‹ La comédie au coin du feuChapitre 144 sur 200 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LUCIE, LE PRINCE, MARX, ABBELLE, la DÉCAVÉE, L.\ ROSEMOND, LA TACITURNE, ALBERTINE, L'ESTRAPADE.

LE PRINCE, à Lucio. = Ma clièro, voici vos convives. J'en ai invité un de plus, le comte d'Aspremont.

LUCIE. = Prince, vous avez eu tort. Mais il n'osera pas venir ici !

LE PRINCE. =11 viendra, je vous en réponds. Je veux vous réconcilier avec lui.

LUCiE.= Moi aussi j'ai invité quelqu'un, M. Abbelle.

LE PRINCE. = Vous avez eu tort.

LUCIE. = Oh ! il tient si peu de place.

l'estrapade. = On dit que nous allons avoir un festin de dieux.

LA TACITURNE. = J'en acccptc l'augure.

LA DÉCAVÉE. = On n'a pas besoin de l'annoncer, celle-là!

l'estrapade. = Je crois qu'elle en tient pour moi.

LA DÉCAVÉE. = Qucl imbécilc.

abbelle. =Tu lui fais beaucoup d'honneur, les imbéciles mènent le monde.

LA DÉCAVÉE. = Tu u'as cucorc ricu mené, toi...

abbelle. = Je te conduirais volontiers.

LA décavée, à l'Estrapade. = On a donc eu peur d'être treize à table qu'on a invité celui-là?

LA ROSEMOND. = 11 est vcuu pour accorder le piano.

ABBELLE. = Ah! ça... sur quelle herbe avez- vous marché ce matin?

LA DÉCAVÉE. = Sur uu pli de rose.

MARX, à Lucie. = Tudieu ! quel luxe! si vous avez de l'argent à placer, je suis là.

LUCIE. = Vous ne me connaissez donc pas! Je suis plus forte que vous sur la question d'argent.

ALBERTiNE, à la Taciturne. = Tu as l'air bien préoccupée?

LA TACITURNE. = Question d'argent, ma chère.

AB BELLE, montrant Marx. = Tenez, en voilà un qui l'a résolue depuis longtemps.

LA DÉCAVÉE. = Oh! avec lui, c'est la question de l'argent des autres.

MARX. = Un vieux cliché! Si je prends l'argent des autres, ce n'est plus l'argent des autres. Mes enfants, que voulez-vous?... Tout ce que je touche devient or. Je viens d'obtenir la concession d'une maison de jeux.

LUCIE. = Ce sera sa vraie maison de banque.

ABBELLE. =: OÙ doUC?

l'estrapade. = En Espagne?

ALBERTiNE. = Sur le Mont-Blauc ?

LA DÉCAVÉE. = Au sérail?

iiARX. = Non. Je vous le donne en mille.

TOUS. = Où donc alors?

MARX. = En pleine mer, sur un bateau à vapeur allan du Havre à New-York et de New- York au Havre... Capital social, cinq millions, pas un sou de plus. Les voyageurs seront toujours joueurs. Le bateau viendra les prendre quand ils auront leurs poches pleines d'or...

l'estrapade. == Et il les rendra à terre quand ils n'auront plus un sou.

MARX. = J'ai inventé deux coups superbes... le coup du tangage et le coup du roulis... On vous expliquera cela; c'est à peine si l'on s'apercevra du voyage.

le prince. = Du naufrage! (Albertine entraîne le prince dans la serre.)

MARX. =11 y a encore des Pyrénées, il n'y aura plus d'Océan.

LA DÉCAVÉE. = A merveille! Tu sais comme je coupe

bien les cartes. Tu me donneras un billet de faveur pour

passer l'eau.

LUCIE. =Un billet de banque de faveur.

M VRX. = Oui, si tu me places des actions...

l'esVrapade. = Donnez m'en une pour allumer ma

cigarette. . ,

MVRX. = Elles ne sont pas encore imprimées.

l'estrapade. = A propos de jeu, qu'est devenu cet

insensé de Contran ?

MARX. = Ah! oui, Contran, (a Lucie.) Lui en avez-vous

fait voir de toutes les couleurs !

LA DÉCAVÉE. = Ne parlons pas des amours défuntes, ça

Dorte malheur.

l'estrapade. = Quel steeple-chase vous lui avez fait

courir! , . . . .

ALBERTiNE. = Comme toi quand tu fais courir tes

créanciers.

LA TVCiTURNE. = Questiou d argent.

LUCIE = Où il n'y a pas de peine, il n'y a pas de plaisir, c'est ma devise. Je lui ai surtout joué une comédie bien

amusante. ^ , i.

LA DÉCAVÉE. = Eh bien! raconte-nous ta comédie.

LUCIE. = Non, je ne la raconterai pas. J'ai juré que je ne la raconterai pas.

MARX. = A qui?

LUCIE. = A moi-même!

LA DÉCAVÉE. = Parle! Va, tu es relevée de ton serment.

TOUS. = Oui, parlez!

LE PRINCE, revenant de la serre. = GonteZ doUC, madame...

vous allez faire croire que c'est une histoire qu'on ne peut

pas dire... (D'Aspremont paraît.)

LUCIE, très animée. = Ohl après tout, c'ost bien innocent. Figurez-vous qu'un beau jour Contran m'annonce son ma-

ri âge avec une demoiselle de je ne sais plus quoi. C'était le portrait frappant de Juliette.

LA ROSEHOND. = Juliette?

LUCIE. = Oui, Juliette. Je l'habillai, je lui donnai une leçon de belles manières et je la fis souper dans un cabinet du café Anglais avec un de mes amis.

LE PRINCE. = Et qu'arriva-t-il de toute cette mise en scène?

LUCIE. = Ce qui arriva? C'est que Contran vit ce louchant tableau : Une femme de chambre représentant sa fiancée jouant de Téventail avec un petit crevé. Ce ne fut pas tout. Comme Contran n'en croyait pas ses yeux, je lui donnai la même comédie, le soir, au bois de Boulogne.

LE PRINCE. = Eh bien, madame, ce sont là des comédies qu'on ne joue pas.

d'aspremont. =: Vous avcz raison, prince.

LUCIE. =rr Vous ici ! Je ne m'attendais pas à l'honneur que vous voulez bien me faire.

ABBELLE. := C'cst la statue du commandeur!

d'aspremont. = Trêve de raillerie, madame. Prince, vous ignorez la fin de cette histoire, eh bien, je vais vous la dire. Car, en vérité, j'assiste à un spectacle lamentable. Cette joie qui voudrait éclater n'est pas vraie, c'est une chanson qui chante faux, c'est un éclat de rire qui finira en sanglot... Savez- vous ce qu'est devenue mademoiselle Clotilde Marcelli? Car c'est d'elle, n'est-ce pas que vous avez

voulu parler?... (En silence d*Aspremond prend dans sa poche une lettre de faire part encadrée de noir et la tend au prince.) Elle avait vingt

ans!

LE prince. = Est-ce possible?

LUCIE, chancelant. = Vous riez, n'est-ce pas?... Ce n'est pas vrai qu'elle soit morte?

d'aspremont. s Mademoiselle Marcelli est morte... morte de chagrin... C'est votre calomnie qui l'a tuée!

Elle a voulu que la vérité se fasse autour d'elle, mais elle n'a eu que sa vertu pour la défendre; car moi-naèrae je la défendais mal. Oui cette enfant de vingt ans, Lucie, vous Tavez assassinée.

LUCIE. = Assez! monsieur.

d'aspremont. = J'ai honte pour vous, honte pour nous.

LUCIE. ^ Quand vous aurez fini, monsieur!

d'aspremont. = Ne m'interrompez pas. Le prince est trop galant homme pour ne pas m'en tendre.

LE PRINCE. = Parlez, monsieur.

d'àsprehont, àLucie. e=s Je ne suis pas venu ici pour faire de la morale, mais Tindignatioi^ m'emporte ! Il y a un homme que vous ne connaissez plus dans sa misère et dans sa douleur. I! s'est ruiné, il a ruiné sa famille pour vous faire litière. Il a mangé la dot de sa sœur pour vous donner les perles et les dian^nts que vous portez là!

LUCIE. = En vérité, monsieur, vous ouhliez trop que Vous êtes chez moi. Croyez-vous que j'ai voulu la mort de mademoiselle Marcelli? Que voulez-vous de moi? Pourquoi êtes-vous ici? Est-ce que je vous ai appelé? Vous-même, avez-vous jamais empêché Gontran de faire une sottise? Vous imaginez-vous que vous allez me convertir à la vertu?... Mais regardez donc autour de vous et dites si l'heure du repentir a sonné pour moi? Et d'ailleurs, le repentir, c'est de ne pouvoir recommencer.

d'aspremont. = Ainsi, vous pensez que votre luxe vous défendra contre la réprobation?... Vous pouviez vous sauver par la bonté, vous avez été méchante. Vous croyez avoir tout gagné, parce que vous avez de l'or plein les mains.. i De toutes vos splendeurs, il ne vous restera pas de quoi tous faire Un linceul ! Vous croyez avoir des amis. (Montwmt Marx.) Celui-là, c'est un banquier à la petite semaine. 11 a

vécu sur Gontran^ il vivra sur vous. (Montrant les femmea.) Ces

demoiselles) des pique-assiettes de l'amour. (Montrani TEstn-

MADEMOISELLE TRENTE-SIX VEBTUS iU

pade.) Celui-là... un désœuvré qui vient ici comme il va au cabaret. (Montrant le prince.) Le prince, un galant homme égaré, qui vous abandonnera demain. (Montrant Âbbelle.)Get homme là-bas... notre vengeance à nous... votre châtiment à vous !

LUCIE. = Mais c'est de la rage ! Qu'on lui mette la camisole de force !

D ÂSPREMONT va prendre sur la tsble une poignée de sel qu'il jette autour de lui en signe de malédiction. = Que cette fête SOit maudite ! Maudite soit la femme, maudite soit la maison! (Tous,

moins le prince, font un pas vers lui. 11 sort fièrement.)

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