SCENE V
Les Mêmes, la ROSEMOND, ABBELLE, MARX
Joueurs et Joueuses.
-MARî, offrant des cigares. = Je VOUS les recommande : ils sont exquis.
-LA ROSEMOND. = Jc crois bien, ce sont les miens, (a la
Décavée et à la Taciturne qui entrent.) Mesdemoiselles, VOUS allez
donner le là.
ÂBBELLE. = Comment donc! et Vut de poitrine. (Saluant
familièrement.)
Comte... prince...
LE PRINCE, à Aspremont. = Qu'est-ce douc que ce monsieur?
d'aspremont. = Ah! voilà... C'est difficile à bien dire. Dans Talmanach des ciinq cent mille adresses, il y a une lacune. Il serait indispensable de consacrer plusieurs pages aux amis de ces dames, aux amis de profession. Celui-ci a commencé son droit. Il se destinait à être avocat. Tout pour la robe. Mais au lieu d'échouer au palais, il a échoué au théâtre. Ces dames l'ont — repêché... Elles le trouvent drôle. Moi, je dis que c'est un drôle !
LE PRINCE. = Et pourquoi ose-t-il nous saluer?
d'aspremont. = C'est un de ces petits désagréments auxquels on s'expose en venant ici, comme, en sortant par un grand vent, on s'expose à recevoir une cheminée sur la
tète.
ABBELLE, tenant le jeu. = Lansquenet. — Qu'est-ce qui prend la main ! — Il y a cinq louis.
LA DÉCAVÉE. = Pour qui joue-t-il donc, celui-là, puisqu'il n'a pas le sou ?
d'aspremont, à la Décavée. = Oui,c'est un décavé comme toi, ma belle décavée, car c'est toujours ton nom. A force de décaver les autres tu as donc fini par te décaver toimême?
LA décavée. = Pas si décavée que cela. Les chevaux
que j'aurai demain font déjà leur poussière, (a d'Aspremont, à part.) Dis-moi, est-ce que je ne pourrais pas mettre mes griffes sur ce prince ?
d'aspremont, même jeu. = Oh! il ne se laissera pas
. saigner!
tl8 LA COMÉDIE AU COIN DU FEU
LA. DÉCAVÉE. = Je voudrais pourtant bien le décaver! (Regardant au fond.) Voilà Albertine qui entre. Vous savez qu'elle donne demain une grande soirée où elle aura toutes les drôlesses de Paris?
d'asprkmont. = Est-ce que vous irez?
LA DÉCAVÉE. = Merci : Vous êtes trop aimable.
ALBERTINE. = Chez moi on ne jouera jamais.
LA TACITURNE. = J'en acccpte l'augure.
LA DÉCAVÉE. = Ah oui, tu vas recevoir?
ALBERTINE. = Oui, mcs Créanciers.
LA TACITURNE. = Qucstiou d'argent.
LA ROSEMOND, au prince. — Eh bien! mon prince, vous voyez que nous avons du beau monde...
d'aspremont. = Et mademoiselle Trente-six Vertus?
LA taciturne. = Ni oui, ni non.
LA ROSEMOND. = Elle va venir.
le prince. = Qu'est-ce donc que cela?
d'aspremont. = Trente-six Vertus, de son vrai nonl, s'appelle Lucie. — Il y a un proverbe arabe qui dit que quand on a trop on n'a pas assez... On a donné à Lucie trente-six vertus parce qu'elle n'en a pas une seule. C'est l'étoile du jour — ou du soir — ou du matin. L'Observatoire ne l'a pas encore proclamée. Elle a débuté, il y a un mois, dans une féerie; un rôle muet, mais court-vêtu. Depuis l'idée lui a pris de chanter : eh bien I elle chante ! Elle chantera demain aux Bouffes-Parisiens, dans une représentation à bénéfice. Elle vit dans le luxe effréné de l'argent comptant, des dettes partout ; pas de linge dans ses armoires, mais une argenterie à son chiffre, mais des robes de toutes les couleurs, sans compter qu'elle pourrait s'habiller avec des factures à payer.
le prince. = Et d'où vient mademoiselle Trente-six Vertus?
d'aspremont. = De partout. C'est une révoltée, un
MADEMOISELLE TREiNTE-SlX VERTUS 219
caractère antique. Il y a deux mille ans, on en eût fait une figure de tragédie.
LE PRINCE. = Les .antiques sont faux, il n'y a pas de caractères absolus, l'humanité se trahit toujours. Voyez Shakespeare, le seul grand, le seul vrai.
d'aspremont. = Eh bien! jusqu'ici Lucie n'a pas dévié. Trahie au début par l'amour, elle se venge sur l'amour. Voilà déjà trois ou quatre victimes à qui elle fait payer ses chagrins.
LE PRINCE. = Vous croyez que ces femmes-là se vengent pour se venger; elles sont inconscientes du ma qu'elles font. Et elle est au théâtre?
d'aspremont. = Certainement. Où serait-elle mieux? Tout piédestal est bon, celui des planches est le meilleur. Quand on veut mettre la beauté en actions, le théâtre fournit beaucoup d'actionnaires.
LE prince. = Et mademoiselle Lucie en a plusieurs?
d'aspremont. = Non pas. Je connais une de ses victimes qu'elle mène en laisse, et qui, hélas! est un de mes amis. Un brave cœur qui est en train de perdre avec elle toute sa fierté. — Je ne parle pas de sa fortune. — C'est le fils du général de Staller, qui a été tué au Mexique. Lui-même a failli se faire tuer à Champigny. C'est une tète de feu, un cœur de volcan...
LE prince. = Est-ce que votre ami donne beaucoup d'argent à Lucie?
d'aspremont. »= Je n'ai pas compté, ni lui non plus. Tout le monde l'envie ^t tout le monde se moque de lui. Chaque matin, il veut s'arracher à ses délices de Capoue, chaque soir, il retombe fatalement sous le joug, Lucie est le charme et le poison de sa vie. C'est à propos de ces femmes-là qu'on a dit que les hommes s'habituent au poison! Contran ne jure plus que par Lucie; il s'affiche partout avec elle^ dans les avant-scènes des petits théâtres,
»iO LA COMÉDIE AU COIN DU FEU
au bois^ où il la traîne en américaine, en phaéton ou en (log-K^art, à moins qu'il ne la niche avec lui dans son coupé. Il a pourtant encore la pudeur de n'arriver au bois qu'un peu tard, à Theure des amoureux, quand déjà les calèches bourgeoises rebroussent vers les Champs-Elysées. (Bruit dans
le salon da fond.)
LA R0SEMOND. = AhI voilà Treutc-six Vertus?
LE PRINCE, à d'Aspremont. = Vous me présenterez?... d'aspremont. = Soyez tranquille... (A part.) S*il pouvait l'enlever à ce pauvre Contran !
MARX, tenant les cartes. = Il y a cinq cents francs!