‹ La comédie au coin du feuChapitre 83 sur 200 · SCENE YI Les Mêmes, MADEMOISELLE FEL · texte numérisé non relu

SCENE YI Les Mêmes, MADEMOISELLE FEL

MADEMOISELLE FEL. = Mourir! Bâtir la mort! Savezvous que c'est très joli, ce que vous dites là? Mais c'est trop gai pour moi. Je m'en vais.

M. DE LA POPELINIÈRE, se tournant vers mademoiselle Fel. =

Restez, vous êtes la vraie philosophie : car, ne l'oubliez pas, c'est en regardant Aspasie que Platon parlait si bien, et

c est en regardant mademoiselle Fel que La Tour peint si

bien.

MADEMOISELLE FEL. = OÙ avez-vous appHs tout Cela? Ce que c'est que d'avoir de l'or!

M. DE LA poPELiNiÈRE. = Lcs fcmmcs savcut tout sans avoir rien appris, et moi j'ai tout appris...

MADEMOISELLE FEL. = Pour ne rien savoir. Faut-il que je secoue l'arbre de la science?

M. DE LA POPELINIÈRE. = Nou, car je n'ai plus de bonnes dents pour mordre aux pommes vertes. Mais j'oubliais que je suis en séance. A propos, comment me peignezvous?

LA TOUR. = Comme vous êtes.

MADEMOISELLE FEL. = Tant pis.

M. DE LA POPELINIÈRE. = Vous savez, uion cher La Tour, que mon portrait fera pendant à celui de ma femme.

MADEMOISELLE FEL. = Gc Sera la première fois que vous serez ensemble.

LA TOUR. = J'ai peint madame de La Popelinière en Hébé.

MADEMOISELLE FEL. := Pciguez SOU mari en hébété.

M. DE LA POPELINIÈRE, riant. = Ah, ah, ah! Très joli!

LA TOUR. = N'est-ce pas? Elle a l'esprit juste. Julie, regardez donc là-bas : vous voyez ce violon?

MADEMOISELLE FEL. = C'cst celui d'Orphée.

LA TOUR. ^ Il est mille fois plus précieux pour moi.

MADEMOISELLE FEL. = Comment cela?

LA TOUR. =- Ecoutez : quand j'avais seize ans, mon père, qui était musicien du chapitre de la collégiale, m'enchantait tous les soirs avec son divin violon. L'àme de ma jeunesse était là avant qu'elle fût en vous, ma chère Julie. J'avais étudié le latin, le grec; mais mon vrai maître en fart de penser et d'écrire, ce fut ce violon, car c'est en écoutant les beaux airs de Lulli et de Rameau que mon

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âme a pris sa volée. Mais un matin il fallut dire adieu au toit natal, à mon père, à tout le monde, à ce cher violon. « Où vas-tu? me dit mon père. — Je ne sais pas, mais je pars. — Comme il te plaira , mon enfant ; pour moi ^ le bout du monde est le seuil de ma maison : mais je ne veux pas te condamner à la prison, fût-elle dans la maison natale, la maison où est morte ta mère, où chante ta sœur. Adieu, mon enfant. — Adieu, mon père; le soir, quand vous penserez à moi, prenez votre violon et jouezmoi un de ces vieux airs que j'aime tant. Si je ne suis pas mort, quelle que soit la distance, je vous entendrai. Adieu, adieu. » Et mon père fit comme je lui avais dit; et tous les soirs, pendant dix ans, au coucher du soleil, à Londres, à Paris, partout où j'étais enfin, j'entendais mon père me jouer ses airs bien-aimés. Le croirez-vous? un soir je lui écrivis : Vous n'avez pas joué ce soir du violon. Le lendemain, j'apprenais que ma sœur était morte. Ma pauvre Angélique! Au bout d'un an, il reprit son violon et joua comme de coutume. Mais il ne joua plus longtemps, et un soir je me sentis mourir ne l'entendant pas. Le pauvre homme était tombé malade pour ne plus se relever. Expliquez-moi cela, l'homme aux millions.

M. DE LA POPELINIÈRE, essuyant ses larmes. = Moi! MADEMOISELLE FËL, lui portant la main au cœur. = Je Crojais

qu'il n'y avait là qu'un lingot.

M. DE LA POPELINIÈRE. = Ccs choses-là ne s'expliquent pas. Je vous laisse sur ce souvenir. Heureux homme d'avoir le cœur si plein !

LA TOUR. = Où allez-vous?

M. DE LA POPELINIÈRE. = Je ue sais pas. Je suis bien en peine de ma journée.

MADEMOISELLE FËL. = Comme Tltus, faites des heureux.

M. DE LA popELiNiËRfi. = Il n'y d que les femmes qui sachent faire des heureux.

LA. TOUR. = Voulez- vous m'en croire? placez un peu d'argent à fonds perdu. Dieu vous en payera l'intérêt.

M. DE LA poPELiNiÈRE. = Philosophc ! Vous ne vous corrigerez pas. Adieu.

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