‹ La comédie au coin du feuChapitre 22 sur 200 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Les MÊMES, LAUZUN, VIVONNE, DE GUICHE, DE VARDES, CAVOIS, SOLDATS, CUIRASSIERS,

des cuisiniers entrent processionnellement, portant un grand nombre de plats, qu'ils dressent sur une table apportée par un marmiton.

VIVONNE, se débattant an milieu des cris qui Texaltent et des bras qui

I oniacent. = AUous, faquins, placez la table ici. C'est bien, est bien, assez d'enthousiasme : le dîner refroidit I Quel l)eau siège je vais faire là, et je veux être seul pour cette

victoire. (A madame de Montespan.) BonjOUr ma sœur. (a madame

.lo Thianges.) Boujour la fée I J'irai vous embrasser tout à

l heure I (Retournant à la table.) Quel paifum 1

n s*attable.

DE GUICHE. = C'est la manne dans le désert.

MADAME DE MOMTKSPAN. = Qu'est-il douc arrivé ?...

= Madame, M. de Vivonne vient de se cou-

MADAME DE KONTESPAN. = Mon frère ?.•«

LAUzuN. = Cela vous étonne?

MADAME DE MONTESPAN. = MaiS non.

LAUZUN. = n vient d'enlever, sous le feu de l'ennemi, le dîner du général en chef de Tarmée hollandaise.

VI YONNE, la booche pleine. = Ges Hollandais ont du bon I

DEGUiCHE, àMontespan. = Qu'en ditos-vous M. le marquis?

DE MONTESPAN, brusquement. = Je dis que lorsqu'il s'agit de dîner, M. de Vivonne est capable de tout.

LAUZUN, riant. = Même de montrer du courage.

VIVONNE, mangeant toujours. = Mon frère, il y a encore une

place.

DE MONTESPAN. = Merci, en campagne, je partage le dîner du soldat.

VIVONNE. = Grand bien vous fasse.

MADAME DE MONTESPAN, riant, à Vivonne. = Mais Comment

ces richesses sont-elles tombées dans vos mains, quand tout le monde ici meurt de faim ?

VIVONNE. = Ma sœur, un vrai gourmand est un chien de chasse, n sent d'une lieue le fumet d'un salmis de caille. (Buyant un Terre de rin.) Vin du cap, Messieurs! Corbleu ! Le soleil est une belle chose quand il reluit ainsi en cristal liquide. Gloire à vous, Reibak.

MADAME DE MONTESPAN. = Assez de parenthèses !

VIVONNE. = Eh bien I J'avais donc senti de loin le fourgon qui portait le dîner du généralissime de l'armée ennemie, et calculant mes forces d'après mon appétit, j'entrepris d'arrêter le convoi...

LAUZUN. ï=Dont tu serais demeuré prisonnier sans notre intervention, mon gros Démocrite.

VIVONNE. = Nous aurions bien vu, mon cher Heraclite I (Apercevant Lafontaine.) Ah I c'estvous? Lafontaine, venez donc me serrer la main.

n LA COMI'^DIR AtJ tlOlM DU FF.U

LAFONTAiNiî, T^à VrTonne. = Vous êtes donc toujours le plus beau gourmand de France et de Navarre ?

Les daines s*asseoient, et Laaron va les rejoindre.

vivoNNK, = Je ne m'en défends pas, cher ami, puisque ces excellents perdreaux fleurissent mes joues, comme la lecture de vos fables fleurit mon esprit.

LAFONTAiNE. = Ah! voilà uu mot !...

MADAME DE THiANGEs. = Un complimcnt assaisonnè dc main de maître ès-cuisine.

VIVONNE, se lève et va à madame de Montespan. = Les cuisiniers

enlèvent la table. = Les oreilles me tintent, Lauzunl... Que ais-tu de moi à ma sœur"...

LAUZUN. = Je dis que tu vois toujours tout en rose. VI voNNE. = Et toi toujours tout en noir.

LAUZUN. = Avec ton encensoir à la main.

De Goiche et Cavois s'approchent des dames à gauche qui s'asseoient. Lauzun et Yivonne descendent en scène.

vivoNNE. := Avec tou sarcasme à la bouche, tu ne crois ni à Dieu, ni au diable.

LAUZUN. = Je crois au diable, puisque je crois aux femmes.

VIVONNE. = Je te connais, val Situ dis tant de mal de la cour, c'est que tu sais que le roi paie les satiriques. LAUZUN. = Tu crois au roi soleil, toi?

vivoNNE. = Je crois même qu'il faudrait beaucoup de nuages comme Lauzun pour l'obscurcir. Louis XIV est un demi-dieu I

LAUZUN. = Son Olympe n'est qu'un théâtre, ses batailles sont des contes de fées et ses splendeurs des mascarades.

VIVONNE. = Un théâtre, c'est possible, mais c'est le théâtre des dieux : Corneille, Molière, Racine et Quinault pour poètes, Lully pour musicien, Lebrun, Mansard, Girardon et Lenôtre pour décorateurs ordinaires !...

LK UOl SOLEIL 43

LAUZUN. = Ce sont ces grands hommes qui le font grand roi, ce n'est pas le roi qui les fait grands hommes.

VI VON NE. = C'est un héros.

' LA.oztN. =:^ Un héros de roman.

MADAME DE MONTESPAN, 80 lève et s'approche do LanniD. =

Ne vient-il pas de permettre à Molière de jouer Tartufe ?

i^AuzuN. = C'est qu'il ne l'a pas compris.

VI YONNE. = Et toi, tu l'as compris?

MADAME DE MONTESPAN. = Mousieur de Lauzuu ne pense-t-il pas qu'après tout la raillerie^est aussi vieille que la louange.

vivoNNE. = AflTdire de tempérament, ma sœur, j'ai hon cœur, moi, parce que j'ai bon estomac. Démocrite était gros I (Montrant Lauzun.) Mais voyez comme Heraclite est maigre !

LAUZUN. = C'est qu'il voit le dessous des masques.

vivoNNÈ. = Des masques I Est-ce que nous nous masquons?

n remonte avec Lafontaine, Montespan et de Guiche.

LAUZUN. = Ceux qui comme toi ne jouent pas leur jeu, n'ont pas à cacher leur jeu.

MADAME DE MONTESPAN. = Et VOUS, Mousicur de

Lauzun, montrez-vous vos cartes?...

LAUZUN, s'approchant de la marquise. = AveC VOUS, Madame,

je jouerai cartes sur table, si vous voulez.

MADAME DE MONTESPAN. = Oui, VOUS retoumcrez le valet de carreau, mais vous ne trouverez pas la dame de cœur.

LAUzujs\ = Est-elle dans votre jeu ?...

MADAME DE MONTESPAN. = Non, elle cst daus le jeu du roi. Avez-vous vu mademoiselle de la Vallière ?

LAUZUN. = Non, mais je sais que le roi Soleil a son clair de lune, en attendant la lune rousse I

Il s*incline.

MADAME DE MONTES? AN. = Et la lunC TOUSSe a pCUt-

être commencé I

LAUZUN. = N'en doutez pas I

MADAME DE MONTESPAN. = Le Toi est fatîgué de VOÎP la Vallière toujours en larmes : ses cheveux pleujrent comme ses yeux.

LAUZUN. = Ce beau cygne qui avait peur de l'orage.

Montespan rentre et s*arréte dans le ^npe dn fond.

MADAME DE MONTESPAN. = Cette violctte qui se cachait pour qu'on la cherche.

vivoNNE, àde Gniche. = C'est là une histoire à mourir de rire.

MADAME DE MONTESPAN. =Peut-On SaVOir CC qul VOUS

met si fort en gaieté, Messieurs?

vivoNNE. = Une aventure dont je ne sais pas la fin. DE GuiCHE. = Le commencement est si beau I

MADAME DE MONTESPAN. = £h bien I COUtOZ.

BENSERADE. =11 est questiou d'une Jeanne d'Arc.

MADAME DE MONTESPAN. = Quelle est donc cette Jeanne d'Arc?

LAUZUN. = Il est inutile de vous dire, marquise, qu'elle n'est pas de la cour.

VIVONNE, raUiant. = C'est étomiant.

BENSERADE. = Mademoiselle d'Entragues...

MONTESPAN. = Messieurs !

à II tourne le dos, Vironne le soit.

CAvois, bas, à Lauzun. = Depuis quand donc monsieur de Montespan joue-t-il ainsi le rôle du Misanthrope?

LAUZUN. = Depuis qu'il s'est aperçu qu'il a épousé Céli* mène.

VIVONNE, à Montespan qui paraît furieux, = Mon frère, SOyez

donc raisonnable ! Nous sommes à la cour la plus galante de l'Europe.

Lauzun fait asseoir madame de Montespan.

MONTESPAN. =Je suis venu en Flandre pour me battre et non pour m'amuser à de pareils caquetages. Je ne souffrirai pas qu'un mot mal sonnant vienne blesser les oreilles de madame de Monte span.

VI VON NE. = Mon frère, quand on est si ombrageux, on ne vient pas à la cour.

MONTESPAN. = Vous avez raison, mon frère, je crains d'avoir eu tort d'y venir. Je n'estime que deux choses en ce monde, l'amour de ma femme et l'honneur de mon nom. Eh bien ! je ne sais quoi me dit que l'un et l'autre sont en péril à cette heure.

vivoNNB. = Doutez-vous donc de votre femme?

MONTESPAN. = Dieu me garde de penser cela, mon frère, mais je suis un sauvage ! Jusqu'ici je n'ai vu que les glaciers des Pyrénées, c'est là que j'espérais passer ma vie avec ma femme.

vivoNNE. = Vous n'y pensez pas! ma sœur confinée dans le vieux château des neiges éternelles.

MONTESPAN. = Eh bien I mon frère, je n'aurais pas été exposé à voir là-bas un fat examinant ma femme avec les yeux hardis d'un libertin et lui parlant comme je ne le ferais pas à une courtisane... (Portant la main à son épée.) Attendez ! je vais...

VIVONNE. ^ En vérité ! vous êtes fou, mon frère I Monsieur de Lauzun est le seigneur le plus recherché de la cour-

MONTESPAN. = La belle raison! Tenez, je retourne à mes soldats, car le Roi va paraître tout à l'heure, et rien ne saurait m'empêcher d'éclater, môme devant lui.

vivoNNE. = Allez au diable si vous voulez I

Montespan sort ; Vironne va près de Lafontaine.

i$ LA GOMl^DiË AU COIN DU FEU

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