SCENE IV • Les Mêmes, ROSE
ROSE, prenant le violon. = Monsieur LaTour, voilà une lettre de recommandation.
LA TOUR. = Un violon ! saisissant le violon. Le violon de mon père! (A Rose.) qui que tu sois, viens, que je t'embrasse.
Il embrasse le violon ; M. de la Popelinière veut embrasser Rose, qui le repousse gaiement.
ROSE. = Eh bien ! et moi?
LA TOUR. = Oui, tu as raison, puisque tu viens de ce brave pays, jette-toi dans mes bras. C'est bon de t'embrasser, tu as apporté ici de l'air natal. J'en suis tout embaumé. Oh! le pays où l'on a aimé sa mère, comme c'est bon à retrouver! (Regardant le violon.) Cher violon, c'est pourtant lui qui m'a appris à dessiner.
ROSE. = Ah ça, vous êtes un peu fou, monsieur La Tour.
LA TOUR. = Oui, fou de la sublime folie. Ah! tu ne comprends pafe cela, toi? Vois-tu, tous les grands peintres, Léonard et Raphaël en tète, savaient jouer du violon. Le violon, c'est la ligne, comme l'orgue est la couleur, (il presse le violon sur son cœur.) Cher violon, chère âme de mon père ! Qui t'a dit de m'apporter cela?
ROSE. = Votre frère. Je lui demandais pour vous une lettre de recommandation. « Ma belle enfant, m'a-t-il dit, prends ce violon qu'il m'a demandé, et avec ce talisman tu ne seras pas mise à la porte. »
LA TOUR. = Je le crois bien! Tu n'as qu'à parler et on t'obéira.
ROSE. = Ah! si je savais parler!
LA TOUR. = La femme parle sans savoir parler, et elle parle toujours mieux que l'avocat qui a appris à parler.
ROSE. = C'est que la femme est toujours l'avocat d'une bonne cause. Moi, je vais parler pour ma sœur.
m LA COMÉDIE AU COIN DU FEU
LA TOUR. = Ta sœur! Qu'est-ce que c'est que cela, ta sœur?
ROSE. = Eh bien! mademoiselle Fel.
LA TOUR. = Julie.
ROSE. = Oui, Julie, qui sera un jour votre femme, j'imagine.
LA TOUR. = Ma femme? Voilà une idée qui ne m'était jamais venue. Viens m'embrasser, puisque tu es sa sœur !
ROSE. = Vous ne Taimez donc pas?
LA TOUR. = Au contraire, c'est parce que je l'aime beaucoup. Le mariage n'est pas dans mes habitudes, ni dans les habitudes de Julie.
ROSE. = Mais vous ne savez pas ce que vous dites; ma sœur se marie tous les jours à la fin de la comédie.
LA TOUR. = Sans compter les répétitions. Cher violon, comme je vais être heureux! Il y a dix ans que je veux toujours t'aller prendre à la cheminée de la maison paternelle ; mais il y a si loin d'ici à Saint-Quentin pour moi, qui suis toujours sur la route de Versailles.
ROSE. = Ah ! oui, il y a loin, quatre jours et trois nuits en voyage. Et sans compter que le coche a versé à La Fère.
M. DE LA POPELINIÈRE. = Autrcfois OH allait bien plus vite encore : il fallait cinq jours et quatre nuits.
LA TOUR. = siècle des progrès!
ROSE. ^ Où est ma sœur?
LA TOUR. = A l'Opéra, mais tu la trouverais ce matin chez elle, rue des Mauvaises-Paroles, maison du perruquier.
ROSE. = Ah! que je suis heureuse d'être à Paris!
LA TOUR. = Que viens-tu faire à Paris ?
ROSE. = Ce que je viens faire? Ne m'en parlez-pas.
Elle pleure.
LA TOUR. = Ah! voilà comme tu es heureuse, toi! ROSE. = J'ai été aimée et trahie.
M. DE LA. POPELINIÈRE. = ComTïie moi I
LA TOUR. = Un mousquetaire ou un chevau-léger? L'un et l'autre peut-être.
ROSE. = Non, un peintre comme vous qui m'a fait poser pour les déesses...
LA TOUR. = Ariane abandonnée... Et comment se nomme ton Raphaël?
ROSE. = Son nom, c'est le nom d'un traître. N'en parlons pas. Je cours embrasser Julie.
LA TOUR. = Tu me conteras cela ce soir. Tu reviendras avec ta sœur, car je l'attends aujourd'hui.
ROSE. = Rue des Mauvaises-Paroles?
LA TOUR. == Maison du perruquier.