SCENE PREMIERE JULIA
JULIA, fermant un livre. = Et moi aussi je jouerai mon rôle dans la comédie humaine. D'abord je veux être comédienne; Balzac donne de si bonnes leçons aux femmes...
AURORE, au dehors. = Julia! Julia !
JULIA. Elle prend la poudre de riz sur la cheminée et se "barbouille la figure. = C'est ennuyeux, je vais perdre aujourd'hui ma leçon avec M. Coquelin.
AURORE, entrant. = Juliette!
JULIETTE. == Me voilà!
AURORE. = C'est bien heureux! Que faites-vous donc devant la cheminée?
JULIA. = Ma figure.
AURORE. = Voye-î-vous cette impertinente qui fait sa tête!... Ne touchez plus à ma poudre de riz : de la farine-, c'est bon pour vous, et encore au carnaval.
JULIA. =x Merci, madame, (a part.) Madame et moi,
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nous sommes cependant de ]a même farine. A force de voir peindre madame...
AURORE, qui a entendu. = Ce quec'estque d'avoir de TespHt et d'en donner à tout le monde, même à ses gens... L'abbé Marrey n'est pas venu? S'il vient je ne le recevrai pas, car je ne suis pas en état de grâce. Dites-lui que nos petits orphelins mourront millionnaires. J'ai là cinq cfents francs pour eux.
JULIA. = Madame est merveilleuse! Elle place tout son argent chez les pauvres.
AURORE. == C'est encore la meilleure manière de faire l'usure.
JULIA. = Et avec tous ces beaux sentiments, rien à la maison. A propos, voici une lettre pour madame.
AURORE, lisant. = C'est de Léa. Elle va venir. Tant mieux, je lui donnerai moitié de mon ennui.
JULIA. = Je croyais que madame ne voulait plus voir les actrices hors du théâtre.
AURORE. = Oh! les jours de pluie... Quel temps fait-il?
JULIA. = Un temps de paradis perdu.
AURORE. = C'est cela, la voilà qui fait de la littérature. Je xous défends de causer avec les faiseurs de pièces ; ils vous perdront.
JULIA. = C est fini. (On apporte un journal sur un plat d'argent. Juliette déchire la bande et lit le journal.) AllonS en VOilà bien
une autre, M. Max de Riancourt qui a un duel avec Antonio.
AURORE. = A propos de quoi ?
JULIA. = A propos de femmes; voyez, le journal met même les points sur les i, car il ne se gêne pas pour faire comprendre que M. de Riancourt se bat pour une demoiselle du couvent des Oiseaux.
AURORE. = Je sais l'histoire : il se bat pour sa cousine parce qu'Antonio a dit dans la fumée de son cigare qu'elle
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était jolie comme une cocotte. Ëh bien! savez- vous ce qui va arriver? C'est que si Antonio le tue, il tuera Léa du même coup, car c'est un amour à la vie à la mort. Si c'est Max qui tue Antonio, il épousera sa cousine, parce qu'il l'a compromise en se battant pour elle, et alors... Léa en mourra.
JULIA, riant. = Eh bien! votre amie est deux fois condamnée ; si elle en revient, ce sera par miracle.
AURORE. Elle regarde à la pendule. = Midi... Il me Semble
que l'aiguille n'est pas tournée du côté de l'amour aujourd'hui l... J'ai rêvé chien et chat et je n'ai encore vu que des créanciers. (Elle se peint la figure et les ongles.) Gommc je m'ennuierais si je n'étais pas avec moi! C'est peut-être une mauvaise compagnie, mais il n'y a que celles-là qui soient bonnes, (se reprenant.) Suis-je bien avec moi? Il y a si longtemps que je me cherche et que je ne me trouve pas. Il y a un beau livre à faire là-dessus : Voyage à la recherche de
soi-même. (Apercevant Juliette qui lit le journal.) Qu'est-Ce qu'il y a
encore de nouveau?
JULIA. = M. le duc. Il n'est encore venu que deux fois aujourd'hui*
AURORE. = Le duc! qui est-ce donc?
JULIA- = Madame a oublié que c'est son amoureux?
AURORE. =s Le duc est-il riche dans Topinion de son valet de chambre ?
JULIA. = Ne vous y trompez pas, madame^ aujourd'hui, depuis que tout le monde lit le journal et joue à la Bourse, l'opinion de l'antichambre c'est l'opinion publique.
AURORE. = Je veux que le duc m'épouse.
JULIA. = Oh! quel malheur!
AURORE. = Quel malheur! Qu'entendez-vous par ces paroles ?
JULIA. = J'entends que si le duc vous épouse, vous ne pourrez plus vous marier à d'autres»
AURORE. =Je divorcerai I Je vous ai demandé si ]e dac est ruiné?
JULIA. = Ruiné! allons donc! Il ne m'a encore rien donné 1
AURORE. = C'est là votre pierre de touche...
JULIA. •= J'ai toujours remarqué que les gens qui n'ont pas le sou sont ceux qui donnent toujours. Ah! M. Max ! en voilà un qui est toujours ruiné et qui jette toujours l'argent par les fenêtres.
AURORE. = Léa est bien heureuse... de l'esprit, du cœur...
JULIA. = Du cœur... c'est un embarras. . mais il dépense tant d'argent depuis qu'il n'en a plus 1 Et puis comme il monte à cheval, et comme il donne galamment un coup d'épée. Si je faisais une fin je voudrais finir avec un homme comme ca.
AURORE. = On sonne. — C'est maman, je reconnais son coup de sonnette.
JULIA. = Madame veut-elle recevoir madame de Parpaillon ?
AURORE. = Jamais! Elle est trop chez elle quand elle est chez moi.
JULIA. = Mais le respect filial, madame ?
AURORE, à part. = Mon père ne m'a pas reconnue, je puis bien ne pas reconnaître ma mère.
JULIA, regardant à la fenêtre. = Mais non, Ce u'est pas
madame de Parpaillon, c'est M. Max de Riancourt; je reconnais son coupé.
AURORE. = Je cours m'habiller un peu... je me trompe : me déshabiller un peu pour être présentable.
Elle sort.