SCÈNE PREMIÈRE LAFONTAINE, pnis MADAME SGARRON et NANON
Au lever du rideau, Lafontaine traverse le thét^tre tout ahuri et cherche
où il est.
LAFONTAINE. ^ Le duc de Saint-Aignan m'a dit que nous étions ici chez nous, je ne me retrouve pas. Des tentes, des soldats, une croix brisée... Mais après tout, qu'est-ce que cela me fait ? Lafontaine est partout chez lui. n va
s*asseoir sur un chêne et ramasse un gland qui vient de tomber* Il pleut
des glands. Un gland tombant d'un chêne ! Quelle singulière idée Dieu a eue de placer un fruit nain sur un arbre géant, quand cette citrouille rampe à terre ! un autre c^d tombe sur
\s\ COMKDIK AU COIN DU FEU
son net. Aïe I aïe ! celui-ci m'est tombé sur le nez. Voilà qui est bien fait, lourdeau I C'est pour l'apprendre à critiquer i'œuvre de Dieu ! Eh bien I puisque celui de la haut s'est chargé d'écrire la moralité, écrivons là fable.
Il lire son crayon et dit à demi-Toix :
« Le gland et la citrouille, »
Madame Scarron et Nanon arrivent par Fane des routes qui aboutissent au carrefour. Elles sont vêtues en habits de voyage. Elles ne voient pas Lafontaine.
NANON. = Eh bien, madame, est-ce que nous allons sncore longtemps marcher comme cela ?
MADAME SCARRON. = Pauvre Nauou I Nous avons fait là un rude voyage ! Mais c'est bien ici que le roi va venir.
NANON. = Et vous croyez que Louis XIV est en Flandre tout exprès pour y recevoir vos placets ?... Jarnigué ! Depuis que feu Monseigneur Scarron est mort, vous frappez et on n'ouvre pas. Et si vous n'aviez pas trouvé les écusd'or que j'ai eu l'esprit de mettre sous clé dans des temps meilleurs, que seriez-vous devenue, madame ?...
MADAME SCARRON. = C'( S . vrai, Nauou, la petite fille d'A grippa d'Aubigné vit des libéralités de sa servante !
NANON. = Allons, allons, voilà que je vous ai affligée!.. Faut-il donc s'inquiéter des sottises débitées par cette folio (le Nanon ?
MADAME SCARRON. == Ah! si je u'avais eu à subir que ces blessures-là, je n'aurais pas le droit de me plaindre ! Mais si tu savais comme Dieu m'a traitée depuis trente ans que j'existe !
NANON. = Trente-trois ans! Personne n'écoute ! Ah! quand on commence à faire son entrée dans le monde au fond d'une prison ! quand on n'arrive à l'amour qu'en
épousant un cul - de -jatte I II est vrai qu'il était si peu votre mari !
MADAHB scARRON. = Enfin, si j'avais la pension de deux mille livres que le roi lui faisait ! Un roi ne peut rien refuser un jour de victoire.
NANON. = Est-ce madame de Montespan qui remettra votre placet ?
MADAME SCARRON. = Oui.
NANON. = Vous la connaissez à peine ; pourquoi ne serait-ce pas mademoiselle de La Yallière que vous connaissez beaucoup ?
MADAME SCARRON. = G'est que Tune commence son règne et que l'autre finit le sien.
NANON. ^Madame de Montespan, qui est adorée de son mari?
MADAME SCARRON. =Oui, Nanon, le marquis aime trop sa femme. C'est à force d'amour qu'on perd l'amour.
NANON. = Ce n'est pas cela qui vous perdra.
MADAME SCARRON. = NaUOU !
NANON. = Ne m'avez-vous pas donné mon franc parler?
MADAME SCARRON, souriant. = Sais-tu pourquoi ? C'est pour m'habituer à recevoir sans pâlir les rebufiTades des grands de la terre.
NANON. ^ En attendant, voilà beaucoup de chemin perdu.
MADAME SCARRON. = Je ne sais, mais il me semble que je touche à une haute fortune.
NANON. = Oh ! vous pourrez dire que vous avez pris une drôle de route pour y arriver. C'est comme les bateliers de mon pays qui tournent le dos au rivage quand ils abor. denti
MADAME SCARRON. = J'ai foi daus mon étoile. Ecoute,
j'étais encore enfant, un jour que je m'étais endormie au bord de la mer, un serpent s'approcha de moi...
NANON. = Ces serpents n*en font pas d'autres I... Je sais l'histoire. Le serpent tous enlaça doucement et s'éloigna sans TOUS tordre le cou, ce qui fit dire à une négresse que vous étiez prédestinée aux plus hautes aTentures. — Si c'est là-dessus que tous comptez pour obtenir TOtre pension de deux mille liTres, je tous en fais mon compliment.
MADAME scAERON. = Ne t'ai-je pas déjàproûTé que je compte aussi sur ma patience ?
NANON. = Oh I pour cela, tous en aTez. ' '
MADAME SCAERON, d*im ton libyUiqae. = Nanon, la patience arriTe à tout ; elle se lèTe matin et attend l'occasion jusqu'au soiri
Elles remontent.
NANON. = Tenez, en Toilà qui Tiennent là-bas, qui ont de meilleurs cheTaux que les nôtres.
MADAME scARRON. = Go sout saus doute los équipages de la reine, car le roi l'a appelée.
NANON. = J'entendais dire, tout à l'heure, que le roi aTait appelé la reine, mais que c'était mademoiselle de la Yallière qui accourait.
MADAME SCARRON, sérèrement =:PreneZ garde, NanOU, TOUS
parlez mal du roi. Ne sais-tu donc pas que Louis XIV peut sans danger pour sa gloire descendre jusqu'aux passions humaines. Ses Tictoires et sa politique le relèTeront toujours assez haut.
NANON. = Madame, quel est donc ce carrosse qui coupe les cheTaux de la reine ? Ces cheTaux-là ont le diable au corps I
MADAME SCARRON. = Il n'y a quo mademoiselle de la Yallière qui puisse oser tine pareille équipée ! C'est bien mademoiselle de la Yallière.
NANON. = Le roi Tient par ici. Le roi Ta passer près de nous. Eh bien ! tous pourriez présenter Totre placet.
HADAME'scARRON. = Non pas. U faut saToir choisir son
moment pour aborder les grands de la terre. Viens, Nanon.
NANONy résistant. = J'aurais pourtant bien voulu voir tout cela d'un peu près. , ^
MADÂHE SCARRON, Tentralnant . = Viens, te dis-je, tU noUS
perdrais toutes deux I à part. Ge n'est pas encore aujourd'hui que je veux parler au roi I