SCÈNE III CONTRAN, UN Domestique
CONTRAN, cnfraiit par la porte de droite. = Ai-je aSSCZ de COU-
rage et assez (le lâcheté pour être revenu ici?... Je suis comme l'exilé, je meurs du mal du pays... Il me semble que je marche dans un rêve... mais il faut que je parle à Lucie... Il faut que je l'arrache au prince... Il m'est impossible de vivre sans elle... Toutes mes luttes n'aboutissent qu'à me rejeter dans son chemin. Je la fuis et je la retrouve... Elle m'obsède à toute heure jusque dans mon sommeil. Ni ma mère, ni ma sœur, ni mes amis n'ont le pouvoir d'apaiser cette fièvre insensée! Je hais cette femme et je l'aime! Cette maison, combien de jours de joie j'avais espérée y trouver avec elle! C'est horrible de penser que j'ai bâti le bonheur pour un autre, ou plutôt que je n'ai bâti que mon tombeau... J'ai beau vouloir la maudire, mon cœur se fond à ses pieds! Oh! qu'ai-je fait, mon Dieu, pour souffrir ainsi? Après tout, ce n'est pas sa faute... j'ai voulu l'impossible... Etre aimé aujourd'hui, demain et toujours. (Voyant
un domestique). ApprOCheZ.
LE DOMESTIQUE. = Que demande monsieur?
CONTRAN. =: Je vcux voir madame tout de suite.
LE DOMESTIQUE. = Mousieur n'est pas invité au dhier?
GONTRAN. = Je vous dis que je veux voir madame. Voici ma carte.
LE DOMESTIQUE. = C'est bien, monsieur, je vais prévenir madame, (il sort.)
CONTRAN. = Je suis allé hier aux Bouffes... Comme elle était jolie! Tout le monde la lorgnait et la dévorait des yeux... Il m'a semblé qu'elle était plus pâle que de coutume... Qui sait? Elle a peut-être souffert de cette séparation qu'elle a voulue. Il m'a paru qu'elle me regardait
MADEMOISELLE TRENTE-SIX VERTUS 2«i
comme autrefois... Ahl si elle pouvait m'aimer encore un peul
LE DOMESTIQUE, revenant. = Madame ne peut recevoir monsieur!
GONTRAN.== Madame ne peut recevoir monsieur! Qu'estce que cela? Allez dire à madame que je veux la voir tout de suite.
LE DOMESTIQUE. = Pardou, monsieur, j'ai les ordres de madame.
GONTRAN. = Eh bien, recevez aussi les miens. Je suis ici chez moi.
LE DOMESTIQUE. = Mousieur veut rire...
GONTRAN, frappant du pied. = Rire! (Lui montrant la porte.)
Allez !