‹ La comédie de Dante (volume 3)Chapitre 39 sur 155 · Du côté de la rectitude, delà justice · texte numérisé non relu

Du côté de la rectitude, delà justice

28. Quiconque a lu les chrooiqueurs florentins a pu remarquer qu'ils emploient le mot novità pciar tonte modification Importante dans leur gouvernement. Pour eux far novità équivaut presque à une révolution. Tel est aussi le sens dans lequel Dante se sert ici de cette expression.

29. Combien 11 faut peser chaque expression au moment d'aborder on sujet scabreux , lorsqu'on est sous la coupe de l'Inquisition, qui ne surveille pas seulement les actes, mais scrute encore les pensées les plus secrètes. Si tel n'était pas le sens de ces vers, à quoi pourraient-ils se rapporter ici? Quelle est, chez Dante, la mauvaise pensée qui pourrait la motiver ?

30. Mais ce sera tout autre cho^c que ce que tu attendais dans la bonne foi. C'est pourquoi Virgile s'est servi du mot sogna; afin de faire

CHANT XYI. 133

Quand la vérité doit ressembler au mensonge, II faut, tant qu'on le peut, de parler s'abstenir. Pour n'avoir pas, sans faute, à se faire honnir. Mais je ne puis ici me taire et je te jure , Cher lecteur, par ces vers , s'il faut que pour eux dure Une longue faveur, que dans l'air sombre, épais. Je vis monter nageant une étrange figure, A faire frissonner qui ne trembla jamais ". Ainsi revient celui qui sous les ondes plonge, Du sable ou du rocher, que recouvre le flot. Pour aller dégager l'ancre , et ses bras allonge. En ramenant ses pieds, pour remonter en haut".

entendre que son espoir de voir une ment qu'il ne va pas parler d'un loyauté égale à la sienne seconder monstre Imaginaire, ses efforts, à reffel d'amener une 32. On dit proverbialement d'une conciliation entre les partis, serait personne artificieuse qu'elle nage complètement déçu et que la fraude, entre deux c«iu\, et c'est à quoi qui devait déjouer ses tentatives, Dante fait allusion pour exprimer allait lui apparaître sous ses véri- que la fraude habilement dissimulée tables traits. dont il fut la victime, travailla sour- 31. Rien de plus solennel que ce dément à ruiner son espérance, préambule inusité servant de pré- dont l'ancre est le symbole. On réparation h la mise en scène du nou- marquera les deux rimes eo pa qui veau personnage ; Il nous faut donc terminent ce chant et qui ne s'y rcnadmettre qu'il a une grande Impor- contrent pas fortuitement , car on tance relativement h la Comédie, par les retrouve presque toujours dans les vers de laquelle le poète fait ser- des circonstances analogues.

Voici venir le monstre à queue aiguë , immonde , Qui transperce les monts, brise armure, rempart; Le monstre dont le souffle empoisonne le monde ^

Mon guide ainsi parlait , du geste et du regard Au monstre en prescrivant dans notre voisinage D'aborder, près des rocs qui nous livraient passage. Et de la fraude à nous vint ce type hideux, Hors du gouffre élevant et la tôte et le buste, Mais dérobant sa croupe aux replis tortueux.

Sa face , qui séduit, est la face d'un juste, Tant ce qu'il laisse voir semble doux et bénin , Le reste est d'un serpent tout gorgé de venin. Ses deux bras sont velus jusqu'au pli des aisselles;

1. Que Ton se reporte à la leUre écrite par Dante à Henri VU, on y verra eu quels termes 11 y dépeint Florence , en prenant bien soin de dire que Rome Ta faite à son image et ressemblance, quœ ad im^iginem et similitudinem fecit Ulam. Florence , Image de Rome, est dès lors une vipère qui aiguise les cornes de la rébellion , vere viperina cornua rebellionis exacuit; elle est le renard, qui répand le souffle empesté de la révolte , icolpeculu fœtorù tstiut. Que l'on se donne ensuite la peine de rechercher quelle était la puissance qui à cette époque s'éten-

dait au delà des monts et contre laquelle armures et remparts étaient de vaines défenses. Qu'on lise la Canzone : Cosl nel mio parlar roglio ester aspro, dans laquelle certaine madonna Pietra , lance « des traits qui atteignent au loin, comme s'ils avalent des ailes, et briseot quelques armes que ce soit , cotd^ avessero ali giungono altrui, e speS' ^an ciascuna arme. On ne tardera pas alors à être sur la voie, où Ton aura pour se diriger bien d'autres indications non moins précises et claires.

Sa poitrine et ses flancs, de même que ses reins, Partout sont diaprés de nœuds et de rondelles. Ni Tartares, ni Turcs, de couleurs, de dessins Jamais n'ont tant chaîné Fétoffe nuancée ; La pareille, Arachné ne Ta jamais tissée ^ De même qu'un canot amarré sur le bord Reste À moitié daijs l'onde, à moitié sur la terre ; Chez les Germains gloutons, comme on voit le castor. Sur la berge accroupi, s'apprêter à la guerre • ; De môme se tenait sur la rive de pierre * , Digue au sable embrasé, ce monstre malfaisant, Dans le vide tordant la fourche envenimée Dont, comme un scorpion, je vois sa queue armée *.

Il nous faut quelque peu détourner à présent , Dit mon guide, et gagner jusqu'où là-bas se couche. Sans plus nous approcher, cette bête farouche.

2. Il est bien difûcile de méconnaitre dans ce signalement si minutieux du monstre, l'intention hostile qui l'inspira. Ponrpeu qu'on se rappelle les broderies et les chamarurcs dont sont chargés les ornements ecclésiastiques, le camail,raumusse, les fourrures d'hermine portées par les cardinaux, on comprendra ce que signiflent ces bras velus , ces nœuds et ces rondelles aux couleurs bigarrées ; enfin , la pensée qui les fait comparer aux étoffes tissées par les mécréants, par les païens mêmes, pour les fêtes de ndoiàtrie, n'aura rien de mystérieux. Quant à cette face de juste à l'air bénin, à ce corps humain terminé en queue de serpent, ils n'ont pas besoin, sans doute, de commentaires.

3. Ces deux comparaisons , Tune faisant allusion à la barque de saint Pierre , l'autre rappelant l'Allemagne, semblent se rapporter à la politique de Clément V, s'apprétant h. la guerre contre l'empereur

Henri Vil. Selon Danto et ceux de son parti, le pontife aurait qsé longtemps d'artifice envers Henri de Luxembourg qui, lui devant son élection , était plein de conflaqce à son égard, au moment même où, à la suggestion de Clément, le prince Jean, frère de Hobert de Naplea, introduisait des troupes dans Rome, pour en défendre l'entrée au nouvel Empereur, et cela, sous prétexte de grossir son cortège lors de son couronnement. Voyez entre autres la Chron. de Monza, de Bonincontro Mofigia, ir, 10.

4. Le bord supérieur de l'abime et ses parois ne pouvaient manquer d'élre de pierre, car c'est toujours le même point de départ. Pourquoi donc quelque région n'est^elle pas de fer, d'alratn ou de toute autre matière ?

5. Celte fourche venimeuse ne serait-elle pas la figure de la double puissance ?

le:«fer.

Nous descendîmes donc, k droite, un peu plus bas, Et sur Texlrômc bord nous marchâmes dix pas •, Pour n'avoir à pàtir des flammes ni du sable. A peine sommes-nous près du monstre exécrable , Qu'au delà j'aperçois giand nombre de maudits Non loin du noir abîme, et sur la lande assis '.

Le maître alors reprend : De toute cette enclave Pour que le souvenir en ton esprit se grave, Marche à ces réprouvés, yois leur sort en ce Hou ; Si tu veux leur parler, songe & t'arrêter peu. En t'attendant, j'irai savoir si cette bête Sur sa robuste échine à nous porter est pcête '.

Ainsi qu'il me l'a dit, je vais seul, aussitôt, De la septième enceinte en suivant la limite, Où siège celte troupe affligée et maudite. De leurs yeux la douleur déborde comme un flot'; De çà, de lu, chacun à qui mieux mieux s'agite. Et cherche à repousser, des deux mains en s'aidant, Le contact des vapeurs et de ce sable ardent. Ainsi les chiens, l'été, se démènent, se tordent, Quand les mouches, les taons ou les puces les mordent, En fatiguant sans trêve et la griffe et la dent ".

G. Ces dix pas si eiadement comptés pourraient bleo être dix mois pendant lesquels Henri VII ne passa pas la frontière des Ëtats de rÉgiise.'

7. Leur posture Indique ie défaut d'activité personnelle ; leur hostilité ne s'étant manifestée contre les adversaires du Saint-Siège que tapie derrière un coffre-fort.

8. Ce qui signifie que la Papauté a bon dos, omeri fotli, qu'après avoir été flagellée successivement sur les épaules de la Fortune , sa Justice, sur celles du Vieux de la montagne, son gouvernement, cl enfln sui celles de Géryon , tHplex

Geryon, sa politique astucieuse, elle va servir de véhicule au monarchisme philosophique et au gibdinisme sectaire, à la raison et à ia libre pensée, autrement dit Virgile et Dante, pour les Introduire dans ses domaines, au siège même de sa puissance.

9. C'étaient des Guelfes puisqu'ils pleuraient. On a pu remarquer que les Gibelins ne versent jamais de larmes. C^mme Farinata , ils n'ont qu'aversion et mépris pour l'enfer.

10. I^ comparaison seule des chiens aurait sufR à dénoncer des Gueift'S.

Panni ceux que battait le douloureux orage, J'en regarde d'abord quelques-uns au visage, Sans en reconnaître un. Je remarque d'ailleurs Que tous ont une bourse à leur cou suspendue , Avec certain emblème aux diverses couleurs , Dont semble tristement se repaître leur vue. J'en pus distinguer une au lion azuré En champ d'or ", et plus loin, poursuivant ma revue, Une autre, qui d'argent sur blason empourpré Etalait l'oie. Alors un de ces misérables Dont la bourse à mes yeux, sur tissu d'un blanc pur. Offrait une truie à la robe d'azur, Me cria : — Que fais-tu parmi nous dans ces sables ? Va-t-en et, puisque encor tu vis , à tes semblables ' Pour le rapporter, sache ici que doit venir Mon voisin Vitalian à ma gauche gémir.

Padoue est mon pays et Florence vit naître Ceux-ci, de leurs éclats qui sont à m'assourdir, A force de crier : «Vienne notre grand maître , L'illustre chevalier que nous verrons paraître Portant bourse aux trois boucs.»— Le fantôme d ces mots Tord sa bouche vilaine et la langue me tire Ainsi que fait le bœuf pour lécher ses naseaux ".

11. Ëcusson des Gianflgiiazzi. mis. L'ofe subsUtuée au cygne des

12. Dante nous a montré suc- Ubi-lachi et la truie ft la laie des cesslvement, dans les prétendus ScroYigni, révèlent assez llntention sodomites, les Guelfes appartenant du poète. Le padouan Vitalian dcl à la vie active, dans relise, la Dente et le florentin Jean Buiamonte robe et l'épée. Ceux qu'il offre ac- des Bicci, qui portait trois boucs Incllement à nos yeux appartien- noirs dans ses arme», tre becchi neri ncnt à la vie spécuiatlve ou spécu- in campo giallo, dit i'Olt. C, étant latrice, c'est pourquoi 11 les rcpré* encore vivants lorsqu'il écrivait, scDte assis : ce sont les financiers , Dante les signale à sa manière les spéculateurs ; ceux de Florence comme des maîtres en fait d'usure, d'abord, puis ceux de Padoue, li- Nous avons expliqué précédemment gués avec eux contre Henri VU , et comment ces loups - cervlers du répandant l'or de leurs bourses bia- moyen ftge avaient attenté à Fart , sonnées pour lui susciter des cnne- petit- flls de Dieu, en faisant du

138 l'enfer.

Je laisse ces Esprits harassés de martyre Et je rejoins celui que je crains d'irriter, Averti d'être bref et de peu m' arrêter. Sur la croupe du monstre était déjà mon guide Monté, quand j'arrivai. — Viens, point de peur timide, Sois fort, vaillant, dit-il; pour descendre en ce lieu Il n'est que ces degrés ". Là, devant, prends ta place , Entre la queue et toi je veux être au milieu , Afin que d'aucun mal elle ne te menace *\

Tel celui que la fièvre est près de ressaisir, Dont bleuit déjà l'ongle , et qui se sent transir, Rien qu'à voir un couvert que l'ombre au loin embrasse; Tel, à l'ordre donné, je me sens tout de glace; Mais son reproche en moi produit cette pudeur Qui d'un bon maître rend plus fort le serviteur **, J'osai donc me poser sur ses larges épaules. En vain je voulais dire, expiraient mes paroles ; « Presse-moi contre toi , songe à me bien tenir. » Mais lui , dans tout péril prompt à me subvenir, Dès que je suis monté, de ses deux bras m'enlace Et, me pressant, il dit : — Géryon, dans l'espace Descends-nous maintenant, mais à pic sans plonger; Fais de larges circuits et prends soin de songer A ta charge nouvelle ". — Ainsi que de la terre

fond de leurs comptoirs la guerre de la même nature au fond, à la aecte et à l'art d'Amour , à ce 14. Le langage à double et à triple gai savoir qui avait pour but de ré- sens s'élèvera comme un rempart pandrc et de faire triompher les insurmonlable entre la double puisdoctrines gnoslico - manichéennes sance, venenosa forçai et le poète de Talbigéisme. Ch. xi, note 33. sectaire.

13. Fais-toi hardiment un inatru- i5. Per Vergogna io intendo tre

ment de cette puissance ennemie pcusioni necessarie al fondatnento

que tu veux détruire, il n'est que ce délia kostra vita buossa : l' una si

moyen de l'atteindre et de triompher è stupore , l'altra si è pudore, la

d'elle .^Descendu per si fatte scale, terjia si è verecundia, Convito,

on le verra remonter , ch. xxxiv, iv, 25.

par eotall scale ; en effet, différents IC. II aurait été trop dangereux

dans la forme , les échelons .seront d'aller directement au but, et la po-

La barque se détache en voguant eu arrière ^^ , Géryon va d'abord reculant et, soudain, Se retourne sa queue où se dressait son sein; m'allonge, il la meut, comme une anguille nage, Et des griffes ramène à soi Tair qu'il partage *\ Plus grande ne fut pas la peur, si Ton m'en croit, Alors que Phaéton abandonnant les rênes, En feu laissa le Ciel, tel encor qu'on le voit, Ni quand de l'air Icare allait fendant les plaines, Que s'échauffa la cire et qu'il vint à sentir Ses reins se déplumant, quoique pour l'avertir Son père eût tant crié : «Tu suis funeste route ", » Ni l'un , ni l'autre n'eut plus peur que moi, sans doute, En me sentant ainsi dans l'air de toutes parts , Où toute vue était éteinte à mes regards ", Hormis celle du monstre. Il va nageant sans cesse, Lentement, en tournant, et lentement s'abaisse ".

liUque sectaire n'avait qu'à gagner aux grands détours qu'elle imposait à son antagoniste devenu, son instrument passif.

17. Cette navieella n'est là que pour rappeler à l'esprit la barque de saint Pierre, et cela à propos de Géryon, dont le nom est prononcé pour la première fois; notez que cette barque vogue à rebours.

18. Est-ce qu'il n'y aurait pas encore une allusion à ClémentV, dans ces divers mouvements de Géryon, indiqués avec une si soigneuse précision? Ne faudrait-il pas voir dans celle queue envenimée revenant où était la face du juste , le revirement de la politique de ce pontife , favorisant d'abord rélection de Henri , pois se lignant sous main avec Phl- Uppele-Bcl, écaité par lui de l'Empire, pour éloigner de l'Italie ce prince, qui y mourut empoisonné, soit par Talr pestilentiel des marais,

soit par une main criminelle ? L'anguille nageant sous l'eau , les bras qui ramènent l'atr vers le nageur ; tout cela n'a-t-11 pas sa signlllcatlon secrète?

19. Qui sait s'il n'y a pas ici une double allusion à Henri VII dont la main, glacée parla mort, abandonna les rênes de Tempire, celles du soleil de la raison , et à qui Dante, avec bien d'autres, avait répété maintes fois qu'il suivait une route funeste en se confiant aux Guelfes d'abord, puis en ne marchant pas droit sur F*Iorence, pour y étouffer le foyer de la rébellion.

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