SCENE V LA TOUR, M. DE LA POPELINIÈRE
LA TOUR. = A nous deux, Turcaret! Mettez-vous là; fixez toujours ce portrait de mademoiselle Clairon, que j'ai mis là tout exprès pour vous. Eh bien, comment gouvernezvous l'amour?
M. DE LA POPELINIÈRE. = Je suis revenu de ce pays-là. Ah! mon ami, que ne me suis-je fait attacher au mat du vaisseau, comme Ulysse !
LA TOUR. = N'entrez pas dans la forêt quand il n'y a pas <\e feuilles ; n'entrez pas dans le cœur d'une femme quand il n'y a pas d'amour.
M. DE LA POPELINIÈRE. = Ouî, c'est bien dit; mais on part escorté par les illusions. Ah! les illusions I
LA TOUR. = Les illusions sont des zéros, mais c'est avec les zéros qu'on fait les beaux chiffres.
M. DE LA POPELINIÈRE. = Palsembleu ! je vous tiens
lt(4 LA GUMh^DlË AU COIN DU FEU
pour un vrai philosophe, monsieur de La Tour. Vous vous êtes appuyé contre les portiques du Sunium.
LA TOUR. — De Sunium! Peste, quelle érudition! Oui, mais les portiques étaient en ruines, et je n'ai cueilli qu'une touffe de giroflée sauvage dans toute la philosophie de Platon.
M. DE LA POPELiNiÈRE. = Et moi aussi j'ai mis le nez dans le grimoire; mais j'ai fini par reconnaître qu'on voyage toujours dans le vide, et que tout sonne creux icibas, excepté l'or.
LA TOUR. = Et l'art, qui sonne encore mieux que l'or, et l'amour, qui sonne encore mieux que l'or et l'art lui-môme. Plus l'homme sait, et plus il voit clair dans son ignorance. Comme Pascal, il creuse l'abîme sous ses pas.
M. DE LA POPELINIÈRE. = L'hommc sera toujours planté devant Dieu comme un point d'interrogation.
LA TOUR. = Il ferait mieux de se poser tout bêtement en point d'admiration.
M. DE LA POPELINIÈRE. = Eucorc si uous vivious gaiement ! Mais nous mourons tous les jours.
Mademoiselle Fel entre.
LA TOUR. = Qu'est-ce que vivre? C'est mourir, c'est bâtir la mort, comme disait Montaigne.