‹ La comédie de Dante (volume 3)Chapitre 15 sur 155 · Vu le danger d'en dire davantage sur pareille matière · texte numérisé non relu

Vu le danger d'en dire davantage sur pareille matière

30. Là se dressait Plutus, notre grand ennemi, serait plus poétique,

mais n'offrirait paa la même exactitude littérale. Il nous faut ainai sacrifier souvent le rhythme k la fidélité. Pour Dante, Plutus était bien le grand ennemi, non-seulement le sien, mais encore celui de tout le monde chrétien , Fennemî universel. Sous le nom du dieu des richesses et sous la forme d'un démon, il personnifie cette avarice cupide, celte soif Insatiable de trésors et de possessions turritoriales, si souvent reprochée au clergé romain et à son chef. Placé en sentinelle à l'entrée du quatrième cercle, son qui vive le slgnnle comme Ton des principaux agents du maitie dont il proclame la souveraineté infernale.

Pape est Satan, pape est Satan roi, garde à vous * ! Nous a crié Plutus d'une vok rauque et dure ; Mais ce sage docteur qui sut tout me rassure* : —De lui ne prends point peur; quel que soit son courroux,

1. Littéralement : Satan est le pape, Satan est le pape roi. Aleppe pour Àleph est un emprunt fait à I*alphabet syriaque ou hébraïque, comme tant de mots hébreux reproduits dans les rituels maçonniques.

On peut traduire également : Satan est papç et roi ; pape. Il règne sur tous. La première version est la' plus eiacie littéralement : c'est pourquoi nous l'avons adoptée.

Veut -on maintenant savoir de qui Dante s'est inspiré , pour mettre ces paroles dans la bouche de Plutus ? Qu'on ouvre les Épltres de saint Pierre Damien , et dans celle qu'il adresse au grand pape Hildebrand, Grégoire VU, avec cette suscripUon : « A l'élu très-chéri de TÉglise romaine et an fléau Astur [Tolyaleph de Babylone), HUdebrand , de la part de Pierre, etc.; »

on y trouvera ces propres paroles :

< Peut-être ce tyran flatteur, qui s'est toi^ours apitoyé sur moi avec la pitié d'un Néron ; qui m'a aiguillonné en me donnant des soufflets ; qui m'a, pour ainsi dire^ caressé avec des serres d'aigle , se plaindra de moi en disant que je cherche la baicheur de l'ombre pendant que

les aulres se précipitent dans le combat. Mais Je dirai à mon saint SATAN ce que les enfants de Ruben et de Gad répondirent à Moïse, elc.

(Ëpist. 11 , p. 81). >• La première idée de ce vers, sur lequel on a tant déraisonné, en s'obstlnant à ne pas vouloir le comprendre, remonte donc au saint prélat, qui avait fait contre ce même Hlldebrand, dont 11 déplorait l'influence sur Grégoire VI, son prédécesseur, ce distique bien connu :

Papam rite eolo , ud U pratlrattu aioro. Tu \ael$ Aune tfaminum, U faeit ipte Dtuu

Dante n'avait-il donc pas de bonnes raisons pour placer honorablement saint Pierre Damien dans son Paradis, en même temps qu'il reléguait adroitement en enfer Grégolre-le- Grand , au moyen d'un artifice dont on trouvera l'explication au chant XXVII du Purgatoire?

2. L'effroi de Dante est tout naturel, en se trouvant sur les domaines du grand ennemi dont il entend proclamer la double souverainelé; autrement , d'où pro viendrai l sa terreur ?

LENFER.

Son pouvoir redoutable , il ne peut te défendre Au bas de cette roche , avec moi, de descendre *.

Se retournant alors vers celui qui sur nous Vient tout gonflé : — Tais-toi, dit-U, plein d^amertuuie, Loup maudit , que ta rage en dedans te consume \ Nous n'allons pas sans cause en la nuit sombre : au Ciel C'est ainsi qu'on le veut, où, terrible, Michel Fil du grand attentat la vengeance exemplaire *.

Telle, sous l'ouragan quand se brise le mât, La voile dégonflée en s'enroulant s'abat; Tel le monstre cruel, à ces mots, tombe à terre ; Et, nous enfonçant plus aux antres infernaux, Qui du vaste univers engouffrent tous les crimes % Au quatrième cercle alors nous descendîmes.

0 justice de Dieu , que de tourments nouveaux ! Sur nous, tristes humains, ainsi qui les entasse ?

3. Toute la puissance ponUflcale ne pouvait en effet empêcher Dante de poursuivre son voyage allégorique à l'aide des artiûces de son langage convenUonnel personnifié dans Virgile.

4. La rage dn loup maudit est en rapport avec les fureurs Insatiables de la louve maudite,

5. H pourrait bien y avoir là une allusion à la double mort de Clément V et de Phillppc-le-Bel, annoncée dans la prédiction de J. Molay, en punition du grand attentat commis envers l'Ordre du Temple; d'autant plus que le mot slupro renferme le sens de viol et d'adultère (voy. Purg.t cb. xxxu). Aussi sufiit-il de rappeler ce terrible exemple du courroux divin sévissant contre deux princes cupides , pour terrasser le démon de l'avarice.

6. Rome, dénoncée comme le réceptacle de tous les méfaits et de

tous les vices , était , pour les sectaires, l'Enfer, le royaume de Plutus , le monde de Lucifer, l'impure Babylone. Voy, tous les écrivains du temps, et entre autres auteurs ecclésiastiques, saint Pierre Damien et saint Bernard. Pétrarque, dans la septième de ses épltres sans Utre, s'exprimait ainsi : « Quidquid de Assyria vel jEgyptia Babylone, quidquid de Averni Umine deque Tartareis tylvis, etc., legisti, huic Tartaro admotum fabula est. Hie Nembroth (nous abrégeons} turres in novisHma Babylone construent, hic Semiramis, hic Cerberus , hie tauro tupposita Pasiphae, mÙEtitmque genus Minotaurum inest , hic postremo quidquid confusum , atrum, horribile usquam est aut fingitur atpicias. — Hœc jam non civitas, sed larvarum ac lemorum domus est, et ut breviter dieam, scelerum atque dedecorum om^ nium sentina , atque viventioi iKFERNOs. » Voilà l'enfer de Dante.

SI

Pourquoi, par notre faute ^ , écrasés sous leur masse, Sommes-nous affligés sans fin de tant de maux ?

Gomme fait Tonde allant sur Gharibde poussée , Qui fougueuse se brise en heurtant d'autres flots, D'aller s'entre-choquant la tourbe est là forcée. Là, des gens plus nombreux que je n'en vis encor, D'un et d'autre côté roulaient à grand effort Des blocs pesants : avec un hurlement immense Ils se heurtaient entre eux de toute leur puissance, Puis, ils s'en retournaient, bientôt pour revenir. — Pourquoi jeter ainsi ? — Pourquoi tant retenir ? Griaient-ils , et sans fin sur la rampe profonde De ce refrain honteux ardents à s'agonir, Des deux points opposés se rencontrait leur ronde. Puis chacun refaisant la moitié du contour, Pour la joute nouvelle arrivait au retour. Et moi, sentant mon cœur inondé de tristesse * :

Maître, dis-moi , quels sont ces captifs des enfers?

7. Non pas pour noft péchés, mais bien par la faute de notre faiblesse, de notre aveuglement, de notre Insouciance, de notre l&clieté.

Ces mots-là ne pouvant s'écrire, nùslra eolpa suffisait pour qui entendait à demi-mot. Que l'on veuille bien remarquer la série de rimes en pa , au nombre de six , accumulées là évidemment pour donner la tradueUon de pap'è Satan, et celles en di et H venant avant et après , comme pour indiquer qu'en réponse à cette question : Qui entasse tant de maux sur l'espèce humaine?

il faut lire et entendre : IH lï papa,

s. S'il n'eût été question, comme on l'a cru si longtemps , que de la lutte des avares et des prodigues , Dante n'aurait pas été si touché de leurs maux. Mais la lutte dont il

nous rend témoins est tout à la fois celle des Guelfes et des Gibelins, et, de plus, celle qui avait éclaté parmi ces demien , lorsque , d'erotique qu'il éUiit , le langage sectaire fut transformé, par Dante, en dogmatique. C'est à quoi 11 est fait évidemment allusion dans la canzone :

Poscia ch'amordel tutto mi ha lasctato ( voy., p. 362 des Révél), Oc même qu'il a confondu la gourmandise et l'indiscrétion , il confond à dessein ici des faits d'un ordre tout différent, avec l'avarice et la prodigalité, et il ne cessera pas d'en agir ainsi. Si l'intention du poète n'avait pas été de laisser dans l'ombre sa pensée véritable, lui aurait-il donc été bien difficile de faire dire en termes clairs et nets à ses damnés : Pourquoi prodIgues-tu ? pourquoi thé* saurises-tu ?

LENPER.

A gauche, tous ceux-ci là-haut furent-ils clercs, Que je vois tonsurés ? D'où provient leur détresse ?

Il me fut répondu : — Tous ceux qui sont ici Dans la première vie eurent pileuse allure; Leur esprit louche • fut à tel point obscurci Qu'en sa dépense aucun ne garda de mesure. Le hurle en termes clairs leur lamentable voix", Quand des deux parts du cercle ils fondent à la fois Vers le point où leur crime oppose les répare. Ceux dont tu vois le chef dégarni de cheveux Furent clercs, cardinaux, papes même, et chez eux L'instinct qui domina fut celui de l'avare ".

Et moi : — Maître, parmi les maudits qu'à l'excès Entacha pareil mal et qu'en l'abîme il plonge, Peut-.être en sera-t-il que je reconnaîtrais?

II reprit aussitôt : — Tu l'abuses d'un songe. Comme ils ont méconnu les seuls trésors parfaits , De tous, dans leur laideur, sont méconnus leurs traits *^.

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