‹ La comédie au coin du feuChapitre 147 sur 200 · SCÈNE II MAX, puis Duc DE GORDOVA · texte numérisé non relu

SCÈNE II MAX, puis Duc DE GORDOVA

Max et le duc se regardent d'abord comme deux chiens de faïence. Ils se promènent en silence, puis tout à coup ils éclatent de rire.

MAX. = Jaloux comme un Espagnol! Mon cher duc, tu arrives à propos, je t'attendais.

LE DUC. = Si matin? Je ne te croyais pas ici chez toi...

MAX. = Je suis chez toi, monsieur don Juan, c'est connu de tout le monde. Qui donc se permettrait d'ignorer que tu es proscrit de Madrid par les maris? que tu as pris autant de femmes que le Gid a gagné de batailles? et que tu règnes dans le cœur de madamo Aurore d'Arcy ?

LE DUC. = Oui, comme un roi sans royaume. — Dismoi, Max, connais-tu bien Aurore? — Pour moi, je l'aime trop pour la connaître.

MAX. = Je comprends... G'est une Gélimène achevée. Ne sois pas jaloux elle n'aime que sa figure. Fille de je ne sais qui,clle a épousé je ne sais quoi... son premier amanl, M. d'Arcy, qui est mort dans sa province après une séparation de corps... les biens étaient mangés. — Pour elle, prends-y garde; elle est d'un désintéressement qui a ruiné ton prédécesseur... mais elle est si jolie! n'en disons pas de mal, j'ai un grand service à lui demander.

LE DUC = Quoi?

MAX. = En attendant, donne-moi un conseil.

LE DUC =: Il n'y a que les conseils de famille qui soient bons à quelque chose. Jure-moi de ne pas suivre le conseil que je te donnerai.

MAX. = Tu sais bien que je ne le suivrai pas... Si tu n'étais pas arrivé, j'appelais le premier venu pour lui parler de ma folie... Ah! les confidents de tragédie! comme ils sont vrais !

301 LA COMËDIii: AU COIN DU FEU

LE DUC, lui proDant la main, ss Donne, que je te tàte le pouls. Je reconnais ta maladie. L^homme irait presque toujours droit devant lui s'il ne rencontrait la femme à chaque pas. C'est un charmant compagnon de voyage, mais qui ne sait pas son chemin et qui nous empêche de voir le nôtre.

MAX. = Tu as deviné; c'est ce compagnon-là qui ni'arl'ôte en chemin : je vais me marier.

LE DUC. = Te marier! On m'a dit tout à l'heure que tu te battais en duel demain, est-ce avec ta fiancée?

MAX. = Non, c'est pour ma fiancée; mais de pjrâce pas un mot.

LE DUC. = Pas un mot! Mais c'est dans un journal. Oh-' la belle lune rousse que je vois poindre à l'horizon.

MAX. s= Aujourd'hui toutes les lunes de miel commencent par la lune rousse; c'est inévitable; notre manière de vivre avec ces demoiselles nous supprime la lune de miel avec ces dames. Le bonheur n'est plus qu'un mot, et encore on ne le trouve pas dans le dictionnaire de M. Littré. — L'amour dans le mariage, c'est un roman de M. Guizot. Tu sais que c'est mon seul salut dans ma ruine. Ma famille me croit excommunié depuis que j'habite les coulisses de la comédie. Ils disent dans leur vieux style que Léa est une syrène... Donc je veux me marier: le mariage est la terre promise des ambitieux.

LE DUC. = Ambitieux! Tu ne le seras jamais.

MAX. = J'en ai peur, mais vois-tu, mon cher, il vient un jour où il faut en finir avec toutes ces folies de la jeunesse.

LE DUC = Où commence et où finit la jeunesse?

MAX. = Elle devrait commencer et finir dans le travail, et non dans le désœuvrement. Aussi, après une jeunesse comme la nôtre, nous bâtissons sur le sable le monument de la vie. La passion nous tue, mais nous ne tuons pas la passion. Nous sommes ainsi quelques miniers d'enfants

prodigues qui n'avons ni-une idée dans la tête ni une épée dans la main, excepté les jours de duel et les jours où la patrie est en danger.., et nous ne la sauvons pas.

LE DUC. = Tu parles comme un raisonneur de comédie.

MAX. = Le raisonneur, c'est ma conscience qui juge mes actions et qui me rappelle souvent au devoir sévère de la vie. Il y a toujours deux hommes en nous : celui qui va au combat de la vie et celui qui juge les coups. C'est mon histoire. Je vais me marier... et voilà que j'aime Léa plus que jamais.

LE DUC. = Le grand mal social, c'est le mariage dans le désœuvrement; on se marie sans savoir pourquoi, sans connaître ni le mariage ni la femme.

MAX. = Tu voudrais qu'on ftt un apprentissage?

LE DUC. = Oui, l'apprentissage du devoir. On disait • « Où est la femme? » Aujourd'hui il faut dire : « Où est la maîtresse? » Quand on se marie, il y a une maîtresse qui pleure. On la consolera; si on la console, c'est la femme qui pleure. On a donc un pied dans le passé et un pied dans l'avenir. On croit que tout s'arrange dans la vie, mais tout se dérange. Des deux femmes, il y en a une de trop. C'est la meilleure qui sera frappée. Écoute-moi bien : J'ai vu se marier beaucoup de mes amis; aucun ne se doutait qu'il allait faire une mauvaise action. Et pourtant il jouait le sacrifice de deux cœurs I On condamne les femmes qui tombent : c'est toujours les hommes qui les précipitent.

MAX. = Excepté quand elles les mènent par le bout du nez.

LE DUC = Ce n'est pas toi qu'on prendra par là. Je te prédis que tu vas faire de ta vie joyeuse un drame terrible

MAX. 3B Merci, Nostradamus. Combien prends-tu pour tirer les cartes ?

LE DUC. = Ne ris pasl Tu as dans ton jeu la dame de

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trèfle et la dame de cœur : prends- garde de n'être qu'un valet de carreau.

MAX. = Ainsi soit-ii.

LE DUC. =r Crois-moi, si tu veux éviter le divorce dans le mariage, commence par divorcer avec l'amour. Qui épouses-tu?

MAX. = Ma cousine. Est-ce qu'on n'épouse pas toujours sa cousine quand on est marié par sa famille?

LE DUC. = Quelle cousine? — Ta cousine Blanche?.,. Elle est très jolie!... J'y avais songé.

MAX. = Pour toi ou pour moi ?

LE DUC = Pour toi. (a part.) Pour moi.

MAX. = Et elle est charmante, n'est-ce pas?

LE DUC = Oui, et elle a beaucoup d'argent.

MAX. = Oui, elle a beaucoup d'argent, mais j'aime Léa. et une fois marié... (Gravement.) J'ai peur d'aimer Léa. LE DUC = Pourquoi l'aimes-tu?

MAX. = Parce je l'aime! J'ai perdu sa vie comme la mienne. Sans moi, elle aurait épousé un ambassadeur, un millionnaire..., le roi de Madagascar..., que sais-je? LE DUC =. Elle te l'a dit?

MAX. = Tu le sais bien. Toutes les comédiennes quittent l'Opéra par la porte du mariage. Ce n'est pas avec elle que je me suis ruiné. A tout prendre, c'est une brave fille.

LK DUC = Pardieu! elle a été élevée au couvent avec ta cousine Blanche ! Je me souviens qu'elles ont joué Esther à la représentation dont on a tant parlé.

MAX. = Eh oui! nous y étions.

LE Duc.= Quelle était la meilleure comédienne ? MAX. = C'est Léa, puisqu'elle l'est devenue.

LE DUC = C'est peut-être l'autre... il n'y a que les femmes du monde qui savent jouer la comédie... Tu verras quand tu seras marié.

MAX. = Tu ne sais ce que tu dis. Léa a beaucoup de

talent. Quand elle entre en scène comme elle donne la gaieté dans son sourire, l'émotion dans son battement de cœur, la vie en un mot. Qu'elle est belle!... et comme la mauvaise prose qu'elle débite se change dans sa bouche en or et en diamants !

LE DUC. = Quel enthousiasme! Je croyais que tu la voulais quitter?

M Ax. = Oui, et je fais là son oraison funèbre. (Us s'asseoieut.) Nous nous étions rencontrés au bal de l'Opéra. Je croyais à une de ces aventures qui n'ont pas de lendemain..., qui ne comptent pas dans la vie du cœur ; mais le lendemain nous nous rencontrâmes aux Champs-Elysées, elle en calèche, moi à pied. Je vais à elle : « Montez donc», me dit-elle en me tendant la main. — «Etes-vous chez vous? wluidemandai-je. Elle rougit. — « Chez moi ! non, » répondit-elle. Et la voilà qui descend, qui prend mon bras, et qui dit au cocher: « Je ne « veux plus de ces chevaux-là; retournez d'où vous venez, « et dites à votre maître que vous m'avez perdue en route ».

LE DUC. = C'est de la morale en action.

MAX. =Oui; tu me diras qu'on a refusé ces chevaux-là pour en avoir de plus beaux. Eh I mon Dieu, non ! Elle avait trouvé une émotion, c'est tout ce qu'elle cherchait.

LE DUC. = C'est touchant. Il faudra encadrer cela! Eh bien ! oui, c'est une brave fille qui a du cœur ; après ?

MAX. = Après? (Tristement.) Je vais me marier.

LE DUC = Voilà la moralité ?

MAX. = J'aurai le courage de briser; mais je vais souffrir mort et passion. Tu es heureux d'être tous les jours amoureux d'une nouvelle femme; c*est comme cela que l'amour n'est pas dangereux.

LE DUC. = Voilà pourtant un homme qu'on appelle le Machiavel de l'amour! Je vais dire à Aurore que tu es là... C'est tout le conseil que j'ai à te donner... mais la voilà.

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