SCÈNE VII MADEMOISELLE FEL, LA TOUR, PÉRONNEAU
MADEMOISELLE FEL. = Gela s'appelle la fortune! nous ferons bien de nous en tenir à l'amour.
LA TOUR. = Nous nous aimons donc toujours un peu?
MADEMOISELLE FEL. = Le cœur a aussi ses mauvaises habitudes.
LA TOUR. = L'amour est encore le meilleur compagnon de voyage dans la vie.
MADEMOISELLE FEL. = Il y a Une. fable de Lafontaine que je n'ai jamais comprise : La Cigale et la Fourmi, C'est la cigale qui a raison, et non la fourmi.
LA TOUR, = C'est cela; tu danseras jusqu'à la fin. Quels beaux yeux! Ces yeux-là vont manger mes pastels comme le soleil !
pÉRONNEAU. = Monsieur La Tour?
LA TOUR. = Je n'y suis pas.
PÉRONNEAU. = Puisque vous n'y êtes pas, je reviendrai. Soyez assez gracieux pour dire à M. de La Tour que le dessinateur Péronneau...
LA TOUR. =3 Qui est-ce qui parle de Péronneau?
PÉRONNEAU. = Péronneau lui-même.
LA TOUR. = Ahl c'est vous, j'en suis bien aise. Donnezmoi cette main rivale.
PÉRONNEAU. = De tout mon cœur.
LA TOUR. = On m'a dit beaucoup de mal de vous ; donc j'en ai pensé beaucoup de bien.
PÉRONNEAU. ^ Je ne suis que Jules Romain quand Raphaël lient le crayon.
LA TOUR. = Ce qui ne vous a pas empêché de me proposer un duel aux crayons.
PÉRONNEAU. = Un pareil duel me sauvera de la faim.
LA TOUR. = Eh bienl vous aurez votre duel.
PÉRONNEAU. = Je sais bien que je serai battu; mais être battu par vous, c'est encore un triomphe.
LA TOUR. = Rubens et Van Dyck ont eu leur duel à la palette. Rubens a triomphé, mais pourquoi? Parce que Van Dyck était amoureux de la femme de Rubens. Moi, je n'ai pas à craindre cela, car je n'ai jamais voulu franchir le Rubicon du mariage.
PÉRONNEAU. = Mieux vaut tard que jamais.
LA TOUR. = Mieux vaut jamais que tard.
PÉRONNEAU. ^ Vous n'avez douc jamais été amoureux?
LA TOUR. = C'est précisément parce que j'ai toujours été amoureux. J'ai voulu mordre à toutes les pommes.
PÉRONNEAU. = Pour savoir si elles étaient toutes amères.
LA TOUR, montrant mademoiselle Fel qui vient de la fenêtre. = En
voiià une, et des plus douces.
PÉRONNEAU, à part. := Comme elle est belle!
LA TOUR. = Julie, ne rougissez pas; Péronneau que voici est un faiseur de pastels : de peintre à comédienne, il n'^y a que la main, surtout quand la comédienne est ellemême un pastel. Tudieu ! comme vous suivez bien mes leçons! combien avez- vous mis de temps ce matin à faire votre figure ?
MADEMOISELLE FEL. = Le temps de penser à vous,
LA TOUR. = Comment cela linira-t-il?
MADEMOISELLE FEL. := Par uu mariage de comédie.
PÉRONNEAU. = J'ai peur d'être au dernier acte et je m'en vais. Chardin m'attend.
MADEMOISELLE F EL. = Chardin! je Tai vu ivre hier à l'Opéra.
PÉRONNEAU. = C'est uu ivrogne à ses jours de tristesse.
LA TOUR. = Un ivrogne! dites-moi vite le vin qu'il boit,
pour que je devienne un ivrogne comme lui, à la condition
de peindre aussi bien. Jeune homme, ne dites jamais de
Chardin : « C'est un ivrogne. »
PÉRONNEAU. = Vous avez raison. J'aime Chardin et je retire mon baptême. Je voulais vous demander si le duel aura lieu ici ou à l'Académie.
LA TOUR. = A l'Académie! est-ce que nous sommes des écoliers? Revenez ici, et nous partirons du même coup de crayon. Nous enverrons les pastels à l'Académie, où vous avez certes moins d'ennemis que moi.
PÉRONNEAU. = Quand voulez-vous commencer?
LA TOUR. = Commencer! Mais quand je commence, je finis. Une heure suffît pour faire une belle chose ou une pauvreté. Demain, si vous voulez, ou plutôt revenez tout de suite. Il y a séance à l'Académie, et avant ce soir nous serons jugés.
PÉRONNEAU. = Je pars et je reviens.