Jusqu'aux régions les plu^ élevées de la société
Nous ne nous arrêterons pas à démontrer que dans cette admirable scène où Dante se pose avec un art si raffiné en adversaire politique de son interlocuteur, tout témoigne de son respect et de sa profonde sympathie pour le vainqueur de Montaperti.
Mais il y a plus ; il nous Tant reconnaître dans Farinata et dans le père de son ami les deux Justes dont lui a parlé Ciacco. lis sont en effet les deux seuls personnages avec lesquels il s'entretient dans Dite, la Florence infernale, et ils y sont la représentation morte des deux justes vivants dans la vraie Florence, h savoir Guido , le flls pour le père, et un autre que Ton devinera facilement. La preuve s'en trouve dans renvoi de la Canzone : lo sento d'Amor la gran possama. Voici la traduction littérale de l'envoi : «Chanson, avant de te diriger ailleurs , tu Iras trouver les trois moins reprochables, tre men rei, de notre ville, salues-en d'abord deux (l'un de Qpox-là était nécessairement Gavaicante, père de Guido); pour rautre, tâche surtout de lui faire abandonner une secte perverse, mala setta. Dis-lui que les gens de bien ne se font point la guerre entre eux ; dis-lui que celui-là est fou qui par crainte d'encourir le blâme, per tetna di vergogna , ne renonce pas à une folie. »
D'où il est à conclure que Guido, résolument sectaire, n'était retenu parmi les Guelfes que par respect humain, et aussi dans respoir de mieux servir la cause de ses core-
ligionnaires. Ëroutons-le : « Mon âme peureuse n'oi^e prononcer le nom de cette beauté qui m'asservit ; c'est une jeune dame de Toulouse (la foi albigeoise), belle, honnête»
toute droite (dont la cau»e est toute justice) et contre laquelle cependant les princes de la terre (principes terrœ , les chefs de rËglise] sont ligués. Pour elle je suis mort de la main de l'il mour. (Je prends le masque guelfe pour la servir.)» Or, le plus guelfe des trois moitis coupables ayant cessé de vivre, il ne restait plus dans Florence que Guido et le troisième ; de là les deux justes demeurés seuls dans cette ville et faisant pendants aux deux Justes de Dite.
Qu'on lise en entier la longue composition lyrique de Dante et on l'y retrouvera partagé entre le désir d'adopter le déguisement orthodoxe et la crainte que cette transformation de sa part ne soit mal Interprétée par les siens. On y trouvera noUmment ces mots significatifs:
« Amour seul pouvait faire que Je devinsse la chose (l'homme lige en apparence^ de celle qui n'est jamais amoureuse» (de dame Piété mon ennemie), et deux strophes plus haut :
« Il n'y a pas d'amour plus fort que celui qui fait de la mort un plaisir pour en bien servir une autre.» Enfin, son ardeur à faire des prosélytes se révèle dans la vi* strophe où II dit à sa chanson : « Si un chevalier t'invite ou te retient, observe bien, avant de te rendre à discrétion, si tu peux l'enrôler dans ton parti , spia se far lo puoi délia tua setta (dans ta secte) ; au cas contraire abandonne-le soudain. »
Quand nous avons gagné tout à Textrémité D'un haut escarpement, qu'en ce lieu dévasté De grands blocs ruineux formaient, rangés en cercle *, Sur des maux plus cruels je domine attristé. Là, du gouffre profond pour fuir l'air empesté S Nous nous réfugions derrière le couvercle D'un grand sépulcre, où vont mes yeux tomber soudain Sur une inscription, qui m'offre cette phrase : (( Celui que je renferme est le pape Anastase, Qui fut du droit sentier détourné par Photin *. »
Il faut que notre marche ici soit moins rapide,
1 . Ces gran piètre formant une enceinte circulaire et ces deux premières rimes en pa, pourraient bien se trouver là pour rappeler Rome à la pensée, par une double allusion au Colysée et au chef de l'Église fondée sur la pierre apostolique, d'autant plus que Tépithète rotte^ qui signiûe rompu, en débris, ruineux, rentre évidemment dans les idées du poète et s'appliquerait dès lors aux principaux dignitaires de cette Église.
2. Air infect produit par la cof'rupUon générale résultant du mauvais gouvernement qui avait fait de l'Italie un cloaque et un enfer.