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Au dernier degré d'abaissement et de prostration

CHANT XXIX. 24t

J'en vis là deux assis , côte à côte appuyés ,

Comme chauffent deux pots Tun par Tautre étayés.

De croûtes maculé tout leur corps en fourmille.

Non y jamais le valet qu'au loin son maître attend ,

Ni celui qui, de yeille à bout, va se hôtant,

Si vite ni si fort n*ont fait jouer Tétrille

Que ces deux-là, chacun des ongles se grattant,

Sans apaiser Fardeur du prurit qui les grille.

Sous leurs doigts se levaient les croûtes de leur peau ,

De la même façon que les larges écailles

Du scare ou du cyprin tombent sous le couteau **.

Toi qui de tes dix doigts travaillant, te démailles Et leur fais faire ainsi Toflice de tenailles, Dit mon guide, à Fun d'eux s'adressant; apprends-nous S*il est quelque Latin à pàtir avec vous; Et puissent , en retour, tes dix ongles suffire Dans l'étemel labeur qu'exige un tel martyre !

Nous, que tu vois, ainsi gâtés, nous lacérant, Nous sommes des Latins ", fit l'un d'eux en pleurant, Mais qui toi-même es-tu, de nous qui fais enquête ?

15. C'est toujours en employant testablement allusion à la déser-

les images les plus repoussantes , lion de Tegghiaio Frescobaldi {voy.

les expressions les plus triviales, que p. 1 50 des Révél.) qui , d'abord chaud

Dante témoigne de sa haine et de partisan de Henri VU, prit ensuite

son mépris : ainsi a-t-il fait, en par- parti contre lui avec non moins

lant des Noirs de Florence et de leur d'ardeur; d'où suit que ces deux

trompette, en dépeignant le sup- damnés, GrilTolino et CapocrJilo,

plicedc Thaïs et celui de Mahomet- figurent bien moins ici pour leur

Robert, ainsi fait-il maintenant à compte que pour celui de deux

i'é^rd de ces deux damnés. Ce sept membres de la famille Frescobaldi. deux Toscans , car il leur applique

la métaphoredont il s'est servi dans 16. Latins ayant faussé leur foi sa lettre A Henri VI!, en parlant de et déserté les rangs de ceux qui aspi- Plorence, « cette brebis galeuse, raient à relever l'empire des Latins, faite pour g&ter le troupeau, *« et anciens frères infestés de trahison, lesafQige de la même démangeai- Latini guasti , comme s'étant souson , malaise qu'il signale chez elle, mis à l'autorité du pape ; aussi pieu- Quant à la comparaison des deux rent-ils, et leur sort ne touche-t-il tourtières , tegghiet elle fait incon- pas Dante le moins du monde.

2iS

LBMPRR.

Je suis quelqu'un ici qui va de crête eu crête Descendant, répondit le bon maître, et conduit, Pour lui montrer Tenter, ce vivant qui me suit.

Du point d*appai commun tous deux se départirent Et, frissonnant , vers moi se tournèrent surpris , Maints autres, leurs voisins, aussi qui Tentendirenf •

Le maître alors me dit : — Tu peux à ces Esprits Parler s'il te convient — Rompant donc le silence, Ainsi je commençai, dès qiie j'en eus licence :

Sous de nombreux soleils que pour ne point unir Dure votre mémoire en Thumain souvenir ^\ Qui tous deux étes-vous , quelle est votre patrie? Sous votre mal hideux que votre chair meurtrie N'ait point d'être connus à vous faire rougir ^'.

le fus moi d'Arezzo, dit l'un, Albert de Sienne Au bûcher m'envoya, non pas qu'ici m'amène Le fait qui me valut une si triste fin. Un jour je lui disais, c'était propos badin, Que de voler dans l'air pour moi serait facile. Lui, non moins curieux , à coup sûr, qu'imbécile. Voulut qu'un tel secret par moi lui fût appris. - Et, pour n'avoir pas su de lui faire un Dédale, Il me livra , pour être en la flamme fatale Brûlé vif, à celui qui l'appelait son flls ".

17. Cflt deux morte se retounieat en tremblant» comme des coopaUes honteux de leur méfait, en apprenant qu'Ile sont en présence d'un tivant, c'est-à-dire d'un de leurs anciens frères.

18. L'ironie est manifeste dans ee vœu, dont le sens est qu'il est à désirer que, pour le cbAtUnent des traHn'S, le souvenii de leur trahison subsiste longtemps cbei ceui qui Tiventen hommes, umane menti, et non pas en brutes, fermant ks yeux

à la lumière du soleil raison. !• commindai » appelle l'attention sor cet exorde,

19. À vous épouvanter, dit Dante, pour donner à entendre qu'il derail être pour les deux apostats un olijet de terreur et un reproche vivant.

20. C'est-à-dire que l'évéqna da Sienne comprit fort bien que la plaisanterie de Grifiolino, véritable tentative d'embauchement , avait un sens sectaire, et qu'il s'agissait d'mi voyage au Cleit de la nature da cetul

L'inflexible Minos , qui jamais n'est surpris , Pour avoir pratiqué sur terre Talchimie, M'assigna ce fossé, las ! le dernier des dix '*.

Maître, dis-je, est-il gens plus vains en leur folie Que ces pauvres Siennois î A coup sur le Français , Bien partagé qu'il soit, n'en approcha jamais".

L'autre lépreux", rompant à son tour le silence, A ce que j'avais dit aussit(tf répliqua : — Tu devrais ce me semble en excepter Stricca ,

que l'inillateur Virgile fait entreprendre au néophyte Dante; voyage dans lequel l'épreuve de l'air succède à celles du feu et de Teau. Ce prélat considéra donc comme héré< tique relaps celui qui lui était dé~ nonce comme sorcier, et le fit jeter au bûcher. Aussi Dante mct-il dans la bouche du damné ces paroles significatives : que son supplice n'a pos eu pour cause le fait de s'être vanlé de pouvoir voler dans l'air.

Comme s'il y a\ait là pour personne un motif à damnation. L'Anonyme et Pierre de Dante s'accordent à dire que GrifTolIno fut bien et dûment brûlé comme Patarln. «i Ad un inquisitore de* Paterini il fece ardere. » Oitimo. Com.

21. Ainsi, ces malheureux, livrés à un supplice aussi donlourenx que dégoûtant, et plus cruellement punis que brigands, sodomitcs, hérétiques, simoniaques, etc., seraient tout bonnement coupables d'avoir cherché à transmuer les métaux.

Mais 11 faut bien se garder avec Dante de prendre les mots au pied de la lettre, et se rappeler qu'au moyen âge , les hommes les plus considérablps dans la science , s'occupaient d'alchimie, témoin Albertle-Grand et son illustre disciple saint Thomas-d'Aquin. Ces alchimistes, si maltraités ici par le poète sont, en réalité, ceux qui, au lieu de

changer le plomb en or, ont changé en plomb catholique l'or de la doctrine; ceux qui ont lâchement faussé leur foi. Les personnages mis Ici en scène étaient peut-être d'autant plus criminels aux yeux du poète, qu 'ils auraient été revêtus de plus hauts grades sectaires, et, qui sait même ? de fonctions sacerdotales.

22. Trait à double portée, atteignant, dans Sienne, les partisans du Saint-Siège, et en France, des alliés toujours prêts à le défendre contre ses ennemis- Vana n'est pas seulement à entendre ici dans le sens de vaniteux, mais encore dans celui de sans consistance, en opposition à la solidité de jugement que donnent le savoir et l'usage éclairé de la raison. Cette digression épisodique n'a, au surplus, d'autre but que de détourner l'attention de ceux qu'aurait pu frapper l'énorme disproportion signalée entre le péché et son châtiment.

23. « Laisse se gratter ceux que ronge la lèpre,» dit Cacciaguida dans le Paradis; et dans la paraphrase toute gibeline que Dante a faite du Psaume : Domine, ne in furore tuo arguas me, nous lisons •• Perà che son mondato d'ogni rogna , substantif auquel on nous dispensera d'ajouter l'épitbètc sous- entendue.

Qu'on vit si sagement modérer sa dépense ; Puis Nicolo, qui sut dans le natal verçer Découvrir le girofle, et dota l'opulence D'une graine qui fut prompte à se propager. D'être exceptée encor la compagnie est digne , Où montra l'Abbagliat un jugement insigne, Où dissipa vignoble et bois Gaccia d'Ascian ". Mais pour savoir qui va de .concert t'appuyant Contre ces bons Sicnnois, que ton regard s'avive Et scrute bien mes traits d'une vue attentive; En moi t' apparaîtra l'ombre de Capocchio, Dont l'alchimie et Tor ne furent qu'imposture. Et tu dois, si ne m'est ton visage nouveau, Te rappeler mon art à singer la nature ".

24. Allusions satiriques aux di- providence impériale (voy. ch. xi), vers membres d'une société de vi- on comprendra que le crime de ce veurs qu'on appelait la godereccia, Capocchio, ancien condisciple du et que leur déyotion à FÉglise n'em- poète, fut de s'être donné longtemps péchait pas de se livrer follement h pour un partisan zélé de l'empire , toutes sortes de prodigalités. Nicolo poiir un sectaire fervent , lorsqu'on Salimbeni, entre autres ^ avait in- réalité il pactisait avec Rome et venté une recette pour assaisonner falsifiait ainsi par l'alchimie les mêles faisans au girofle, ce que Dante taux de la doctrine secrète , en 11appelle la costuma ricca. Les sec- vrant à Tennemi les deux clelii d'or talres ont de tout temps aiîecté le et d'argent à Taide desquelles on en rigorisme et l'austérité. pénétrait les arcanes mystérieux.

L'alliage guelfe se mêlait chez lui

3&. Pour peu qu'on se souvienne au gibelinisme dont U singeait habi-

que la Nature est pour Dante la lement les dehors.

Au temps où Sémélé contre le sang thébain Alluma chez lunon si terrible colère Qu'elle se révéla de plus d'une manière, De démence Athamas fut transporté soudain , Au point qu'apercevant sa femme, tendre mère. Portant ses deux enfants pressés contre son sein , Il s'écria : a Tendez les filets au passage, Et prenons la lionne avec les lionceaux. » Puis, étendant ses bras, il saisit, plein de rage , Léarque , en l'air le fit tourner et , sur la plage Le lançant, contre un roc il lui brisa les os. Ino, l'autre à son cou , se jeta dans les flots *. Quand voulut la Fortune en bas voir renversée La superbe de Troie, à tout excès poussée, Et fit qu'empire et roi périrent tous les deux; Lorsque , captive , Hécube , en son destin affreux , Ayant vu dans le temple immoler Polixène , Eut , au bord de la mer, étendu sur l'arène , Reconnu Polydore, un transport douloureux Égara tellement la mère infortunée Que, de rage aboyant, et hurlant forcenée, De même qu'une chienne elle errait en tous lieux*.

1. On Va déjà vu, toutes Icb fois que sa pensée se porte sur Brcscia. que Dante emprunte une comparai- 2. Les Florentins se prélomiaiont son h Thèbes, on peut être assuré issus des Romains et, par suite, des

LENFER.

Mais ne purent jamais foreurs si redoutables, Si féroces, pousser troyenne ni Thébains, Aiguillonner la brute ou les tristes humains, A ce que je vis là qu'elles soient comparables*.

Avec rage mordant qui s'offrait devant eux, Deux spectres hâves, nus, allaient courant hideux. Comme porcs s'élançant du bouge solitaire ^ L'un d'eux sur Capocchio se jeta, par le cou Le prit à belles dents et , le tirant à terre , Lui fit gratter du ventre et le sable et la pierre *. L'Arétin tout tremblant me dit : — Ce damné fou A nom Gianni Schicchi. Sa rage ici se jette Sur les autres captifs que de la sorte il traite *•

Troyens; aussi Cacciaguida rappelle-t-il h son petil-Ûis que les matrones de Florence devisaient «« des Troyons, de Rome et de Fiésole. » Or, noua avons vu que la Fortune est la Papauté qui osait tout, che tutlo ardiva (la construction a été combinée dans ce sens). Par elle Ilion est tombé, à savoir la puissance impériale, fondée sur un droit imprescriptible, remontant jusqu'aux Trovens par les Romains, et Henri VU, son roi, l'tiériticr des Césars, a péri, col reyno il re fu casio. Alors ce qui restait dans Florence de la secte gibeline- alliigcoise fut réduit à apostasier. Celte petite église subit le sort (rHécube,qui devient ici sa figure ; car elle a \u la secte égorgée dans le temple, à Ké^ zlers, à Toulouse et ailleurs, elle a reconnu dans cliacun de ces Templiers mis à mort [mr \c Polymoslor français , sur les bords dv. la Seine, in su la riva, l'innocent Polidore, égorgé par la soif de l'or, auri sacra famés,

11 en est résulté que cette malheureuse Hécube florentine, voyant le massacre et la ruine des siens,

trista , misera e cattiva, perdit l*usage de la raison, dolor le fe* la mente torta, et, hors de sena, forsennala, elle se mil à aboyer, répudiant le langage des fwmmes pour celui des brutes catholiques. La suite va répondre au début, car nous allons voir les souvenirs de Florence et de Brescia se reproduire dans tout ce chant.

3. Rien dans l'histoire ni dans la fable n'approche de la rage furieuse que Florence et Brescia déployèrent contre le prince sur la tète duquel reposaient toutes les espérances de Toppositlon anti-catholique en Italie.

4. Ces deux ombres, personniflcation de Brest ia et de Florence, Inoculaient leur rage ù tous ceux qu'elles pouvaient atteindre, et les faisaient tomber, c'est-à-dire en faisaient des Guelfes et des ennemis de i'Kmpercur, de véritables pourceaux.

6. Le fit se courber h plat ventre sous l'autorité pontificale, et Dante va lui souhaiter de ne pas tomber sous la dent de l'autre, dont le guelfleme tient de la rage.

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