Alnsli l'amour de Dante pour
Béatrice n'avait d'autre but que le souverain bien , la vérité suprême, l'absolu, et son tort envers elle consiste à s'être écarté de la ligne droite, del passare inanzi, afin de tourner des obstacles qu'il jugeait insurmontables en les abordant de front.
7. La question n'est-elle pas au moins inconvenante, si elle n'a pas un double sens ? Car elle se réduit à ceci : En as-tu rencontré de plus belles et de plus faciles ?
8. Le Canzoniere est rempli de ces soupirs amers ; voyez ses Invectives contre madonna Pieira, et contre cette cruelle Mort dont la Piété n'est qu'inimitié.
9. La diûicuUé était grande en effet^ tant pour l'accusation que poar la défende, à se maintenir ainsi sur le terrain de Tambiguïté» k échaogcr
CHA?JT XXXI.
Lorsque me fut caclu; votre adoré visage, Vers les objets présents, dis-je en versant des i)l(Mir.s, Je courus, attiré par leurs charmes trompeurs ^\
Quand tu voudrais nier ou taire , trop peu sage , Ce que ta bouche avoue, à coup sûr, ton i^éché N'en demeurerait pas ignoré davantage, Connu qu'il est d'un juge auquel rien n'est caché **. Mais devant notre cour quand, sans futile excuse, Le péchem' repentant de lui-même s'accuse , Le glaive est émoussé sur la meule à l'instant *-. Pour que de ton erreur tu ressentes pourtant Une honte plus vive et que mieux tu parviennes , Plus fort une autre fois , de la voix des Syrènes A savoir te défendre, en des pensers meilleurs ^%
des généralités à double sens, en pesant laborieusement, a fatica, la valeur et la portée de chaque mot.
Voy.de Yulgare eloquio.
10. C'est couverte d'un voile que Béatrice adresse la parole à Dante, ainsi son visage est caché. Quels sont maintenant les objets présents ?
Us symboles vénérés de la loi ancienne et de la loi nouvelle, mas> quant des symboles sectaires et constituant la représentation allégorique du catholicisme. La réponse de Dante se réduit donc à dire :
Du moment où j'ai jugé utile de vous couvrir du voile orthodoxe, je me suis mis à rendre un culte simulé à ces fausses images dont vous êtes entourée, idoles trompeuses qui ne tiennent rien de ce qu'elles promettent, Imaptni di hen false, che nulla promission rendono intera, et qui m'ont attiré par l'espoir de mettre A proHt l'illusion qu'elles produiraient, col falso lor piacer volser miei pcLssi. Remarquez enfin que Dante est arrivé au bord du fleuve avant Je cortège sacré, qu'il est venu, on se promenant, au-devant de lui, ce que
Béatrice ne manque pas de signaler en disant : Perché àovessi lor passeggiare anai. Les amoureux, d'ordinaire, courent après leurs belles.
1 1 . Ce juge n'est autre que Béatrice elle-même, la pensée intime de Dante, sa conscience reli^^ieuse et politique identifiée avec \ejudex impérial.
12. Béatrice est si bien le juge de Dante, qu'elle dit notre cour, notre tribunal, nostra cor te. Remarquez que ron peut traduire tout aussi bien: Dans noire cour, les membres de la Rote s'élèvent contre l'usage impitoyable que Rome fait du glaive, in nostra corte la Ruota rivolge se contra 'l taglio. Tout cela est bien étrange, sans doute, mais ne ressort pas moins du texte.
13. On se rappelle quelle est celte prostituée louche et bègue qui a dit au commencement du chant xix :
« Je suis une douce syrène. » Hien ne pouvait donner mieux la clef de l'aliégorie que ce rapprochement, qui semble forluil, lorsqu'il egt au contraire savamment calculé.
LE l»t'HGATOIRE.
Écoute, et qu'en leur source aient à tarir tes pleurs**. Apprends comment eût dû, dans un sentier contraire, Moi morte, le guider ma souvenance chère *^ Ne t'offrit jamais rien la nature ni Fart Qui sut charmer autant ton cœur et ton regard Que ces membres si beaux, naguère ma demeui'e, En débris dispersés sur la terre à cette heure ". Si ma mort te ravit le suprême plaisir*', Devait-il être au monde une chose mortelle Pour t'attircr, pour faire en toi naître un désir"?
14. Littéralement : mets à bas la semence de ton pleurer, pon giù 'l semé del piangere ; la locution est bizarre, à coup sûr, pour dire cesser de pleurer, mais elle est très-claire pour signifier : jette bas celle qui t'oblige à feindre le piipisine.^
15. Béatrice, morte sous safonne erotique, carne sepolta, comme aussi à raison de sa nouvelle forme orthodoxe, devait continuer de guider celui qui avait fait d'elle sa dame mystique, et demeurer sa providence sous ce déguisement , bien différent de l'autre, in contraria parte, c'està-dire, dans le parti opposé, dont elle empruntait les couleurs et les insignes.
16. Rien i»*est plus vrai, en ce sens que ni le droit romain, ni l'art d'amour, ou la gaie science, n'ont jamais rien produit de si merveilleusement combiné que c ttc poétique création de Béatrice. Mais admettons qu'il nous faille prendre ici la nature et Fart pour ce qu'ils paraissent être, une jeune femme qui rappellerait à son ancien ainanl le plaisir que lui auraient procuré ses beaux membres, passerait avec raison pour une effrontée. Voulezvous qu'il n'y ait rien que de trèschaste dt^tjis les paroles de Béatrice?
Rien de plus facile , dites-vous :
celle qui personniûe le principe dirigeant de l'église dissidente était on ne peut mieux autorisée à déclarer qu elle habitait chez chacun de ses membres, in chHo rinchiusafm; que ces membres étaient beaux (on les appelait, en effet, cathares, c'està-dire, parfaits et purs par excellence). On conçoit alors le plaisir que Dante pouvait éprouver de ses fréquents rapports av«'c ces membres qui lui étaient chers, et de l'active propagande qui les faisait se répandre dans toutes les contrées habitées ; tandis qu'on ne comprend pas comment les membres d'une jeune femme Infiuinée à FJ(»rence, auraient été dispersés en terre, in terra son sparte.
17. Ce sommo piacer était, ne l'oublions pas^le salut qu'il obtenait de Béatrice, car lui-même nous le dit dans la Vie nouvelle : La fine del mio amore fu il saluto di qucsta donna.
18. L'exigence outre-tombe ne saurait certes aller plus loin, delà I)art d'une jeune femme qui, niJiriée à un autre, n'a jamais accordé que le salut à son timide adorateur.
Mais vous comprenez que les choses mortelles dont son amant devait faire fi étaient celles qui relevaient de la puissance appelée la Mort.
Au premier trait lancé contre ton cœur fidèle Par des objets trompeurs, tu ne devais faillir A me suivre là-haut, moi qui n'étais plus telle **. Ni fillette aux doux yeux, malgré tous ses appas. Ni d'autres vanités , ne devaient certes pas , Aux coups pour fexposer, te faire abaisser l'aile '^ Un jeune oiseau, peut-être, en attendra deux, trois; Mais celui dont la plume est poussée une fois Devant la flèche fuit, du filet se dégage 2*.
Ainsi que les enfants, rouges , baissant les yeux. Écoutent, sans mot dire, un sévère langage Et, s'avouant leurs torts, se repentent honteux , J'étais resté muet. — Relève en haut la barbe. Dit-elle, si ma voix te rend ainsi confus.
En m'osant regarder tu le seras bien plus ".
19. Béolricene veut pas dire assurément, comme le croienl tant de bonnes âmes, que Dante devait renoncer à la vie pour se réunir à elle, qui n'avait plus rien de mortel, et rougir d'avoir préféré des beautés vivantes à une jolie femme morte.
Elle lui reproche de n'avoir pas eu recours à quelque autre fiction pour loi rendre le mémo cuite allégorique, et d'avoir subi l'influence catholique, celle des choses fallacieuses, délie cosc fallaci, en faisant acte de yasselage envers dame Piété, alors qu'elle , danie de Salut , toute vérité, n'avait rien de fallacieux.
20. Cette pargoletta n'est autre que Béatrice elle-même, mais sous sa forme dogmatique, comme on peut s'en convaincre en lisant le sonnet : Chi guarderà giammaisen- %a paura negli occhi d'esta bella pargoletta? sonnet où Dante déclare qu'il s'est sacrifié pour tirer les autres de péril <c en attirant a lui le contraire de la vie , t;i trarsc a
me 'l contrario délia vita, » c'està-dire, en se livrant ostensiblement à TËglise romaine, qu'il appelle la Mort. Comme il le dit lui-même ici, cette fillette est une fiction ajoutée à tant d'autres, altra vanité,
21. Il appert de là que Dante n'était plus un jouvenceau lorsqu'il se serait rcn>1u coupable d'infidélité envers Béatrice, mais qu'il pouvait être rangé parmi ies gens d'un âge mûr, pennuti. Or, si Béatrice avait, comme Dante lui-même, de dixsept à dix -huit ans lorsqu'elle mourut , il faudrait admettre qu'il lui garda tout son amour à un âge où les passions sont le plus ardentes, et qu'il succomba précisément à la tentation lorsqu'il avait déjà atteint la quarantaine, c'est-à-dire au mo ment où il entreprit sa Comédie.
Mais qu'on se rassure, les filets auxquels il est fait allusion ici sont ceux que l'Arioste a mis dans les mains de son Caligorant.