SCÈNE VU Les Mêmes, moins Hontespaa. BENSERADE
LAUZUN, à Benserade. = De sorte, monsieur de Benseratle, que la nouveauté du jour est la Toison d'or de monsieur do Corneille ?
BENSERADE. = Oui, mou cher duc
LAuzuN. = Eh bienl renseignez-vous... Que devonsnous en penser? Cela vaut-il le Cid ?
BENSERADE. = Oh! Tion, Messieurs, tant s'en faut. L'auteur du Cid baisse, et Corneille serait bien à plaindre s'il n'avait que cette toison-là pour couvrir sa gloire.
LAFONTAiNE. = Vous êtes cruel, monsieur de Benserade! Songez donc que Corneille n'apour se vêtir lui-mèma qu'un pourpoint qui date de Louis Xin.
BENSERADE. = On a tant exalté ce pauvre homme, qu'il est bon que les gens de goût le remettent à sa place.
LAFONTAiNE. = Morbleu, Monsieur!
DE GUiCHE. = Moi je trouve que monsieur de Benserade a raison. Je ne sais quelle mouche a piqué nos pères pour s'engouer de ce faiseur de sentences, de ce plaideur de Normandie. Quant à moi, je donnerais volontiers tous les Horaces et tous les Cinna pour le ballet des saisons de monsieur de Benserade.
LAUZUN. = Bravo! voilà qui s'appelle juger ! Qu'on dise donc à présent qu'à la cour du grand Roi l'on n'apprécie pas les gens de lettres à leur juste valeur. Qu'en pensezvous, monsieur de Lafontaine? (U s'appro-he dj Lafontaine.)
TOUS. == Qu'en pensez-vous?
LAFONTAINE. = Moi, messieurs, ce que je pense du ballet des saisons de monsieur de Benserade?... C'est un hiver en quatre personnes, et monsieur de Benserade serait je
LK UOI SOLEIL h.0
crois bien heureux s'il avait seulement la toison du bonhomme Corneille pour habiller ses saisons.
Oa rit. Lafontaine sort à droite.
VI YONNE. = Bien touché, Lafontaine 1 (a Benserade.) Vous qui faites des madrigaux, que dites-vous de celui-ci, beau nourrisson des muses ?
BENSERADE, à madame de Tbianges. = Moi?... Que m'importe le jugement des hommes, si les femmes sont pour moi!
MA.DAME DE MONTESPAN, remontant. = Eh bien! OÙ est
donc passé monsieur de Montespan?
LADZDN, la suivant. = Mais je le crois rentré au camp.
MADAME DE MONTESPAN, à part. = Rien u'est plus irritant qu'un jaloux avant l'heure... Est-ce que le roi ne va pas venir?
LA uz UN, lui offrant le bras. =^ Tous Ics maris sont Ics mômcs et vous voilà forcée d'écouter trois mots que depuis trois quarts d'heure je retiens sur mes lèvres.
MADAME DE MONTESPAN, = Preucz garde I VOUS allcz dire quelque impertinence.
LAUZDN. = Je vous aime.
MADAME DE MONTESPAN. = Je me trompais, ce n*est qu'une bêtise I Duc, je vous croyais plus fort !
LAUZUN. = Marquise, voulez-vous me répondre sérieusement, si vous pouvez?...
MADAME DE MONTESPAN. = Yoloutiers! VOUS êtes un faquin ! Vous vous permettez de faire une déclaration à la mousquetaire à moi, Athénaïs de Mortemart, marquise de Montespan !
LAUZDN, riant. = C'cst le cri d'admiratiou que votre beauté m'arrache I
MADAME DE MONTESPAN. = Eh bien! c'est un cri perdu, car j*aime tout bêtement mon mari comme une femme d'esprit.
LAUZUN. = Quoi, ce capitaine Fracasse, ce bourru fan-, tasque, ce hautain et dédaigneux montagnard qui écrirait volontiers sur son chapeau : Je m'appelle Henri-Louis de Perdaillon deGondran, marquis de Montespan!... Mais il est bien question de votre mari!
MADAME DE MONTESPAN. = Je uo comprcnds pas les énigmes... De qui voulez-vous parler?
LAUZUN. = Du Roi!
MADAME DE M N T E S p A N . = Me croyez-vous douc Capable d'aller sur les brisées de mademoiselle de La Vallière?
LAUZUN. =Je vous crois capable de cacher beaucoup d'ambition sous ce charmant sourire I
MADAME DE MONTESPAN. = Je uo VOUS croyais qu'impertinent; mais il paraît que vous êtes fou!
Les domestiques enlèvent la table.
LAUZUN. = Je connais votre cœur parce que j'ai étudié le mien. Écoutez-moi. Nous débutons tous les deux sur le théâtre de la cour. Voulez-vous que je vous dise votre rôle? Vous me soufflerez le mien? Si nous jouons bien notre comédie, nous sommes maîtres du monde !
MADAME DE MONTESPAN. = Gouvcmer lo moudo I Grand Dieu I j'ai déjà bien assez de me gouverner moimême.
LAUZUN. = Prenez garde, Madame! Causons-nous à cœur ouvert? Le roi Soleil ne sera jamais qu'une majestueuse marionnette dont une main cachée tiendra toujours les fils. Soyons cette main-là. Sachons continuer Richelieu. (La marquise s'éloigne un peu.) Sous le masque de la religion , je vois déjà d'ici dans l'ombre, les ultramontains gouverner la France dans l'intérêt de Rome. Louis XIV n'est qu'un roseau peint en fer et ne descendra du théâtre où il se montre si complaisamment le premier danseur de son siècle que pour s'agenouiller dans un confessionnal. Eh bien! Je ne veux pas pour mon pays d'un gouvernement qui tend à
LE ROI SOLEIL 5i
faire de TEurope une capucinière avec des bûchers pour les protestants, des potences pour les juifs, des autodafés pour les livres et un goupillon pour remplacer le sceptre.
MADAME DE MONTESPAN. = Taisez-Yous, Machîavel ! N'allez-vous pas jouer à la politique ?
UN OFFICIER. = Le Roi.
Le roi entre de gauche. Madame de Montespan est à Textrâme droite et Lauzun retourne près de madame de Thianges, On bat aux champs. La cour entre. Les officiers, puis le Roi.