SCENE IV
Les MÊMES, LUCIE, en grande toilette.
LUCIE. = Qui donc élève la voix ici? (a Contran.) Ah! c'est
encore vous! (Elle fait signe au domestique de sortir.)
SCÈiNE V LUCIE, GONTRAN
LUCIE, doucement. =: Eh hien, voyons, qu'est-ce que tu me veux?
GONTRAN. = Peux-tu me le demander? Je veux te revoir. Tu sais bien que je ne peux pas vivre sans toi! N'as-tu donc pas reçu le billet que je t'ai envoyé aux Bouffe^, hier, pendant la représentation ?
LUCIE. =: Ces billets-là n'ont pas le cours forcé. Est-ce que j'ai le temps de les lire? Tout à l'heure, en rentrant,
j'en ai trouvé un d'un collégien qui menaçait de se brûler la cervelle pour moi. — Voilà un thème. — Tu ne serais pas capable d'en faire autant.
CONTRAN. = Lucie, ne plaisante pas. C'est très sérieusement que je suis revenu ici. Tu ne sais pas jusqu'où va mon amour... ou plutôt tu le sais bien... Tu as brisé en moi toute volonté, excepté celle de t'aimer et je meurs de ne pas te voir.
LUCIE. =: Eh bien, mon ami, regarde-moi.
GON IRAN, lui prenant la main. =: C'est donC bien ennuyeUX,
méchante, d'être aimée.
LUCIE, d'un air ennuyé. = Nou, c'cst amusant... On lie se figure pas comme c'est amusant!
GONTRAN. = Qu'est-ce qui t'éloigne de moi? On t'a dit que je n'avais plus rien, mais je ne suis pas si pauvre que cela. Si tu m'aimais, je retrouverais des ressources. J'ai encore du crédit.
LUCIE. = Je te vois venir... Tu veux manpjer avec moi les dernières miettes de ta fortune, pour pouvoir m'accuser ensuite de t'avoir ruiné.
GONTRAN. = Je ne t'accuse pas, je ne t'ai jamais accusée. Je t'ai toujours défendue avec passion.
LUCIE. = C'est tout naturel... Mais quoi! nous ne pouvons pas rester éternellement ensemble. (Riant.) Veux-tu m'épouser?
GONTRAN. = Je t'aime!
LUCIE. = Tu veux m'aimer tout seul? — Quel égoïste ! Mais ne rions pas. Je ne veux pas que tu te mettes sur la paille pour moi. 11 faut que jeunesse se passe et se passe bien. — Moi aussi je deviens sérieuse; quelque envie que tu puisses en avoir, tu ne saurais nourrir mes ambitions qui sont voraces. J'aime les chevaux, j'aime les diamants, j'aime les dentelles, j'aime tout ce qui est ruineux.
GONTRAN. = C'est iufàmc de me torturer ainsi! Ton
luxe estcrueL.. Nous pourrions vivre ici, si gentiment, en fermant nos mains prodigues. Mais il te faut jeter l'argent par la fenêtre. Si bien que cet hôtel où j'avais rêvé le bonheur n'est pour moi qu'un lieu de supplice.
LUCIE. = Le bonheur sans diamants, c'est triste.
CONTRAN. = Mais l'amour...
LUCIE. = L'amour, c'est un jeu. Quand tu perds au lansquenet, tu ne poursuis pas ton adversaire. Pourquoi me poursuis-tu? Est-ce que tu t'imagines que tu es mon créancier par hasard? Allons donc, mon bel ami, mon cœur ne te doit rien.
CONTRAN. = Ton cœur! Oses-tu bien me parler de ton cœur?
LUCIE. = C'est vrai. Je n'en ai plus, je n'en veux plus avoir. Je ne t'en ai donné que la place. Mais la place en est encore très disputée! Moi aussi, j'ai eu les larmes, les désespoirs, les pâleurs des amours trahies. Moi aussi, j'ai souffert toutes les misères de la passion... J'ai voulu mourir... J'ai voulu m'arracher le cœur jusqu'au jour où je me suis résignée à vivre sans cœur. Oh ! je ne t'ai jamais parlé de cela. Je ne suis pas de celles qui content leur histoire. Ton ami, d'Aspremont, tout en me détestant, reconnaît que j'ai le charme fatal des femmes qui ont aimé.
CONTRAN. = Que m'importe? M'as-tu jamais aimé, moi?
LUCIE. = Chacun son tour... J'ai aimé... On m'a trahie... Aujourd'hui, la vraie volupté, pour moi, est non pas dans l'amour, mais dans la trahison.
CONTRAN. = Eh bien, tu dois être contente... Quoi, pas un regret?
LUCIE. = Faut-il que je fasse l'épitaphe de ton amour et que je plante une croix de bois sur la fosse commune? J'ai été meilleure avec toi qu'avec les autres. T'ai-je jamais dit que je t'aimais?
CONTRAN. = Tu me permettais de le croire...
LUCIE. = Et toi-même, est-ce que tu m'aimais? Tu as voulu une femme à la mode, comme tous ces messieurs. Eh bien, mes robes, mes chevaux, mes cheveux, ne sont-ils pas à la mode? Tout le monde en parle. Qu'est-ce que ta voulais de plus? Veux-tu que je te le dise? Tu m'as prise pour te donner des airs de grand seigneur? Gela coûte cher.
CONTRAN. = Je me souciais bien de tout cela.
LUCIE. = Tais-toi, ton cœur s'est pris au piège de ta vanité. Tu m'as aimée pour toi et non pour moi. Tu t'es ruiné par orgueil et non par amour.
CONTRAN. = Par orgueil? Parce que jetais fier de ta beauté.
LUCIE. = Est-ce que j'ai failli à mes promesses? Une bourrasque est venue qui t'a rejeté à la côte... Moi, je continue ma traversée. Vas-tu m'envoyer une sommation pour être aimé ? Le papier timbré coûte cher, car tout a augmenté aujourd'hui. Je n'aime pas les amours sempiternelles. Les nôtres ont duré six mois, — six siècles ! — une seconde de plus, c'était ridicule. Va, mon cher, dépêche-toi d'aimer ailleurs.
CONTRAN. = Pourquoi cette ironie? Est-ce que je n'ai pas tout tenté ? Est-ce qu'il y a une seule femme qui puisse t'effacer de mon esprit ? Au lieu de me railler ainsi, tu devrais voir ce qui se passe en moi ? Te l'avouerai-je ? Je ne voulais plus entrer ici, mais depuis huit jours je rôde autour de ta maison comme un voleur. Je suis prêt à tout, Lucie, pour ne pas te perdre... Je suis prêt à refouler ma jalousie et mon orgueil...
LUCIE. = Non, je te rappelle à toi-même, tu as cela de beau, que tu as voulu briser quand tu n'étais plus le maître de la maison. Et d'ailleurs... tu ne connais pas le prince ? — Il veut être ici chez lui — et y être seul.
GONTRAN. = Ah! pardieu! je le trouve curieux! Il est ici chez moi !
LUCIE. = Chez toi! chez toi I Quand tu m'as donné cet hôtel, est-ce que tu avais la prétention de le garder pour toi? Donner, c'est bien plus que vendre... Chez toi! Brisons là! Tu es venu pour me voir, tu m'as bien assez vue comme cela. — Autre temps, autre femme. Ce qui est passé, est passé. Nous n avons ni l'un ni l'autre de temps à perdre.
GONTRAN, amèrement. = Ah ! Oui, pOUr toi, le temps, c'est
de l'argent.
LUCIE. — Eh bien, puisque tu comprends cela, refais ta fortune et ne me fais pas perdre la mienne.
GONTRAN, exaspéré. =- Refaire ma fortune quand je ne vois que des ruines autour de moi! Refaire ma fortune! Avec quoi ?
LUCIE. = Dis-moi, Contran, si tu es venu pour me redemander ton argent, parle.
GONTRAN, se tournant vers elle. = Te redemander mon argent ! te redemander mon argent ! (Lui saisissant le bras.) Mais il me faudrait un verre d'eau pour ne pas mourir de soif que je ne te le demanderais pas, misérable î
LUCIE, s'échappant des mains de Gontran, court à la sonnette. Le valet
de chambre paraît. = C'en en cst trop à la fin.
GONTRAN, menaçant. = Qu'est-CC que tu fais ?
LUCIE, reprenant son air glacial. = ReCOnduisCZ mOUSieur.
GONTRAN. = Si je restais... je la tuerais, (il fait deux pas
vers la porte et se retourne.) Tout n'est paS fini.
Il sort.
LUCIE. = Enfin !