu à ce point l'art ou le don de prendre les choses en riant ; et cette ironie est sans amertume, très différente de celle de nos jours, où Ton sent le plus souvent un fond de pessimisme arrêté. Leur moquerie n'est que la forme naturelle de leur résignation presque irréfléchie et nullement douloureuse au monde comme il est. C'est peut-être l'époque où des civilisés ont su avoir le plus d'insouciance, ont su le mieux (( s'amuser » et mêler le plus d'esprit aux plaisirs mêmes qui peuvent s'en passer. Presque toute la littérature d'alors est charmante par une foncière indépendance de pensée qui revêt des airs frivoles, par un scepticisme sans « pose » et sans sou tfrance, par un parti pris de n'être pas sérieux pour ne i)as être dupe, de jouir de l'heure, d'être indulgent à soi-même, aux autres, à l'univers, et de traduire cette indulgence en badinage. Le ton est celui d'une plaisanterie qui n'est ni travaillée ni cruelle, mais continue, universelle, car elle est sur toutes les bouches. On se moque de soi, des autres, de tout; on se moque pour se moquer. Combien de fois n'avons-nous pas entendu les personnages de Dancourt nous faire l'aveu railleur de leurs pro'M'es travers ! Leur dialogue est presque toujours celui de gens qui auraient une pointe de Champagne. C'est là une impression d^ensemble et qui ne saurait se dégager de citations éparses et tronquées. — Voici pourtant un fragment de conversation surpris chez M™^ Simon ;

« Vivaroz : Leclievalier ma chassé de sa chamJjre parce quil s'est mis de mauvaise humeur et s'est imaginé que je lui avais mis de travers son gras de jambes. — Le major: Ah! ah!, soe gras de jambe de travers. Oh ! palsambh'u, c'est celui qui lui fut emporté, il y a trois ans, par un boulet de canon. Il n'en vaut pas moins [)our cela, Mesdames, et il n'a jamais reçu que cette seule blessure. — Lisette : Voilà un valet de chambri^ bien discret. — Vivarez : Autant que toi. Ne me dis-tu pas l'autre jour que Madame t'avait querellée parce que, dans les retroussis de son manteau, on avait oublié une de ses fesses? — xM""' Simon : Cela est bien impertinent ; est-ce que j'ai des fesses postiches ? Vous m'avez vue eni jupon, moDLsieur le major (1)? «

Chez Trapolin :

« Trapoln : ... Deux milles livres? cela est asseZ' fort, et une petite guenon que vous aimiez vous a cassé pour 1,300 francs de porcelaines? — M""' de Malprolit : Je les dois encore. Ma bonne amie M""' Aubry me les avait envoyées pour un petit entresol que j'ajuste. Je les voulais placer sur des consoles, le singe les plaça sur le parquet et les mit toutes en cannelle. — Je me déferais de cet animal-là. — Je l'ai donné à mon époux ; elle lui a mangé deux promesses des Gabelles et renversé une écritoire sui" un billet de compagnie; cela est fort plaisant. — Voilà une guenon qui coûte cher. — IlJ en a quilui coûtent davantage. Les animaux ruinent,, monsieur Trapolin ; mais quand on les aime (2)... >»

Voilà le ton ordinaire. — Le style est exactement,

(1) Le Second Diable boileux, l, 2.

(2) Les Agiolears, III 6.

et pour la première fois au Hiéàtre (du moins avec cette continuité), celui de la conversation courante, avec ses négligences, ses répétitions de mots, ses anacoluthes, ses incorrections, ses tours à la mode. — Le dialogue, libre et capricieux, n'est plus celui de Molière, équilibré, symétrisé, et qui va droit à un v/ but. Je ne vois chez Dancourt qu'un très petit nombre de scènes rythmées et qui rappellent surtout la manière de Marivaux (1). Et son dialogue n'est pas non plus celui qu'on aime de nos jours et qu'a inauguré Beaumarchais, — un dialogue haché, saccadé, semé de traits et coupé de tirades nerveuses et papillotantes. C'est quelque chose de moins réglé que la conversation du xvn'' siècle, de plus facile et de plus onduleux que la nôtre fje parle toujours du théâtre). Les « mots » n'y abondent pas encore comme chez nos contemporains. — Des mojts, on n'en trouve guère dans Molière ; et je pense que dans la réalité on en faisait peu de son temps, la mode étant à d'autres gentillesses. Un peu après lui, on en fait davantage, le goût s'affinant toujours et devenant plus curieux de traits d'esprit, j'entends de ceux qui sont courts, rapides, imprévus, et qui sifflent à la manière de flèches. Le xv!!!"" siècle en a laissé une quantité. 11 y en a quelques-uns dans les Lettres jiersa;ie5, dans X^sMèmoires d'Hamilton. Plus tard on colportera ceux de Voltaire. Chamfort en fera et en recueillera des centaines. Beaumarchais en trouvera d'immortels. De nos jours on en fait, au théâtre, plus que jamais ; le plus souvent ils veulent être féroces et supposent un fonds de scepticisme quelque peu pédant, de désenchantement et d'àpreté systéma-

(1) Ex. : Le Charivari, 5; Le Tuteur^ 12.

tiques : raiitcur se laisse entrevoir derrière eux dans l'attitude d'un moraliste paradoxal et qui veut être cinglant. — Les « mots » sont en général d'une tout autre nature dans la première partie du xvni'' siècle. Chez Marivaux, où ils fleurissent sur les lèvres des valets et des soubrettes, ils tout alambiqués, précieux et gracieux, galants plus souvent qu'épigrammaliques. — Chez Dancourt, qui précède^ Marivaux, les mots sont moins nombreux et moins jolis, mais plus naturels etplusgais ; et en outre il en éclate rà et là de plus rapides, de plus âpres, et qui ont, je ne sais comment, une saveur plus moderne. Par là, comme par le « réalisme » plus marqué de son théâtre, Dancourt est plus près de nous que quelques-uns de ceux qui sont venus après lui. Nous avons eu l'occasion de citer déjà bon nombre de ces mots. En voici d'autres de divers genres, pêlemêle. Il faut se souvenir qu'ainsi détachés, ils perdent nécessairement de leur effet.

Dans le Moulin dp Javelle :

<( La mère : Il me parait que vous avez fait une sottise, cousin Ganivet. — Ganivet : Pourquoi une sottise ? je n'en démordrai point ; je ne suis pas plus de qualité qu'elle, nous n'aurons rien à nous reprocher. Elle s'est faite comtesse, elle me fera bien autre chose (1). »

Dans les Vacances :

<( M'"' Périnelle : C'est une trop mauvaise compagnie pour les vacances que la compagnie d'une compagnie de cavcderie (2). »

Dans le Diable boiteux :

« M""" Lucas : J'ai tout perdu, monsieur Corbeau.

(1) Se. 36.

(2) Se. 16.

Un mari qui m'aimait si tendrement ! Si quelque chose peut m'en consoler, c''est qu'il esl biefi mort, le pauvre homme (1) ! — »

« Lépine (dans l'armoire) : Madame Lucas, ma chère petite femme ! — M""' Lucas : iVh ! je n'en puis plus, je me meurs, voilà comme il avait coutume de m 'appeler ; je ne reconnais pas tout à l'ait sa voix cependant. — Marthon : Oh î Madame, la mort cha/u/r bien la voix des personnes (2).»

Dans le Seco?id cJiapitre du Diable boiteux :

« Bertrand : Et si ce mari, qu'elle croit mort, ne l'était pas? Car enfin, quelle certitude en a-t-on ? — Lisette : Quelle, Monsieur? La joie de Madanw ; elle a un instinct (3)!.. »

Dans la Femme d'intrigues :

« La Brie : Elle se marie ? et contre qui (i) ? » (On ne croirait pas cette plaisanterie si vieille ; je pense que Dancourt en est bien l'inventeur.)

Dans les Agioteurs :

« Le vieux Zacharie : Je renonce à tout négoce, et je veux que nous n'ayons vous et moi d'autre occupation que de nous aimer. — Suzon : De nous aimer? Vous auriez trop d" occupation, monsieur Zacharie, et moi je n'en aurais guère (5). »

Dans YImpromptu de Suresnes :

« Foret : Les plus courtes folies.... — La Folie : Sont les mauvaises. Les plus suivies sont les meilleures, on s'épargne le temps de la rèflerion (6) ».

(1) Se. 14.

(2) Se. 18.

(3) I, se. 2.

(4) I. se. 1.

(5) I, se. 7.

Dans les Fêtea nocturnes du cours :

" Cidaliso : J"ai une si grande aversion pour les imbéciles que je ne voudrais point d'un sot qui fît ma fortune. — Cynu'dor : 1/ /t'// a pourtant (/u'uftsot qui rous la jiuisse faire (1) ■».

« Oronte : .le vous connais, masque, vous avez l)(;au faire. — L'Olive : Je vous connais aussi : nous arons fous (/rur de mauvaises connaissances. — Je ci'ois que vous êtes un certain fripon.... — Je pense que vous iHes un certain honnête homme.... Oh! nous nous ruépre/ions, connue vous voyez (2) »

« L'Olive : Monsieur, Monsieur, quand ces dameslà qui n'aiment pas ordinairement se mettent en tète dainuM' (juelqu'un, c'est cent fois pis que d'honnêtes fenunes (3) ».

<( Clitandre : 11 se llatle de l'épouser. — Marthon : Belle marque d'amour ! — Y en a-t-il de plus forte ? — En savez-vous de moindre (4) ? »

« Marthon : C'est un homme de condition sans doute. — L'Olive : Elle se connaît en gens d'aujourd'hui de condition ou en condition^ c'est à jjeu près la même chose (5) »

C'est encore dans cette jolie mascarade des Fêtes du cours que je recueille ce bout de conversation philosopiiique :

'( Célidc : Tout le monde se trompe donc aujourd'hui ? — Cynu>dor : Non, au contraire, on ne se trompe i)lus ; on se trompait autrefois parce qu'on avait de la confiance; mais à présent on met tout iiu

(1) Se. 3.

(4) Se. 9.

(5) Se. 12.

pis, on s'attend à tout, on compte là-dessns, et on ne pent être dans l'erreur, comme vous voyez ».

Et plus loin : « Le siècle courant est un bal continuel (1) ».

Un bal continuel, et un bal joyeux. C'est comme l'enfance de Fesprit moderne, une époque où la volupté est encore sans mélancolie et le scepticisme sans angoisse. Ce n'est point pour s'étourdir sur des soLiiîrances intimes que ces gens-là dansent en rond. L'état social, avec tous ses défauts, paraît solide et ^ durable. Rien ne présage les grands bouleversements. On n'est plus gêné par ce qu'on appelle les préjugés, on n'est pas encore tourmenté par le souci des réformes. On est gai, on est fou tout naturellement ; on jouit des récentes élégances de la vie avec cette frivolité spirituelle amenée par l'extrême culture du siècle précédent. Il n'y a donc dans l'ironie d'alors rien de l'âcreté d'un Desgenais ou d'un Thomas Vireloque, rien de ce ricanement qui suppose d'anciennes et cruelles désillusions, de grandes expériences avortées, le mépris des hommes, le doute sur l'avenir. — La seule ombre à la fête, c'est parfois, chez ceux qui y prennent part, une fatigue, un dégoût de l'esprit et du corps surmenés, un sentiment du vide que laisse au cœur cette mascarade. Un seul des héros de Dancourt, je pense, éprouve, sous une forme toute rudimentaire, un peu de ce qui sera le mal de notre siècle en son adolescence. Clitandre, dans les Fêtes du cours^ a juste la somme de mélancolie, de « vague à Uàme », dont cette société était capable. C'est comme qui dirait un « René » de la régence, c'est-à-dire non encore tourmenté par l'in-

fini et peu sensible aux clairs de lune. Il ne peut plus samuser, voilà tout, et reste isole de la folie qui l'environne, qui l'emporte malgré lui et qui le fait obscurément souffrir. Ce peu suffit pour le mettre à part : sa plainte est unique et, à qui voit au lond, presque touchante. On est surpris et charmé (Tentendre tout à coup, au milieu de flonflons et des répliques étourdies, cette voix un peu triste d'un jeune homme qui ne sait ce qu'il veut, qui n'est pas content de lui, qui ne s'amuse plus et qui s'en aperçoit :

« Je n'ai jamais fait de partie dont je me sois promis si peu de plaisir que celle-ci. Je suis vraiment amoureux de Célide sans être fort siird'enêtre aimé. J'ai à combattre un rival riche, aimable, Damon, qu'elle estime, et qui mérite d'être heureux ; et dans cette situation je fais une partie de nuit au Cours avec des coquettes de profession, qui m'aiment peu,, que je n'estime guère. Pourquoi le fais-je ? Si j'en sais rien, que la peste rn étouffe l Sottise de jeune homme, air ridicule de bonne fortune ; pure impertinence, envie de donner matière à parler. On parlera, je chagrinerai Célide ; j'enragerai, ilfaudrades éclaircissements (1). »

« Voilà mon homme, dit Marthon achevant son portrait, qui va partout en enrageant, qui enragerait de n'y pas aller, qui ne fait jamais ce qu'il voudrait faire ni ce que les autres veulent, que le plaisir entraine sans le contenter, que la raison gourmande et n'assujettit point, esclave de ses passions sans croire en avoir, heureux en apparence, et malheureux par temp('rament (2). »

(1) Les Fêles du Cours, 8.

Ce Clitandre est au fond un esprit sérieux à qui le plaisir ne suffit plus. 11 se retirera du tourbillon, il(( pensera », il sera philosophe et philosophe optimiste, les grandes épreuves n'ayant pas encore été tentées. 11 sera ravi du Projet de paix universelle de Tabbé de Saint- Pierre ; il applaudira aux Lettres /)hil()S()p/ti(//fes de Voltaire. De Tépicurisme pratique, de l'indulgence pour la nature humaine à la confiance en riiomme, il n'y apasloin. — 11 est trop facile, sans doule, d'interpréter l'histoire après coup, et les choses se seraient passées autrement, qu'on les expliquerait encore; on croit voir pourtant à quoi a servi, dans le développement de l'esprit humain cette période de négationlégère, d'irréflexion apparente, de divertissement à outrance, qui commence aux dernières années du XVll'' siècle et remplit à peu près les trente premières du siècle suivant. On secoue sans emphase et d'un air étourdi les anciens jougs légitimes ou non, celui de la décence pèle-mèle avec les autres; on fait table rase dupasse autoritaire, des croyances jadis imposées; en sorte que rien (pas même la prudence ni l'expérience, puisque l'entreprise est nouvelle) n'apportera d'obstacle ni de tempérament au généreux et excessif essor de l'esprit critique, du génie de destruction et de réforme, de ce qu'on appellera la pliilosophii\ 11 est donc permis d'éta-blir un lien naturel entre le furieux laisser-aller de la Régence et sa hardiesse spéculative d'où sortira l'Encyclopédie et le reste. Cette période de libre vie fera plus libre la pensée militante, et parmi les écrits du temps, c'est [)eut être le théâtre de Dancourt qui nous en donne la plus vive etlaplusfidèle peinture. Il nousapprend, en outre, qu'il faut avancer la date de ce libertinage d'esprit et de conduite par où s'est signalée la Régence,

et (|m' II' XVIII'' siècle se dessine li.Urs les liia'iirs piihliqiies, ving-t-cinq ou trente ans avant la mort de Louis XIV/

C'est par là, — et aussi par le mouvement et la iiaieté, — que vaut ce théâtre, beaucoup plus que par l'invention dramatique. Toutes les pièces de iJancourt (comme celles de Molière, ainsi qu'on Ta vu) peuvent se ramener à deux ou trois données lypiques. C'est d'abord l'éternelle histoire des amoureux contrariés par un père, une mère, un tuteur, et <|ui en viennent à leurs fins. Ce sujet p(Hit être, dans le détail, varié à l'inlini suivant le milieu, la nature de l'obstacle ou le stratagème employé [)our le surmonter, — et se compliquer ])ar la rivalité amoureuse du père et du fils, de la fille et de la mère. A ce type se rapportent Le Tuteur, Les Vendanges de Sure.mes, Les Vacanees, Les Curieux de Compièyne, Le Mari retrouvé, Les Eaux de Jiourhon, La Loterie, Le Charivari, Le Retour des officiers, Les Enfants de Paris, (loiin-Maiilanl , L'Opérateur Barnj, La Folle enehhre, La l^i ri sien ne, Les Venda/iges, Les Fonds perdus, La hé solution des joueuses, La Gazette, La Foire de Bezons, La Foire Saint-Gennain, Madame Artus, La Comédie des comédiens, Les trois Cousines, Le \Galant Jardinier, Le Prix de [arquebuse, L'Impromptu de Suresnes. — Dans la plupart de ces pièces, des actions épisodiques se mêlent à ce que nous regardons comme l'action principale ; et ce ne sont pas les jeunes premiers ni les jeunes premières qui attirent le plus l'attention. L'aventure des amoureux contrariés dans leurs desseins n'est qu'un cadre commode, un prétexte à exhiber d'autres figures plus originales. — Ailleurs, l'action dominante est une histoire d'amants brouillés et réconciliés, comme dans les Bourgeoises

de qualité et Xe'^Fées nocturnes dit Cours. Est il nécessaire de faire remarquer que la classification que nous tentons ici n"a rien de rig'oureux ? — D'autres pièces sont des histoires de trompeurs trompés : galants démasqués et bafoués, maris volages bernés par leurs femmes, escrocs pris à leur piège, etc. {Le Chevalier à la mode, L'Eté des coquettes, Le Vert Galant, Les Bourgeoises à la mode , Le Moulin de Javelle, La Fe?nme d'intrif/ues, Les Agioteurs, Le Diable boi- ' teux.) — Ajoutez quelques autres pièces qui ne rentreraient qu^avec peine dans une de ces catégories : La Maison de campagne. Les Fées, Le Second chapitre du Diable boiteux, VCJpéra de village, La Trahison punie, Céphale et Procris, Sancho Pança gouverneur, La Métempsycose des A?nours. — Ce sont donc, en général, de vieux sujets rajeunis par l'actualité et la précision des détails, des variations en grande partie modernes sur d'anciens thèmes. Quoi d'étonnant que Dancourt n'ait trouvé d'action vraiment neuve quand il n'en cherchait pas ? Notons que, même de nos jours, nombre de comédies célèbres peuvent se ramener à quelqu'une des données traditionnelles. — Quant aux fables nouvelles et originales, ce qui les fait trouver à nos auteurs dramatiques, c'est l'épuisement de l'ancien fonds, c'est l'observation plus constante et plus voulue de la réalité, c'est le renouvellement de l'état social, c'est une façon plus sérieuse de comprendre le théâtre, c'est un élargissement de la comédie qui ne craint plus d'être tragique, et que défraient des <( questions » qu'elle ^n'avait pas songé à aborder jadis : l'adultère, le divorce, la situation des enfants naturels, etc. ; ce sont (les vues de moraliste, des <( thèses » que nos auteurs veulent soutenir à la scène. — Dancourt n'en

était point là. — L'invention d'une fable saisissante peut encore être provoquée par l'étude approfondie d'un caractère : or, nous avons vu qu'il se jouait sur les surfaces : la plupart de ses pièces ne consistent qu'en dialoe^ues alertes, en agréables tableaux de mœurs.

Mais ces tableaux sont pris sur le vif. Si l'action n'a pas de date, les acteurs en ont une. Ce serait abuser des mots que de qualifier ce théâtre de <( réaliste » ; on peut dire du moins que, plus qu'aucun autre de la même époque, il nous donne, dans son ensemble, l'impression d'un monde réel. — Un joli monde ! dira-t-on. — Il faut se rappeler que l'atTairedu théiÀtre n'est pas de peindre les majorités, les bonnes gens qui végètent sans bruit, mais de ramasser dans quelques personnages, en les exagérant, les vices et les travers d'une génération; puisque c'est par là presque uniquement qu'elle se distingue des autres : on peut dire qu'une société se caractérise et se peint par ses exceptions, j'entends par celles qui lui sont propres. — Le monde de Dancourt est un monde d'écervelés, de fous, de gens affamés de plaisir et d^argent, avec un tour d'esprit ironique et un scepticisme sans profondeur : il a donc bien vu ce qu'un auteur dramatique avait à voir ; et il ne l'a pas plus grossi que ne l'exigeaient les lois naturelles de son art dans le genre familier qu'il pratiquait. — Si l'on établissait le bilan de nos mœurs d'après les vaudevilles et les comédies parus depuis trente ans, le trouverions-nous beaucoup plus flatteur? — Dancourt n'a pas plus calomnié ses contemporains que ne l'ont fait les moralistes du commencement du xvni"' siècle. La véracité de son théâtre, qui suit les Caractères et qui précède les

Lelh'ps pt'rsanc:^, est conrirraée à la fois par la Bruyère et par Montesquieu. — Ou'on relise les remarques d'Usbeck ou de Rica sur les Français de Paris, sur ceux que Dancourt avait sous les yeux ^ Lettres persanes, XXIV, XXXIV, i.xxxvii, r.vi) ; sur les femmes, les maris, les hommes à bonnes fortunes (lettres xxvi, ex, xxxviii, Lv, xLvni, Lxxxvii ; sur la noblesse (lettre lxxxviii) ; sur la rivalité des classes (lettre xLiv) ; sur les fermiers généraux (lettre xi.viii) ; sur le jeu (lettre lvi) ; sur les drames tb' l'argent délires xcviii, cxxxii, cxxxviii, écrites ajirés la giaiidc a\e:itiiredu système de f.aw que Dancourt nous fait jircssentir) ; entin sur le grand etprinci|)al travers (b> celle gén M" vlion, le badinage (lettre lxiii). Il serait facile de renvoyer, pour chacun de ces passages, à une, ou plusieurs comédies de Dancourt. — Et ses personnages favoris (du moins presque tous) se retrouveraient encore dans un autre livre célèbre, qui lui est contemporain, mais où malheureusement l'observation est par trop générale [Le Diable boite a. /) : entremetteuses et filles faciles, joueurs et joueuses, femmes entêtées de noblesse, nouveaux enrichis, une société frivole et ardente au plaisir. Je ne retiens ici du roman de Lesage que cette page caractéristique :

« Il faut être né dans le sein de la Castille p(/,:r se sentir capable d'aimer jusqu'à devenir fou de chagrin de ne pouvoir plaire. Les Français ne sont pas si tendres, et si vous voulez savoir la différence qu'il y a entre un Français et un Es[)agnol sur cette matière, il ne faut que vous dire la chanson que ce fou chante et qu'il vient de com|)(»ser tout à l'heure :

Chanson ESP.vt;N()LK.

Ardo y lloro sin sosiego :

Lhirando y afdiendo tanlo, Que ni el Uanto apaga el luego Ni el luego cousiuiie el llaulo.

C'esl ainsi que parle un cavalioi" t's|)aii'n()l (juand il esl mallraité par sa dame ; et voici couinie un Français .se plaignait en [)areil cas ces jours passés :

Chanson française.

L i)l))tl (jui règne dans mou cœur l^'.st toujours insensible à mou amoiu" lidèle.

Mes soins, mes soupirs, ma langueur, Ne sauraient attendrir cette beauté cruelle. 0 ciel ! est-il un sort plus alfreux que le mien ?

Ah ! puisque je ne puis lui plaire.

Je renonce au jour qui m'éclaire :

Venez, mes chers amis, m'enterrer chez Païen.

— » Ce Païen est apparemment un traiteui' ? dit (Ion Cléofas. — Justement, répondit le Diable (1) ».

C'esl donc bien le même monde que nous peignent Dancourt et, autour de lui, les moralistes. Mais l'observation de Dancourt est plus poussée. — En dessous, un Iravail qui inTde les classes, surtout par la d illusion plus grande et par le va-et-vient plus rapide de l'argent ; une liberté de mœurs qui prépare l'ère de la « philosophie » ; — à la surface, l'airectation de la légèreté, la licence devenue une iiiodr : — })Oiir acteurs, des personnages pris dans la nie,

(1) Le Diable boiteux, ch. ix.

au cours, dans la banlieue, aux endroits où l'on soupe ou dans des foyers peu sévères, et qui représentent à peu près, du haut en bas, toutes les professions, toutes les conditions sociales et souvent môme le monde interlope que celui des honnêtes gens coudoie de plus en plus ; personnages qui portent pour la plupart des noms modernes et parisiens, qui ne s'appellent plus Argante, Chrysale, Orgonou Sganarelle, mais Blondineau, Palin. Guillemin. Hamelin, Grimaudin, Moutlard, Naquart, Loricart ; personnages très vivants, ne fût-ce que parle mouvement qu'ils se donnent, et qui parlent tous le langage de la conversation courante, un langage où abondent les allusions aux usages, aux modes, aux institutions du temps, si bien que le dialogue aurait souvent besoin dètre commenté par un historien ; — un goût d'actualité, une recherche presque constante des milieux réels, comme l'indiquent plusieurs des titres (Le Moulin de Javelle, L Opérateur Barry, Le.-; Fêtes du cours, La Foire de Bezo/is, etc.) ; — des tableaux de mœurs tenant lieu d'intrigue, des figures bien contemporaines s'agitant dans une action convenue : par quelques-uns de ces traits, les comédies de Dancourt font songer à tels petits actes parisiens de MM. Meilhac et Halévy ou de M. Gondinet. Son théâtre est, sauf erreur, non seulement un des plus bruyants et des plus amusants, mais le plus fertile en documents sur le train de la vie et des mœurs, le plus vrai du répertoire classique (la vérité dans Molière étant d'autre sorte), en somme, le plus intéressant du xvui'' siècle avec celui de Marivaux et de Beaumarchais. Dancourt ne serait pas trop mal appelé le père du vaudeville. Pourquoi ai-je l'air de le découvrir? C'est que de son temps on avait le

préjuj^é (le la hiérarchie des genres, un respect inébranlable pour la comédie en cinq actes et en vers, et très peu la passion du « réel » dans les œuvres d'art. Son théâtre dut paraître, en résumé, d'un poids fort mince aux gens du siècle dernier, et ce jugement, une fois accepté, semble s'être perpétué jusqu'à nos jours. Il était bon de le contrôler puisque Dancourt y gagne, comme j'ai tâché de le montrer. — N'est-ce pas d'ailleurs une bonne action de rechercher dans le passé ces écrivains parfois si « intelligents » du second ordre, ceux qui sont presque oubliés, dont on ne sait plus que le nom, qui ne peuvent espérer d'être lus du grand nombre, et pour qui un lecteur consciencieux et qui va jusqu'au bout est une rare fortune ? Nous sentons qu'ils nous savent bon gré de ranimer un instant leur immortalité incertaine ; et que, s'ils ont pu rrver mieux de leur vivant, plus modestes après leur mort, ils sont tout heureux que leuru'uvre terrestre leur fasse encore, après un siècle d'oubli grandissant, ne fût-ce qu'un ami.

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