SCÈNE VIII
Les Mêmes, LE ROI, LA COUR.
LE ROI, au prince de Gondé. = Restez! restez, mon cousin, vous êtes le héros de la journée; il est bien permis de ne pas pouvoir monter quand on est comme vous surchargé
de lauriers. (Après avoir baisé galamment la main de la marquise.) Je
salue la plus belle des trois Mortemart !
MADAME DE MONTESPAN, riant. = Sire, j'ai UUC grâce à
vous demander?...
LE ROI, lui of&antie bras. =3 Dites un ordre, Madame! De quoi s'agit-il?
MADAME DE MONTESPAN. = D'uu placet de la veuve du poète Scarron.
LE ROI. = n pleut de ses mémoires! n ne se passe pas de semaine qu'on ne m'en remette un et c'est tout un volume!
MADAME DE MONTESPAN. = N'oublicz pas quo celul-cl, c'est moi qui l'apostille.
LE ROI. = Je n'oublie rien de ce qui vient de vous. Madame, (à un yalet de chambre). Bontemps, prenez Cela (il lui remet
la placet.) Et gardez-en bonne note.
MADAME DE MONTESPAN. = Ah! siro I mcrcL
LE ROI) à H*"** de Montespan, arec laquelle il se promène. = Eh
bien, Madame, qu'avez-vous décidé depuis ce bal du Palais- Royal ?
MADAME DE MONTESPAN. =? Ce bal OÙ VOUS éUcZ si foU?
LE ROI. = Il faut un peu de folie dans la sagesse. Alexandre disait à Phryné : Si j'avais usé sagement de Fiiéritage de Philippe, on n'eût point parlé de moi.
MADAME DE MONTESPAN. = Et quc disait Phryné à Alexandre?
LE ROI. = Elle disait : Si j'avais usé sagement de ma beauté, mon nom ne courrait pas comme un baiser sur toutes les lèvres I
MADAME DE MONTESPAN. = Voilà uu cours d'histoire ancienne. •
LE ROI. = Vous avez raison... faisons un peu d'histojre moderne.
MADAME DE MONTESPAN. = C'est bcau de régucrl Ditesmoi votre secret, sire ! pour être si grand !
LE ROI. = Mon secret, c'est d'être le maître! Voulez-vous me donner votre force pour achever mon œuvre?... Avec vous je triompherai partout. (Riant.) Même à Versailles !
MADAME DE MONTESPAN. = OÙ l'eau ne vcut pas monter jusqu'à vous.
LE ROI, d'un ton royal. = Elle montera! Elle montera en gerbes vers le ciel pour retomber en rosée, et ce sera l'image de la monarchie qui monte jusqu'à Dieu, pour descendre en pluie féconde sur la terre.
MADAME DE MONTESPAN. = Vous avcz dit : « Que l'eau soit! » et l'eau fut.
LE ROI, souriant. = N'cst-cc pas que je ne suis pas un roi fainéant... La France absorbée se regarde vivre, agir, rayonner dans ma personne. Cette incarnation visible d'un grand peuple, cette unité majestueuse sous la forme d'une couronne, ce soleil immobile qui, dans le système plané'
LK nOl SOLEIL S3
taire de la monarchie, attire à lui les autres astres, tout cela isole la royauté dans les hauteurs imaginaires de la fable.
LAUZUN,quia enfemlu les derniers mots. = Le roi jOUe à la majesté.
MADAME DE MONTESPAN. = Vous ôtes un Toi mytholologique, sire, j'ai toujours peur, quand je vous vois, de tomber du haut de l'Olympe. Aussi ai-je pris une grande résolution pour éviter les chutes.
LE KOI. = Laquelle ?
MADAME DE MONTESPAN. = Je vaîs faire aujourd'hui même mes adieux à Votre Majesté.
LE ROI. = Vous partez?...
MADAME DE MON TESPAN. = Oui, sîrel Je vais prier mon mari de m'emmener dans son château des Pyrénées.
LE ROI. = Pourquoi cela?
MADAME DE MONTESPAN, émue. = Parce que j'ai pcur.
LE ROI. = Vous avez peur de ne pasm'aimer?...
MADAME DE MONTESPAN. = Les femmes se donnent plus de mal pour acheter l'enfer qu'elles n'en auraient pour gagner le ciel.
MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE. = Sire ! sire I
MADAME DE MONTESPAN. = Et voici tout à propos mademoiselle de La Vallière.
LE ROI. = Vous resterez à la cour! Je vous l'ordonne.
UADAMB DE MONTESPAN. = Sire I VOUS êtes un despote! Prenez garde à ma tyrannie ! (a part, portant la main k son cœur,) Hélas ! j'ai beau m'en défendre... j'ai beau me jurer que je ne l'aimerai pas. (Regardant La VoiUèra.) Pourquoi donc suis-je jalouse?
Eltë remonte.
5i LA COMÉDIE AU COIN DU FEU