‹ La comédie au coin du feuChapitre 107 sur 200 · SCENE VIII GONTRAN, D'ASPREMONT · texte numérisé non relu

SCENE VIII GONTRAN, D'ASPREMONT

GONTRAN. =. Oh! je ne la croyais pas si cruelle! C'est odieux ! Quand je pense que toutes mes angoisses ne sont pas allées — je ne dirai pas jusqu'à son cœur — mais jusqu'à son esprit.

d'aspremont, entrant. = Voilà ce qui s'appelle danser sur ton cœur. Tu l'aimes donc bien... cette coquine?

GONTRAN. = Pas si coquinc que cela! Elle agit comme toutes les femmes. Quand elle est énervée, elle ne sait plus ce qu'elle fait.

d'aspremont. = Crois-moi, Gontran, elle voit toujours ce qu'elle fait. Elle sait qu'elle te ruine et elle y va à visage découvert. — Tu as pris avec elle le rôle de chien couchant qui se traîne à ses pieds, elle te fera aller à quatre pattes jusqu'au bout du monde.

GONTRAN, à part. = C'est Vrai (Haut.) Tu divagues... Ce n'est pas sa faute si j'ai perdu...

d'aspremont. = Oui, mais si tu avais gagné... elle ne

danserait pas avec un autre en ce moment. Oh ! tu ne vois pas cette fille telle qu'elle est. Je parie que tu ne désespères pas de retrouver quelque pudeur dans Tâme troublée de mademoiselle Trente-six Vertus, comme on retrouve un reflet du ciel dans les torrents impurs? Être aussi chevaleresque, c'est être ridicule. On n'a pas le droit de donner à ces drôlesses la meilleure part de son cœur, de sa fortune, de sa vie... Encore, si tu ne ruinais que toi... je te laisserais faire... On ne se ruine qu'une fois, et c'est une leçon qui en vaut bien une autre î Mais tu as une mère et une sœur — halte-là I Je pose un garde-fou ! Tu marches à l'abîme. — Vois- tu, un homme amoureux comme toi, c'est un enfant qu'il faut mettre dans un chariot — avec un bourrelet. Sais-tu pourquoi tu l'aimes, cette fille? c'est parce qu'elle se moque de toi. C'est l'histoire du jeu : quand on y

perd, on s'y acharne. (L'air de danse a cessé.)

CONTRAN. = Je te dis que tu ne connais pas Lucie.

d'aspremont. = Tu vas lui trouver une trente -septième vertu ?

CONTRAN. = Elle ne m'a jamais demandé d'argent!

d'aspremont. = Je crois bien, tu lui en as toujours donné.

CONTRAN. = Elle a mis pour moi à la porte des gens plus riches que moi.

d'aspremont. = S'ils étaient moins prodigues? — Il n'y a d'argent que l'argent qu'on donne. (On eateud une valse

d'Olivier Métra dans le salon du fond.)

CONTRAN. = Folie pour folie, j'aime mieux que ma folie soit belle. Et Lucie est la plus jolie fille qui soit ici.

d'aspremont. = Oui, elle fait bien sa figure.

CONTRAN. =11 ya beaucoup de sages que tu prônes et qui voudraient bien être à ma place.

d'aspremont. = Plût à Dieu que tu fusses à la leur!

CONTRAN. = Mais enliu, toi qui parles, on dirait vraiment (|uc tu n*as jamais donné dans ces passions-là.

d'aspremont. = Jamais. Jai mon système. Dès que je me suis vu amoureux d'une de ces demoiselles, je me suis onfui en criant au feu ! J'ai toujours mené plusieurs amours à la fois. J'élais un peu comme Gribouille, qui se jette à i'oau de peur d'être mouillé. Des aventures et pas une seule, voilà ridéal. Quand je n'avais qu'une seule maltresse, elle me faisait des scènes. J'en ai pris quatre : elles se faisaient «les scènes entre elles. J'aimais mieux cela.

6 ON TR AN. = Tu es un sceptique!

d'à s PRE MON T. = Nou, je crois à la vertu.

GONTRAN. =: Esl-cc que lu t'appelles Tiberge ?

d'aspremont. = Oui, Tiberge si tu veux. Et prends garde à Des Grieux !

SGËNE IX

Lks Mêmes, LUCIE et le PRINCE, puis la UOSEMOND, LA DÉCAVÉE, LA TACITURNE, MARX, ABBELLE,

Joueurs et Joueuses.

Luciu ot le priucc arrivent en valsant.

LUCIE, suspendue au bras du prince. = VouS m^avez enlevée...

dans cette valse.

LE PRINCE. = C'est vous qui m'avez enlevé!

GONTRAN. = Quoi ! c'cst avcc lui qu'elle valse ?

d'aspremont. = C'est bien naturel. C'est lui qui a gagné. Il faut bien qu'elle rentre dans tes deux cent cin- <{uante-six mille francs.

GONTRAN, & part. = C'est odieux. (a Lucie.) Lucie ! nous nous en allons.

LUCIE. = Eh bien I va-t'en I

GONTBAN. = Nous nous en allons ensemble !

LUCIE. = Tu ne veux donc pas que je m'amuse?

d'aspremont. = Laisse-la donc s'amuser.

GONTRAN, lui prenant la main. = Je VeUX que tU viennes !

LE PRINCE. = Vous oubliez, monsieur, que madame est à mon bras !

GONTRAN. = Si quelqu'un s'oublie ici.,, ce n'est pas moi.

LE PRINCE, se contenant. = Monsieur...

GONTRAN, arrachant le bouquet des mains de Lucie. = Finis-

sons-en !

LE PRINCE. c= Ab! c'en est trop, monsieur, ce bouquet n'est pas à vous : Je l'ai gagné.

GONTRAN, lui jetant le bouquet au visage. — Eh bien ! gardez-le !

Mouvement.

LE PRINCE. = Vous Tccevrcz mes témoins.

Ils échangent leur carte par les mains de d'Aspremont.

GONTRAN. = Oui, mousicur, et je vous paierai la dette d'honneur en même temps que la dette de jeu !

Il va pour sortir.

LA DÉCAVÉE. = Que la fête continue ! Cela n'empêchera pas Lucie de danser jusqu'au matin.

GONTRAN, en sortant, à d'Aspremont. = Je l'aimais tant!

d'aspremont. = Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que tu l'aimes encore...

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