Les sept vertus vont ainsi pré
sider au baptême mystique où Dante s'achemine, accompagné de ses parrain et marraine, sous la direction suprême de celle dont il a fait la rivale triomphante de l'autorité. Le jeu muetde Béatrice, qui d'ordinaire parle volontiers et assez longuement, est d'autant plus remarquable que c'est le seul moment , dans tout le poème, où elle s'exprime par signes.
Mais on s'explique fort bien qu'il en soit ainsi, lorsqu'on songe que Vliérésie réduite par les persécutions à se transformer extérieurement, à renoncer h la prédication orale, dut recourir aux moyens de reconnaissance mystérieux, au langage des signes, à la symbolique ordinaire des associations secrètes. C'est h quoi elle était réduite en Provence, en Languedoc , dans la Lombardie, où elle semblait avoir complètement disparu, jusqu'à l'instant où elle
s'enhardit à faire acte de vie, simjs la forme gibeline , lorsque Henri de Luxembourg passa en Italie pour y ceindre la couronne impériale. Restée à l'état latent jusqu'au xw siècle, elle se révéla tout à coup et s'appela la Réformation. « Son apparition, presque simultanée, et son développement sur des points divers attestent non-seulement , comme le dit M. Ch. Rémusat {Rn\ des Deus Mondes, 15 juih 1854), une cause générale et une certaine unité, »
mais encore une puisaante organi« sation antérieure.
6. Béatrice devient plus communicatlve ; elle sort de son mutisme et veut qu'on l'interroge; cette fois elle ne parlera plus par signes, mais elle s'exprimera symboliquement et par énigmes arliûcieusement combinées, seul langage qui fût à sa disposition.
Elle n'a plus le ton impositiit d'un amiral sur son vaisseau, elle chemine à pied , aussi traite-t-elic de frère celui qu'elle a d'abord accueilli si rudement.
El comment Tassister d*un charitable soin.
Elle reprit : — Je veux que de crainte et de lionte Ton ame désormais à s'affranchir soit promple , Que tu ne parles plus comme un homme endormi •. Or sache que le char qui me portait naguère, El que brisa Teflort du serpent ennemi , Fut un temps et n'est plus '. Toutefois que n'espère Quiconque lit le mal tromper le Dieu vengeur : De leurs soupes au vin son courroux n'a pas peur •.
(ï. Corn' %iom che sogna, comme un homme qui rêve, comme dans la Vie nouvelle, par exemplr, et dans les deux premiers tiers du poêmo, où le sommeil et les songes se reproduisent si fréquemment ; en elTel, n partir de ce moment Dante cesse de s'endormir et de rêver, et noua Ip verrons, toutes ses précautions bien prises , affecter sans crainte ni honte le langage d'un fervent catho* llqnc.
7. Tant que le Saint-Siégc se conforma aux traditions de la primiUve l^glise, il porta la véritable doctrine, celle de la gnosis ; Il fut le char de Béatrice , Tédiflce construit du bois de l'arbre de science. 11 cessa de l'être du Jour où les pontifes, répudiant la pauvreté évangéilque , devinrent avides de pouvoir et de richesses. De ce moment le Saint- Siège est devenu un monstre, « une béte, figure de l'anteehrist, » et, pour qu'il n'y ait pas de doute à cet égard, le poète met dans la bouche de Béatrice les propres paroles de TAnge dans V Apocalypse (xvn , 7).
Si ce n'est pas là un langage hérétique, où le signaler ? Martin Luther ne le désavouerait pas. Mais il est encore un autre sens, qui n'est pas le moins curieux. Savez-vous quel est le vase qu'a brisé le serpent. Il raso che 'l serpente ruppe? Eh!
\}\tn, c'est le Temple, dont le pape a
prononcé l'abolition, c'est ce vaso perfello, œuvre de la Nature, ne recevant qu'un sang parfait, et dont Siaccnous a expliqué ia destination, ch. XX. Nous n'avons donc pas fait erreur en disant que le char sur lequel apparaît Béatrice symbolisait tantôt le Saint-Siégc, tantôt le trône impérial dressé dans le Temple. Or, le Temple a été et 11 n'est plus, au moins ostensiblement, mais Béatrice espère bien le voir réédiflé en plein soleil de la raison.
8. Si la cupidité et l'ambition ont envahi leSaint-Siége, chin*hacolpa, à qui la faute? Aux pontifes, sans doute. Par qui lera^^ mystérieux , œuvre de la Nature , fut-il brise P Par un pontife. Quels étaient maintenant ceux qui , du temps de Dante croyaient qu'en mangeant une soupe au vin sur la tombe de leur victime, ils échapperaient à la vengeance de sa famille? Les spadassins, les meurtriers catholiques , faisaient le signe de la croix avant de donner un coup de poignard. Or, Il ne s'agit pas ici de meurtre, mais d'un char qui fut et qui n'est plus, de ceux qui ont contribué à faire de ce char un objet monstrueux. Ceux-là sont les pontifes. Et par suite ceux qui sont désignés ici comme ayant recours aux soupes au vin pour conjurer la vengeance céleste, ne peuvent être
LE PURGATOIBE.
Elle no sera pas toujoui*s sans qu'on lui voie
Enfin un héritier, cette aigle de César
Qui ût pleuvoir partout ses plumes sur le char,
I)*où vint que, d'abord monstre, il fut ensuite proie • ;
Car j'aperçois briller, et rien n'est plus certain,
Des astres, que n'entrave obstacle ou résistance.
Nous annonçant là-haut que le temps est prochain
Oîi doit venir, par Dieu chargé de sa vengeance ,
Ln Cinq cent dix et cinq qui percera le sein
De la prostituée , et du géant hautain,
Son complice , saura châtier l'arrogance *\
Mon langage est peut-être à ton intelligence Plus obscur que celui du Sphynx et de Thémis, Quand je te parle ainsi qu'ils s'exprimaient jadis ** ;
autres que les pontifes. 11 y a donc là une allusion impie, sacrilège, au plus auguste mystère de la religion catholique, et il faut vouloir fermer les >eux pour ne pas en être frappé.
0. Monstre sons des pontifes prévaricateurs, il est devenu la proie d»
rétranger, lorsque Clément V l'a livré à Pltiiippe-le-Bel, et nous avons là le commentaire depredella ; mais hicnlôl un prince, héritier de ces Empereurs chrétiens qui comblèrent l'Église de leurs dons, viendra tirer vengeance de pareils attentats.
10. C'est comme organe de la justice divine que Béatrice prononce à l'avance la condamnation do la prostituée et du son galant. Celui qui doit sévir contre tous deux est annoncé comme un dnq cent dix et cinq, formule mystérieuse qu'on a traduite par un chef, DVX, la première lettre valant &00, la seconde ô cl la dernière 10. Mais pourquoi pareille précaution, s'il ne s'agissait que d'un général, d'un chef militaire, dont l'action n'aurait été que temporelle? On ne saurait en donner
une raison valable. Si, an contraire, il faut lire avec nous un, I, dnque cenio , D, dtm, X, e, E, dnque, Y, en prenant tour à tour une lettre au commencement et à la fin, on trouve le mot IVDEX, juge, et l'on comprend alors que Dante ait cherché à voiler sa pensée. En effet, t'agissant de la sentence à porter contre un roi et un pape, la qualifleatioa déjuge implique la réunion des deux pouvoirs, non dans les mains d'un ponlife, mais dans celles d'un prince temporel ; or, il n'aurait pas été prudent d'oxprimcr clairement une telle énoiniité au commencement du XIV*' siècle; quoiqu'il ne soit pas dil^ flcile de la retrouver dans le traité de Monarchia, Ce juge ou ce chef est Henri Yll; il est le giusiùsimo principe, qu\, au dire derAnon>me, devait détruire toute hérésie , toute simonie , et riformare lo itato délie Chiesa, chose difficile s'il n'eût pas été Investi du pouvoir spirituel.
1 1 . Tu te caches, donc tu te sens coupable, pourrait- on dire à Béatrice , car pourquoi s'exprimer en
Mais, pour être bientôt tes Naïades propiees,
S'accompliront les faits et te révéleront,
Sans péril des moissons , des boncs et des génisses ,
L'énigme qui te semble on mystère profond *^.
Gonserres-en mémoire et prends bien soin de rendre ,
Sans y changer un mot , ce que tu viens d'entendre
Aux vivants, vera la Mort qui tout courant s'en vont ".
Quand tu les écriras, rappelle à ta pensée
La tige, par deux fois, d'un larcin offensée ,
Sans rien dissimuler de ce qu'ont vu tes yeux **.
Quiconque lui dérobe , ou bien lui porte atteinte ,
Blasphème par le fait le Souverain des Cieux ,
Pour son usage seule ainsi qui la fit sainte ".
La première âme humaine à ses fruits qui mordit ,
De cinq mille ans et plus de désir, de souffrance,
st>le d'oracle, si le fond de la pensée n'a rit'.n que de conforme h la foi, qui était alors la loi suprême?
12. Les événements te feront connaître rhéritier des Césars, l'envoyé de Dieu , messo di Dio , ie limier prédestiné, veltro, le juge souverain, Judex. Tu verras alors quelle vcn* geance sera tirée du géant et de la Prostituée, dans la personne de Phi- Hppe-IeBel et de Clément Vil, ou de leurs suceesseurs ; car les usur> pateurs de ce ebar , traîné par le griflbn h la double nature, où Je siégeais dans ma pureté primitive , en seront précipités ; alors une réforme complète lui Oera dépouiller son aspect monstrueux et reprendre son antique splendeur. Quant ù savoir s'il fant lire Ici Nnjade ou Lajade, de Laïus, père d*OKdipe, nous laissons de plus habiles en décider.
(Foy. Ovide, Métam,, Vil. v. 7C0.) Mais nous tenons pour Naiades, attendu que ce nom désigne les Nym phes versapi les eaux vives de la doctrine.
13. Ne sois pas plus elair que je ne l'ai été moi-même pour les catholiques, ces suivants de la Mort ou de dame Piété, dont la vie^ abnégation de l'intelligence, n'est qu'une moil anticipée , une course vers la mort de la raison, Yivi del riter ch ' è un eorrere alla morte.
1 4 . Raconte fidèlement ce que tu as vu ; car les partisans du Saint- Siège n'y comprendront rien ; mais tes coreligionnaires sauront au mieux ce que signifie la dévastation de l'arbre sacré par l'aigle impériale et le vol du char par le géant et fa complice.
i:>. Philippe-le- liel et Clément V sont donc coupables du crime do lèse-majesté divine au premier chef, car ils n'ont pas seulement dérobé le Sainl-.SIégp , que Béatrice spule devait occuper dans sa gloire, ils ont encore brisé, schianfato, dans l'Ordre do Temple, l'un des plus beaux rameaux de l'arbre sacré du gnostielsme manichéen.
LE PURGATOIRE
S*atUra le supplice, et dut attendre en transe
Celui qui du méfait, innocent, se punit '*.
Si tu ne comprends pas par quel motif sublime
Cette tige est si haute et si large sa cime ,
Il faut qu'en ce moment sommeille ton esprit *' ;
Et si n'eussent été tes profanes pensées
Pour lui l'eau de l'Eisa, tant d'erreurs insensées
Ce que pour le mûrier fut Pyrame expirant.
Rien qu'à voir l'arbre, il eût compris, en l'admirant.
Tant chaque circonstance est évidente et claire,
La Justice de Dieu dans l'interdit sévère **.
^lais puisque désormais en toi l'entendement,
Je ne le vois que trop, est devenu de pierre,
Et teint de la couleur du péché , tellement
Qu'à m'entendre bientôt l'éblouit la lumière **,
Je veux, comme on rapporte, au retour du lieu saint,
Une palme attachée au bourdon de voyage,
Qu'à jamais l'emportant en toi , de mon langage
Te suive un souvenir, non pas écrit, mais peint ^•.
16. Quel nesera donc pas le châtiment de ceux qui ont mutilé i*arbre saint , puisque Adam (le yérltable, cette fois) , n dû expier si cruciiement un bien moindre forfait.
17. Rien de plus clair en effet, car la tradition gnostique remonte Jusqu'à Dieu lui-même et> semblable à un arbre immense, la doctrine, dont elle est le dépôt sacré , est destinée à étendre ses rameaux sur toute la terre.
18. L'eau de l'Eisa, en Toscane, pétrifle les objets qu'on y plonge , et le sang de Pyrame rougit le fruit du mûrier qui était blanc (Toy. Ovide, Met,) Les opinions guelfes de Dante, pensierivani , ont pétrifié son esprit, ont fait de lui un suivant de madonna Pietra, (Voy. les deux Oansonl : Co^i nel mio parlar voglio et-
aer aipro, et lo son venuto tU punto délia ruota , p. 378, 380 des HévéL , et , dans l'Enfer , les ailaaiOR$ réitérées à la jnetra.) De luémp, en suivant la bannière des Gudfi», il en avait pris la couleur, qui étak ronge, et restait, par suite, in peccalo tinto.
19. Voilà le commentaire de Danle lui-même an sujet de ceUe pierre qui lui tient au cœur et de cette couleur guelfe qui, pour lui, est celle du pécbé, in peccato ft'nto, pierre et couleur qui opposaient un obstacle insurmontable à la contemplation de la véritable lumière.
30. Les coreligionnaires du poète se désignaient entre eux par les noms de Palmieri, de Peliegrini et de Jtomet , selon qu'ils étalait Templiers , Provençaux ou Italiens.
CHANT XXJlll.
Et je lu! répondis : — Comme en la cire molle Se reproduit le sceau, fidèlement empreint, De même en mon cerveau s'empreint votre parole". Hais pourquoi, quand la suit ardemment mon désir, Faut-îl si haut parfois qu'elle s'élève et vole, Que plus je fais effort, moins je peux la saisir!
C'est, reprit-elle, afin que de la vaine école Dont tu pris les leçons tu saches la valeur, Et juges à quel point sa doctrine frivole Peut espérer me suivre à pareille hauteur **; De la route divine aussi pour que tu voies, A n'en pouvoir douter, que nos humaines voies S'éloignent tout autant qu'A vos yeux confondus, La terre est loin du ciel qui se hâte le plus >^
A quoi je répliquai : — Je n'ai point souvenance De m'être en aucun temps loin de vous écarté, Et ne me le reproche en rien ma conscience.
(Foy. p. 66 des Révél. et note 20 Enfer^ ch. i.) Or, il est éyident que Béatrice lui parle ici au lieu et place du grand-fflâitrederOrdre, s'adreatant à un Templier.
21 . Lors de la réception d'un Rose- Croix, grade dans lequel le parfait Maçon, censé âgé de 9 ans , réunit les deux sexes et se compose fictivement de deux personnages ayant chacun cet âge, comme Dante et Béatrice dans la Vie nouvelle , on présente au récipiendaire deux paires de gants, une d'homme, l'antre de femme, et un bâton de cire à cacheter, Light on Masonry, p. 220. 11 n'y a donc pas à s'étonner de la comparaison de la cire et du sceau , juste au moment où Béatrice Tient de se réunir à Dante dont lé cerreau n'a d'autre pensée que celle qu'elle lui imprime , en lui donnant une nouYelle Tie.